Pourquoi un chrétien doit être engagé dans la société

agrandir Emilie Tardivel enseigne la philosophie morale et politique à l’Institut catholique de Paris.
Emilie Tardivel enseigne la philosophie morale et politique à l’Institut catholique de Paris. © Stephane Grangier
Emilie Tardivel enseigne la philosophie morale et politique à l’Institut catholique de Paris.
Emilie Tardivel enseigne la philosophie morale et politique à l’Institut catholique de Paris. © Stephane Grangier

Enseignant la philosophie morale et politique à l’Institut catholique de Paris, Émilie Tardivel souligne l’importance de l’engagement chrétien dans la société.  Elle évoque aussi le caractère nécessairement universel de la fraternité, à l’heure où notre pays commémore le 2e anniversaire des attentats de Charlie Hebdo.

À propos de l'article

  • Créé le 06/01/2017
  • Publié par :Christophe Henning
  • Édité par :Cécile Picco
  • Publié dans Pèlerin
    6 janvier 2016

Pèlerin : Vous êtes philosophe et passionnée par l’actualité… n’est-ce pas incompatible ?

Émilie Tardivel : Commenter l’actualité est un exercice difficile pour un philosophe : il faut mettre le temps long et la généralité du concept à l’épreuve du caractère unique et instantané de l’événement. Mais je reste persuadée que comprendre notre monde suppose de faire de la philosophie, et surtout de l’histoire de la philosophie.

Quel est le rôle et la place des chrétiens dans le débat public ?

Ils doivent s’engager dans la cité, pour une raison fondamentale, théologique : nous vivons dans un monde créé par Dieu, créé en Dieu. Tout ce qui touche le monde touche nécessairement le chrétien. En même temps, il y a un paradoxe : selon l’Évangile de Jean, le chrétien est « dans le monde sans appartenir au monde ».

Dès les premiers temps du christianisme, ce fut mal interprété, par l’Empire romain notamment, qui y voyait le signe d’un désengagement. Or, il y a un lien très fort entre la pratique religieuse et la pratique civique : encore aujourd’hui, seulement 10 % des catholiques pratiquants sont abstentionnistes. Mais c’est vrai, les chrétiens n’ont pas une approche politique de la politique.

C’est-à-dire ?

Le regard chrétien sur la politique n’est jamais strictement national. Pour les chrétiens, la seule chose publique qui compte véritablement, c’est le monde. La question nationale doit toujours être comprise dans un horizon universel.

Il s’agirait de défendre des valeurs chrétiennes ?

Évitons ce langage : les valeurs ne nous protègent pas, c’est nous qui devons les défendre, en tapant du poing sur la table à l’ONU, en descendant dans la rue… Parlons plutôt de forces que nous pouvons partager avec nos concitoyens. Un peuple libre est plus fort qu’un peuple qui ne l’est pas ; l’égalité renforce la cohésion sociale ; la fraternité permet d’accueillir les nouveaux arrivants dans la communauté nationale.

Mais les sociétés occidentales sont-elles encore des nations chrétiennes ?

Les principaux pays européens sont, par leur histoire, des nations de marque chrétienne. Mais ce n’est pas toujours premier ni définitif.


La France est une nation devenue chrétienne historiquement, mais sur un fond païen qui revient sans cesse.


 Son évangélisation est un travail de tous les jours.

Est-elle encore « la fille aînée  de l’Église » ?

C’est une formule récente, qui date du XIXe siècle. Elle invite à la nostalgie d’une Église majoritaire, qu’il faudrait faire revenir telle en passant des compromis sur le fond avec les forces politiques dominantes. Au XXe siècle, cette idée a entraîné les catholiques français dans de terribles impasses, aussi bien à gauche qu’à droite.

Il n’y a donc pas de « vote catholique » ?

Les catholiques ont des orientations partisanes divergentes, mais ils partagent un fonds commun. On le voit avec certains mouvements nés en 2013 contre la loi Taubira : les Poissons roses au Parti socialiste, Sens commun chez Les Républicains… 

Ces jeunes catholiques portent une parole proprement chrétienne dans l’espace politique. Alors que tous les partis portent le même discours sur les questions de société, ils poursuivent une réflexion éthique qui relève de l’écologie intégrale.

Vous pouvez préciser ce dernier terme ?

Un certain nombre de questions sont liées entre elles. Par exemple, on ne peut pas être contre les OGM et pour la GPA ou la PMA : si vous êtes contre la manipulation technique du vivant, soyez cohérents ! Même José Bové s’est rendu à l’évidence… Les chrétiens portent cette question d’une cohérence entre le combat pour la vie, la protection de la nature, l’option préférentielle pour les pauvres, et notamment pour les réfugiés.

La crise des migrants est une question centrale…

Le terme de migrant est fourre-tout : nous confondons les émigrés de type économique avec les réfugiés qui peuvent demander l’asile politique. Aujourd’hui, 75 % des réfugiés partent vers l’Allemagne. Allant assez souvent outre-Rhin, je suis frappée de la politique d’accueil, fruit, notamment, d’un partenariat entre l’État et l’Église.

En France, il n’y a que quelques milliers de réfugiés. Censée être une terre d’accueil, la France n’est pas à la hauteur de son histoire. Heureusement, certains catholiques ont pris au sérieux l’appel du pape et le gouvernement est un peu sorti de son inaction.

N’est-ce pas la peur qui perturbe toute initiative dans ce domaine ?

L’erreur consisterait à fermer nos frontières au prétexte que certains terroristes sont passés par la route des réfugiés. Mais est-ce une raison pour condamner des milliers de personnes ? Réfugiés ou pas, ils auraient fini par arriver, sans oublier que les terroristes viennent d’abord de chez nous.

Avec Charlie Hebdo, l’Hypercasher, le Bataclan, l’assassinat du père Hamel, notre bien commun a été attaqué. La réaction positive est de dire : « Soyons unis pour défendre notre bien commun. » Or notre bien commun a aussi une dimension universelle.

Comment définir ce « bien commun » ?

Il s’agit, dans un premier temps, du bien de notre nation : nos lois, nos mœurs et nos institutions. Avec la modernité, un second aspect s’est affirmé : les droits de l’homme, universels, reconnus à tous, abstraction faite des déterminations particulières, socio-économiques, culturelles, sexuelles… Le bien commun exige de concilier au moins ces deux aspects.

Être chrétien change donc le rapport à l’actualité, à la vie politique et sociale ?

Dans son rapport à l’actualité, le chrétien dispose d’une double boîte à outils : la philosophie mais aussi les Écritures. Prenez les pèlerins d’Emmaüs ! D’une part, disciples du Christ, ils ont suivi son enseignement. D’autre part, ils savent tout ce qui s’est passé à Jérusalem : ils n’ont rien loupé de l’actualité. Mais ils ne parviennent pas à relier les deux : c’est pour cela que le Christ les traite d’ « anoetoi », gens sans intelligence, et qu’il les aide à interpréter les événements en les reliant aux Écritures, c’est-à-dire à lui-même.

Vous nous conseillez d’être à la fois chrétiens et philosophes…

Les chrétiens sont en fait les philosophes dans la cité. Platon et Aristote disent que le philosophe est celui qui incarne pleinement la loi. Il est exemplaire. Les Pères apologètes, comme Justin et Tertullien, reprennent cette idée : le chrétien, c’est – ce devrait être – le citoyen le plus vertueux, le philosophe dans la cité.

Que nous réserve 2017 ?

La politique française nous occupera ! La désorganisation du Moyen-Orient va encore alimenter la poussée migratoire, sans parler de la situation socio-économique et démographique africaine. Dans la campagne présidentielle, j’aimerais entendre plus de choses sur cette question : la Méditerranée est déjà transformée en cimetière, qu’allons-nous faire pour relever le défi ?

Qu’est-ce qui nous aidera à réussir ?

La fraternité : c’est un défi spirituel. Elle est marquée au fronton de nos institutions, mais la République ne nous donne pas toujours les moyens de l’exercer. Je suis entrée à Sciences-Po après le 21 avril 2002 : j’ai une détestation profonde de tout repli national. Il faut se méfier des programmes démagogiques : une fraternité aux dimensions strictement nationales n’a pas de sens. La fraternité est catholique, c’est-à-dire universelle, ou elle ne l’est pas. 

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Paru le 22 juin 2017

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