Quand les agriculteurs entrent en ville

agrandir Casilde Gratacos, chef de culture sur le projet CultiCime à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis).
Casilde Gratacos, chef de culture sur le projet CultiCime à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). © Léa Crespi
Casilde Gratacos, chef de culture sur le projet CultiCime à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis).
Casilde Gratacos, chef de culture sur le projet CultiCime à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). © Léa Crespi

La France regorge de projets visant à développer les cultures maraîchères au cœur des villes. À l'heure du Salon de l'agriculture, qui se tiendra à Paris du 24 février au 4 mars, Pèlerin part à la rencontre de ces paysans citadins qui bousculent les frontières entre l'urbain et le rural, la bio et la techno.

À propos de l'article

  • Publié par :Véronique Badets
  • Édité par :Cécile Picco
  • Publié dans Pèlerin
    7056 du 22 février 2018

La porte du conteneur s'ouvre sur une lumière de discothèque. Sous une constellation de LED roses et violettes, un millier de pieds d'herbes aromatiques et de fleurs comestibles grandissent, dans l'attente de la cueillette quotidienne.

« Nous avons créé ici un microclimat qui permet aux plantes de pousser en toute saison et plus vite, commente Fabien Persico, le jeune dirigeant de la startup Urban Farm, à Rennes (Ille-et-Vilaine). Des restaurateurs, qui importaient par exemple du basilic citron ou de la menthe du Maroc, s'approvisionnent maintenant chez nous. C'est autant d'émissions de CO 2 économisées en transport. »

D'un côté, aucun produit phytosanitaire, des graines en provenance de la ferme biologique de Sainte-Marthe et une utilisation très économe de l'eau. De l'autre, une culture entièrement automatisée, gérée depuis un téléphone portable. Cet entrepreneur âgé de 25 ans est l'exemple d'une nouvelle génération à la fois connectée et passionnée par le défi de s'alimenter autrement.

« Notre société, dit-il, gérera les paramètres de culture à distance. But de l'opération : que les futurs fermiers urbains n'aient plus qu'à récolter et livrer directement leur production. Ainsi pourront-ils s'investir, parallèlement, dans une autre activité. » Le rêve de Fabien et de ses trois associés : vendre une centaine de ces « Farmbox » pour permettre à un nouveau métier, fermier urbain, de se développer.

« J'ai construit la première il y a dix mois à peine, et notre carnet de commandes est plein pour 2018. Tout va très vite ! » se réjouit-il.

Une productivité étonnante

Mais les fermiers urbains ne sont pas forcément high-tech. À une poignée de kilomètres au nord des locaux d'Urban Farm, changement d'ambiance au milieu des prairies verdoyantes de la Prévalaye, un site agricole de 300 hectares appartenant à la ville de Rennes et situé à une vingtaine de minutes à vélo du centre-ville. C'est là qu'à l'automne 2016, Mikaël Hardy a installé une microferme pour faire du maraîchage. Un demi-hectare à peine où s'épanouissent en ce mois de février radis noirs, épinards, choux, poireaux, etc.

Aménagée selon les principes de la permaculture, la petite parcelle a déjoué tous les pronostics par sa productivité. « On n'y croyait pas trop quand on lui a confié la friche. Mais là, nous sommes très étonnés », confie Ugo Le Borgne, directeur des jardins et de la biodiversité de la ville de Rennes.

Un travail de longue haleine

Dès la première année, en effet, le paysan urbain a dégagé plus de recettes que de charges : vente de légumes, de graines et de plants sous label bio, mais aussi animations et formations. Derrière cette réussite éclair se cachent un travail de longue haleine et une sobriété assumée. « Depuis quinze ans, explique Mikaël Hardy, je sélectionne mes graines pour rendre les légumes résistants à la sécheresse, au gel et aux maladies. Je n'ai fait aucun emprunt pour construire mon outil de travail. Et j'utilise la biodiversité du lieu pour que les plantes se sentent bien et donnent le meilleur d'elles-mêmes. »

Après avoir travaillé dans la ferme de sa mère, à Saint-Aubin-du-Cormier, à 30 km de Rennes, il a convaincu la capitale bretonne de le laisser s'implanter aux portes de la ville. « Je suis moins isolé et je vends les légumes sur un marché voisin. Le confort de la ville en vivant à la campagne : voilà tout l'intérêt de l'agriculture urbaine ! »

De fait, le projet de cultiver en ville, proche des services et des citadins consommateurs, fait de plus en plus d'adeptes. « Lorsqu'en 2012, AgroParisTech a organisé à Paris sa première rencontre de porteurs de projets en agriculture urbaine, il y avait six personnes, se souvient Anne-Cécile Daniel, secrétaire générale de l'Association française des agriculteurs urbains professionnels (Afaup). Trois ans après, ils étaient 130 ! Notre association est née pour mettre en réseau tous ces professionnels (entrepreneurs, entreprises d'insertion, agriculteurs…), qui veulent développer des formes très variées d'agriculture en ville. »

Loin d'être un effet de mode, cet intérêt grandissant de jeunes ou de moins jeunes pour l'alimentation rejoint la frénésie des citoyens pour le « manger local et de saison ». D'où de réelles perspectives de marchés… À cela s'ajoute une nouvelle prise de conscience des enjeux de sécurité alimentaire. « Les élus se rendent compte à quel point les villes sont dépendantes de l'extérieur, souligne Christine Aubry, responsable Inra de l'équipe de recherches Agricultures urbaines. Par exemple, si demain Rungis était bloqué ou inopérant, Paris n'aurait devant elle que trois jours de nourriture. Il y a aujourd'hui un engouement colossal des collectivités pour élaborer des stratégies alimentaires. Tout le monde veut être en avance sur son voisin ! »

« Créer du lien social »

Du coup, de Lille à Marseille en passant par Bordeaux, Lyon, Nantes ou Toulouse, les projets pour développer la production agricole en zone urbaine foisonnent.

« Aujourd'hui, les promoteurs ont compris qu'ils ne peuvent plus gagner un projet de rénovation ou de construction d'un quartier sans passer par la case “agriculture urbaine”, que ce soit via un jardin en pied d'immeuble ou un potager sur les toits, constate Christine Aubry. Nous allons voir une explosion de réalisations dans les deux ans qui viennent. »

Ainsi, à Rennes, Urban Farm, la start-up de Fabien Persico, vient de remporter l'appel à projets d'un promoteur pour installer de la culture en milieu fermé dans le hall d'un nouvel immeuble de 170 logements ! « Le gardien s'en occupera, et les habitants auront accès à des herbes aromatiques et des légumes chaque jour. Le tout pour environ 10 € par mois, intégrés dans les charges locatives », sourit l'entrepreneur.

Mais est-il bien sérieux de penser que les villes pourront nourrir leurs habitants ? Sont-elles prêtes à installer volailles, vaches, vergers, potagers, dans tous leurs espaces libres et ce, des parkings aux toits ? « Les villes concernées, même les plus ambitieuses, n'espèrent pas produire plus de 5 à 10 % des fruits et légumes qu'elles consomment, en incluant leur ceinture maraîchère immédiate, tempère Guillaume Bleu, président de l'Afaup. En réalité, si cette agriculture intéresse autant aujourd'hui, c'est parce qu'elle est une manière économe de résoudre plein de problèmes des villes : capter les eaux de pluie, donner de l'emploi à des gens à faible qualification, sensibiliser les enfants à l'alimentation et les connecter au vivant, créer du lien social… »

Cultiver dans les villes permet de produire bien d'autres choses que des légumes : de la fraîcheur, pour adapter les métropoles au changement climatique, de la biodiversité, et même du travail ! Ainsi, c'est en proposant au département du Rhône un projet créateur d'emplois que la ferme de l'Abbé Rozier, à Écully (en métropole de Lyon) a pu sauver de l'urbanisation 3 ha de terres situées au pied des tours de la Duchère. Créé en 2015, ce lieu de production de légumes bio emploie aujourd'hui seize salariés en insertion et deux encadrants techniques. « Comme nous sommes situés en cœur de ville, la demande excède notre offre, constate Maxime Delayer, chargé de mission dans le centre de formation horticole auquel est rattachée la ferme. L'un des intérêts majeurs de l'agriculture urbaine est de rapprocher le lieu de consommation de la production. »

Pas une goutte d'eau perdue

Les emplois peuvent aussi pousser à 20 mètres du sol, comme sur le toit de ce centre commercial situé à Aubervilliers (93). Aux portes de Paris, deux salariés en insertion cultivent 560 m² sur un espace végétalisé. « Le centre commercial nous prête l'endroit et nous fournit l'eau. En échange, nous entretenons sa toiture et ses jardinières », explique Casilde Gratacos, ingénieure agronome salariée de l'association Espaces, qui pilote cette expérimentation financée par des fondations (Veolia, Vinci…). Son but : maximiser les rendements sur cette surface hors sol en suivant les principes de l'agriculture biologique, pour évaluer combien d'emplois peuvent être créés par un jardin urbain de ce type. Des résultats qui pourraient aussi intéresser les campagnes !

 Ici, pas une calorie de soleil, pas une goutte d'eau ne sont perdues !

« Ici, pas une calorie de soleil, pas une goutte d'eau ne sont perdues. Nous expérimentons une agriculture écologique intensive et demandeuse en main-d'œuvre, qui pourra inspirer le maraîchage rural en pleine terre », constate Casilde Gratacos.

Des graines à échanger

Que ce soit sur les toits ou les rares terrains préservés, l'agriculture urbaine, portée par les capitaux et les réseaux des citadins, foisonne de projets. Elle participe à l'invention de nouveaux modèles économiques pour un secteur en crise. Pour la FNSEA, premier syndicat agricole français, les paysans des villes et les paysans des champs seront complémentaires à l'avenir. « Si l'agriculture entre demain au cœur des villes, cela permettra de reconnecter les citadins avec l'alimentation, les saisons, le goût. Et donc de donner de nouveaux débouchés aux productions en milieu rural, espère Luc Smessaert, vice-président de la FNSEA et président de Farre (Forum des agriculteurs responsables respectueux de l'environnement). Les uns vont produire certains fruits et légumes sur les toits ou en tours hydroponiques verticales, tandis que les autres compléteront les paniers par des pommes de terre, des céréales et d'autres productions de plein champ ou d'élevage. »

Les frontières bougent lentement mais sûrement dans une agriculture en pleine réinvention. À Rennes, le permaculteur Mikaël Hardy échange régulièrement des conseils, et bientôt des graines, avec l'entrepreneur Fabien Persico. Une hérésie ? « Pour inventer l'agriculture de demain, affirme Mikaël Hardy, nous avons besoin de nous entraider, pas de nous faire la guerre comme l'ont fait trop souvent bios et conventionnels. » Un monde nouveau est décidément en train de naître…

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Retrouvez le dossier complet "Paysans des villes" dans Pèlerin n°7056 du 22 février 2018. Pour trouver Pèlerin proche de chez vous, rendez-vous ici !

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Paru le 14 juin 2018

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