"L’Église de France en phase avec la société française"

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Jérôme Fourquet, directeur du Département opinion publique à l'l’Institut français d’opinion publique (IFOP). © Jeoffrey Guillemard
 Jérôme Fourquet, directeur du Département opinion publique à l'l’Institut français d’opinion publique (IFOP).
Jérôme Fourquet, directeur du Département opinion publique à l'l’Institut français d’opinion publique (IFOP). © Jeoffrey Guillemard

Les évêques publient jeudi 13 octobre un texte sur la politique intitulé « dans un monde qui change, retrouver le sens du politique ». Interview de Jérôme Fourquet*, directeur du Département opinion publique à l'l’Institut français d’opinion publique (IFOP).

« Il y a de la tristesse dans notre pays aujourd’hui… » Le Conseil permanent de la Conférence des évêques de France (CEF) dresse un état des lieux assez dur de l’état de la France. Qu’en pensez-vous ?

Jérôme Fourquet : L’analyse des évêques est juste, assez exhaustive, et rejoint ce que nous mesurons dans nos enquêtes d’opinions. Ils pourraient venir bosser chez nous, à l’IFOP ! Les évêques semblent, comme beaucoup de Français, assez meurtris de l’abaissement général du niveau des débats politiques. Regardez les réactions au livre écrit par vos confrères du Monde, Un président ne devrait pas dire ça (Stock) (recueil de conversations avec le président François Hollande, riche en « petites phrases » NDLR)… Les Français demandent aujourd’hui au personnel politique d’être moins braqué sur l’immédiateté, la communication, les réseaux sociaux…

Qu’il soit plus conforme à une image traditionnelle : capable de tenir son rang, d’incarner l’intérêt général, d’avoir une certaine hauteur de vue pour répondre aux grands enjeux. Les évêques pointent aussi le sentiment de manque de considération partagé par beaucoup de Français. De même lorsqu’ils décrivent la « perte de repères » face à la mondialisation ou les tensions communautaires, dans le contexte de crise migratoire et d’attentats terroristes, tout cela nous le voyons régulièrement remonter dans nos études. L’Eglise de France semble en phase avec la société.

Les évêques écrivent : « les catholiques, citoyens à part entière, qui vivent eux aussi ces transformations au milieu de leurs contemporains, ne peuvent se désintéresser de ce qui touche à la vie en société, la dignité et l’avenir de l’homme. » La parole des évêques sur ces sujets est-t-elle attendue, au-delà des cercles catholiques ?

J’observe que des positions fortes du pape François sont relayées en France bien au-delà des cercles catholiques pratiquants, sur des sujets comme le partage des richesses, les conséquences économiques et sociales de la mondialisation, les migrations... L’Église est donc légitime et efficace, puisque sa parole peut être entendue, sur des sujets de société, et pas simplement sur le mariage homosexuel et la filiation.

Alors que l’idéal Européen s’est dévitalisé, plus aucun chef de gouvernement ne tient de grand discours, capable de redonner un sens global après le Brexit, la crise de l’Euro, celle des migrants…

Le pape François est d’ailleurs la seule grande voix à s’exprimer en faveur de l’accueil de ces derniers. Au plan national comme international, beaucoup de citoyens souffrent de cette absence de grands discours. Lorsque les évêques dénoncent l’abaissement du niveau du débat public, ils rejoignent une réalité ressentie douloureusement par beaucoup de Français. L’Église fait aujourd’hui partie des acteurs, avec les intellectuels, les grands syndicats, les associations, dont on peut attendre une vision du monde plus dense, avec plus de hauteur et qui ne tienne pas en 140 signes sur Twitter. 

Le pape François s’est d’ailleurs engouffré dans cette brèche au niveau diplomatique.

« Les Français ne restent pas indifférents à ce qui touche leurs compatriotes… » Dans ce texte, les évêques décrivent une société française encore solidaire et accueillante. N’est-ce pas optimiste dans un contexte de repli identitaire et de montée du vote Front national ?

Il est légitime de pointer la montée du vote Front national, mais attention la France de 2016 ne peut se réduire à un pays en voie de « frontisation ». Regardez la demande du gouvernement de répartir sur le territoire les migrants de Calais. Dans de nombreuses municipalités, des manifestations contre les centres d’accueils ont été organisées, mais aussitôt des contre manifestations – équivalentes en effectifs – s’organisaient pour défendre l’ouverture de ces mêmes centres. Des pulsions contradictoires s’expriment dans la société, parfois chez les mêmes individus.

D’un côté, il y a un mouvement de fond qui voit monter l’individualisme, le consumérisme, le repli identitaire et sur la sphère familiale. De l’autre, le maillage associatif, basé sur le bénévolat, reste très dense et dynamique. C’est le rôle des évêques d’insister sur le côté positif. Certes, beaucoup sentent que le pays fout le camp, que nos élites ne sont plus à la hauteur, que les exigences au travail sont de plus en plus fortes, que l’insécurité augmente, que l’avenir de nos enfants est menacé (en témoignent les récents débats sur la carte scolaire), mais en même temps, une partie de la population pense que la solidarité et l’entraide sont des valeurs d’avenir.

Les évêques ont bien senti cette oscillation et essayent de tirer du bon côté. Nous sommes aujourd’hui à la croisée des chemins.
*Auteur d’Accueil ou submersion. Regards européens sur la crise des migrants. Éd de l’Aube ;  160 p. ;  17,80 euros.

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Paru le 12 octobre 2017

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