La profession de foi des évêques

agrandir Ouverture de l'assemblée plénière des évêques de France à Lourdes, 2011.
Ouverture de l'assemblée plénière des évêques de France à Lourdes, 2011. © PASCAL PAVANI / AFP
Ouverture de l'assemblée plénière des évêques de France à Lourdes, 2011.
Ouverture de l'assemblée plénière des évêques de France à Lourdes, 2011. © PASCAL PAVANI / AFP

En dépit du climat de crise et de désaveu, ils croient encore à la politique. À huit mois de l’élection présidentielle, les évêques français entrent en campagne et s’adressent « aux habitants de notre pays ». Un vibrant appel pour retrouver le sens du politique.

"Il y a de la tristesse aujourd’hui dans notre pays…"

Le constat est sans concession, impitoyable : le Conseil permanent de la Conférence des évêques de France n’a pas de mots assez durs pour condamner la dérive du monde politique qui n’est plus à la hauteur des défis du monde et des attentes des électeurs : « L’attitude et l’image de quelques-uns jettent le discrédit sur l’ensemble de ceux qui vivent l’engagement politique comme un service de leur pays. »

Un cri d’alarme qui veut surtout rappeler les valeurs de la République, de la démocratie, et la noblesse du politique.

Réhabiliter la parole

Un premier document, publié en juin, avait souligné quelques enjeux essentiels de l’année électorale : un vrai pacte éducatif, l’accueil des migrants, le défi écologique, la place de l’Europe… Le texte d’une centaine de pages publié ce jeudi va plus loin encore, invitant en dix points à une refonte des pratiques politiques.

Il constitue une invitation pressante au débat d’idées et une condamnation des petites phrases : « Les accusations et caricatures réciproques prennent rapidement le dessus sur les échanges constructifs, laissant aux plus revendicatifs le pouvoir de l’invective et de la surenchère. »

Si l’avertissement s’adresse au personnel politique, il vise aussi l’expression sur les réseaux sociaux et les discussions de comptoir, car « c’est le travail et la responsabilité de tous », et « chacun doit être responsable de ce que sa parole produit ».

► A lire aussi sur ce sujet : Les 15 citations clés du texte des évêques sur la politique.

Identité et appartenances

Ce n’est pas la première fois que les évêques interviennent dans le débat public, s’engageant, par exemple dès 1972 « pour une pratique chrétienne de la politique », en 1999 pour « réhabiliter la politique », et invitant à « discerner les valeurs fondatrices de la démocratie » en 2002. Mais c’est aujourd’hui à une véritable « refondation » qu’appelle l’épiscopat, insistant sur les évolutions des cinquante dernières années : « Les références et les modalités de la vie ensemble ont bougé. Ce qui semblait enraciné et stable est devenu relatif et mouvant. »

Partageant une profession de foi plutôt qu’un programme politique, les évêques énoncent quelques convictions fortes.

Ils dénoncent « le millefeuille juridique » et prônent « des espaces de créativité, d’initiatives, d’échanges, de gratuité » plutôt qu’un repli sécuritaire illusoire. Le chômage, une fois encore, est stigmatisé comme « la grande injustice ». Et le texte n’écarte pas les thèmes de campagne tels que la sécurité, la société multiculturelle, l’identité : « Il convient de redéfinir ce que c’est d’être citoyen français, et de promouvoir une manière d’être ensemble qui fasse sens », conduisant à « la naissance d’une identité qui ne nie pas les autres appartenances ».

En prise directe sur la vie réelle, les évêques n’ignorent pas « l’horizon plein d’incertitude : les questions que pose l’islam, la crainte du terrorisme, les flux migratoires, les transformations climatiques et écologiques… ». Quelles réponses apporter à ces maux qui conduisent l’Église au chevet de la société ? L’école paraît, aux yeux des évêques, le « lieu par excellence de socialisation et d’exorcisation de la violence ».

Les religions aussi, dans leur diversité, peuvent contribuer à retrouver le sens, pourvu que soient évités deux écueils : il y aurait danger pour les fidèles à rêver « d’une Église de purs et d’une contre-culture en dehors du monde », tout comme « une laïcité étroite, néfaste pour la société, priverait la vie publique d’un apport précieux pour la vie ensemble ».

Retrouver le sens

Dans la ligne de Vatican II – Gaudium et spes, sur « l’Église dans le monde de ce temps » invite à une « saine coopération entre la communauté nationale et l’Église » –, les évêques soulignent que les chrétiens participent, avec d’autres, au « réveil citoyen », citant les Veilleurs, Nuit debout ou les Cercles de silence.

Quels candidats à la présidentielle de mai 2017, mais aussi quels partis lors des législatives de juin aideront le pays à « retrouver le sens du politique » ? Cette lettre aux habitants de notre pays ne cite évidemment aucun candidat ni aucun parti, invitant tout de même à la vigilance vis-à-vis des extrêmes. Si rien n’est dit explicitement du Front national, on ne peut oublier le score des dernières régionales en décembre dernier, tandis que 32 % des catholiques votaient pour le parti de Marine Le Pen*.

« Les chrétiens, avec les autres, doivent veiller à la démocratie dans une société fragile et dure », insiste le texte.

S’il faut « consentir à inscrire son action dans le temps long », il y a urgence. L’avenir en dépend.

* Source : sondage Ifop/Pèlerin du 6 décembre 2015.


Les réactions 

Sylvie Goulard, députée européenne, membre du Mouvement démocrate

« Ce texte manque un peu d’espérance »

« Je trouve qu’une prise de position politique des évêques est la bienvenue. Il n’y a pas de raison qu’ils ne participent pas au débat public. Le message qu’ils portent sur l’Europe est extrêmement positif. En revanche, je trouve que le texte, qui reflète l’état d’esprit de la société, manque un peu d’espérance.

Je m’attendais à une réflexion plus tournée vers l’avenir.


On ne peut pas parler de politique en France sans s’intéresser aussi à l’évolution du monde. Beaucoup de choses dites par les évêques sont justes, mais elles restent très centrées sur la politique française, et pourraient dessiner des perspectives plus positives.

Par exemple, ils insistent sur le fait que nos sociétés sont de plus en plus individualistes, mais je n’en suis pas si sûre, quand je vois les initiatives qui émergent grâce à Internet pour partager les biens, faire du covoiturage, nouer des liens de proximité dans son quartier…

Les évêques se font le reflet du débat tel qu’il existe en France, mais ils oublient un peu que l’Église est universelle. Je me suis demandée ce que penserait le pape François de ce texte. Il dirait sans doute qu’il s’agit d’une analyse de pays occidentaux, dans lesquels les gens sont privilégiés, malgré tout ce qui ne va pas. En France, vous êtes soigné quand vous êtes malade, vous allez à l’école gratuitement.

Les Français ne s’en rendent pas compte ! Le pape, lui, nous dit : « Ouvrez-vous aux autres, allez aux périphéries ! »

Propos recueillis par Agnès Chareton.

 A lire aussi : la réaction de Jérôme Fourquet, directeur du Département opinion publique à l'Institut français d’opinion publique (IFOP) : "L’Église de France en phase avec la société française".

Dominique Potier, député de Meurthe et Moselle, fondateur du laboratoire d’idées Esprit Civique

« Un diagnostic sur l’état de la société »

« La première qualité de ce texte, c’est de poser un diagnostic partagé sur l’état de la société. C’est une sorte de discours sur l’état de la nation.

En creux, les évêques nous disent ce que devrait être la politique, et quels sont les acteurs de ce salut attendu. Mais seulement en creux : j’aurais aimé qu’ils affirment un peu plus les points de repères auxquels nous pourrions nous rattacher pour écrire un nouveau récit de la nation.

À la veille de la présidentielle, j’aurais aimé que l’Église nous livre quelques balises, issues de la tradition chrétienne, dans la dynamique du pape François.


Je pense à la question de la réduction des inégalités, à la fascination de l’argent, à la dimension universelle des droits de l’homme, aux liens entre justice et paix… Les évêques nous disent que les mots de “liberté, égalité, fraternité”  sonnent creux, mais ne disent pas ce qui, à leur sens, pourrait être un récit de liberté, d’égalité et de fraternité, ce qui fonde la dignité humaine. »

Propos recueillis par Agnès Chareton.


9782204117852-57f255352de5a

Dans un monde qui change, retrouver le sens du politique, Conseil permanent de la Conférence des évêques de France, coédition Bayard/Mame/Le Cerf, 96 p. ;  4 €.

Retrouvez un dossier complet consacré au programme des évêques dans Pèlerin n°6985 du 13 octobre 2016.


Vos commentaires

1 Commentaire Réagir

Peu convaincu

Triton75 20/10/2016 à 07:21

Il est bon que notre épiscopat s'exprime sur de tels sujets. Mais pas de cette façon! Pour la plupart des gens, ce sera un texte insipide de plus, des pensées "philosophiques" qui enfonce des portes ouvertes... On a besoin d'action, pas ... lire la suite

Paru le 13 janvier 2016

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