Gisèle Casadesus et Barbara Probst : l’art de passer la flamme

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Une grande complicité lie Gisèle Casadesus et sa petite-fille Barbara Probst. © Collection Barbara Probst
Une grande complicité lie Gisèle Casadesus et sa petite-fille Barbara Probst.
Une grande complicité lie Gisèle Casadesus et sa petite-fille Barbara Probst. © Collection Barbara Probst

Gisèle Casadesus a la centaine rayonnante. La comédienne brille d’une flamme intérieure qu’elle a su transmettre à sa tribu d’artistes où cohabitent cinq générations. Sa petite-fille, Barbara Probst, 25 ans, actrice, reprend le flambeau familial. 

Pèlerin. Madame Casadesus, vous avez 100 ans depuis le 14 juin 2014 et vous rayonnez. Que ressent-on lorsqu’on atteint cet âge ?
Gisèle Casadesus : L’impression que la vie est passée très vite ! Quand j’étais petite, la nuit qui a précédé mes 10 ans, je n’ai pas fermé l’œil pour être sûre de bien entrer dans ce nouvel âge. En juin 2014, j’ai très bien dormi !

Vidéo. Gisèle Casadesus, interviewee par Laurent Delahousse pour France 2. Durée : 13 minutes.

 

Barbara Probst : Je me souviens que quelques jours après ton anniversaire, nous étions en train de prendre un thé et au milieu de la discussion, tu as lancé un petit cri (j’ai même sursauté) : « Tu te rends compte, j’ai 100 ans ! »

G. C. : C’est d’autant plus drôle que lorsque j’étais jeune, je bassinais ma famille en disant : « Je ne ferai pas de vieux os. » C’est réussi !

B. P. : Tu m’épates ! Tu lis sans lunettes, tu gambades. Tu marches plus vite que moi.

Barbara, quels adjectifs utiliseriez-vous pour définir votre grand-mère ?
B. P. : Têtue. Généreuse. Coquette.

Vous n’aimez pas que l’on vous pose cette question, Mme Casadesus, mais quel est le secret de votre longévité ? Quelle flamme vous anime ?

G. C. : Il n’y a pas de secret. Merci papa, merci maman, merci mon Dieu, j’ai eu de bons gènes – mon frère est mort à 101 ans passés cette année – et une bonne santé. Une vie saine. Cela influe sur le moral. J’ai un caractère optimiste. Je vois toujours le beau, le positif des choses. À mon âge, il faut toujours regarder devant, continuer à faire des projets, même à long terme. Ça fait vivre. Et puis le théâtre, quatre enfants, monter et descendre cinq étages plusieurs fois par jour, cela a constitué un bon exercice ! Avant qu’un ascenseur soit installé dans l’immeuble, je disais à mon mari : « Nous devrions peut-être déménager ». Lui répondait : « Mais non, ça conserve ! » Lorsqu’il est mort, à plus de 100 ans, il grimpait encore les escaliers !

B. P. : Et puis chaque jour, tu continues d’entretenir ta mémoire, de lire les textes des auteurs que tu aimes. Tu connais même des passages de la Bible par cœur !

G. C. : Oui je continue d’apprendre. Surtout, j’ai la chance d’être très bien entourée. 4 enfants, 8 petits-enfants, 10 arrière-petits-enfants. Un arrière-arrière-petit-enfant. Une grande famille est une bénédiction.

B. P. : C’est parce que tu la tiens, cette famille. Tu en es le socle, Mamée. Il n’y a pas une journée où tu n’appelles pas les uns ou les autres.

À quoi ressemble un repas de famille chez les Casadesus ?
G. C. : Je ne les ai jamais tous en même temps, sauf à Noël. On s’entasse dans mon appartement. Il n’y a pas de chaises pour tout le monde…

B. P. : Alors les repas, c’est buffet ! (rires) Il y a aussi une tradition. L’enfant le plus jeune lit un extrait de la Bible. Puis place au spectacle ! Mes cousins sont pianistes, violonistes, trompettistes, violoncellistes. Moi, je joue de la flûte traversière, ma sœur est chanteuse lyrique.

G.C. : Cette année, l’une de mes arrière-petites-filles veut bien lire, mais à une seule condition : pouvoir faire ses pointes. Elle est danseuse.

Le théâtre, la musique, l’art, sont des passions contagieuses dans la famille. Comment le flambeau passe-t-il entre les générations ?
G. C. : C’est vrai que mes quatre enfants ont tous une profession artistique. Mon fils aîné, Jean-Claude, est chef d’orchestre, comme mon propre père. Dominique, le papa de Barbara, est compositeur. Mes filles Martine et Béatrice sont comédienne et peintre. Je dis toujours en riant : chez les Casadesus on apprend ses notes avant ses lettres.

Barbara, vous êtes comédienne. Vous avez fait le Conservatoire, comme votre grand-mère. Auriez-vous pu suivre une carrière autre qu’artistique ?
B. P. : Difficile à dire. J’ai grandi dans ce milieu. La transmission s’est faite naturellement. Très jeune, on m’a emmenée voir toute la famille au théâtre, à l’opéra… Les rideaux de velours rouge, les costumes, tout me plaisait. L’amour des textes, aussi, que vous nous avez transmis, avec Papé. Il m’apprenait les Fables de La Fontaine. Me faisait déchiffrer les alexandrins avec le rôle d’Agnès dans L’école des femmes. On ne m’a jamais rien imposé.

G. C. : L’une de mes petites-filles est d’ailleurs infirmière, preuve qu’il existe des exceptions. Elle voulait faire ce métier depuis son enfance. Sa vocation. L’important, c’est de ne pas empêcher les enfants de suivre la voie vers laquelle ils se sentent appelés.

Appartenir à une lignée d’artistes. Est-ce quelque chose qui éblouit ou qui porte ?
B. P. : Les deux. Bien sûr, on est attendus au tournant par les gens du métier. Mais au sein de la famille, le regard, même critique, est toujours bienveillant. La pression, on se l’inflige tout seul en se demandant si l’on va être de taille. La barre est tellement haute !

La flamme du théâtre a-t-elle parfois vacillé en vous ?
G. C. : Jamais ! J’ai eu la chance de rentrer très jeune à la Comédie-Française (elle en est la doyenne honoraire, NDLR). ça n’a pas toujours été facile, il y avait des clans, de la concurrence. Mais quelle belle maison ! Je continue de lui être fidèle. J’étais encore, il y a peu, à une représentation de La double inconstance, de Marivaux.

Barbara, quel est le rôle de votre grand-mère qui vous a le plus marquée ?

B. P. : Mamie Rose (un téléfilm de Pierre Goutas, en 1975, NDLR). Tu y jouais un rôle de grand-mère « au pair » pas très commode. Un vrai rôle de composition. Car même si tu es une femme de caractère, tu n’as jamais été quelqu’un de dur.

Et vous Mme Casadesus, un rôle dans lequel votre petite-fille vous a bluffée ?
G. C. : Barbara m’impressionne dès que je la vois jouer. Et j’espère avoir assez d’années devant moi pour la voir interpréter des rôles importants. Ou pour partager à nouveau la scène avec elle, comme en septembre 2014, au théâtre Antoine, dans Le jubilé d’Agathe.

Vous avez partagé soixante-treize ans de vie avec votre époux, Lucien Pascal,
comédien lui aussi. Dans votre livre (Cent ans, c’est passé si vite… Le passeur éditeur, 256 p. ; 18 €), vous citez Jean Anouilh :  « C’est plein de disputes, un bonheur. » Éclairez-nous…

G. C. : Mon mari a été l’unique homme de ma vie. Mais ce n’est pas parce que l’on s’aime que le ciel est toujours bleu. Notre mariage a été très… vivant ! Si j’avais un conseil à formuler aux jeunes couples : ne vous endormez jamais fâchés !

Barbara, est-ce quelque chose qui vous fait envie ?
B. P. : Absolument. J’ai 25 ans, je commence à y penser. Là encore la barre est très haute ! Le mariage en soi n’est pas forcément quelque chose qui m’attire. La vie de famille, en revanche… Tu as tellement bien réussi la tienne, Mamée.

Mme Casadesus, vous vous êtes pourtant mariée deux fois !
B. P. : Oui, mais avec le même homme ! Selon les rites protestants puis catholiques. Lorsque j’ai rencontré mon époux, j’avais alors 17 ans, il était catholique mais pas très pratiquant. Nous nous sommes donc mariés au temple. Et puis avec la vie, Lucien est revenu à sa propre foi. Seulement, pour l’Église catholique, il n’était pas considéré comme marié. Un ami dominicain, le P. Carré, est allé jusqu’au Vatican pour obtenir l’autorisation de nous unir une seconde fois, au sein de l’Église catholique cette fois. Je l’ai fait de tout cœur. Si mes trois premiers enfants ont été baptisés en tant que protestants, mon petit dernier, Dominique, le papa de Barbara est, lui, catholique.

Barbara, cette foi, est-ce une étincelle que votre grand-mère vous a transmise ?
G. C. : Oh, je ne sais pas si la foi peut se transmettre.

B. P. : Ma sœur Tatiana et moi avons la chance d’avoir la foi. C’est Papé qui nous faisait le catéchisme. La foi est une force, surtout dans nos métiers où rien n’est sûr. Parmi nos cousins, même ceux qui se disent athées sont conscients qu’ils ne le sont pas entièrement. Car il y a dans l’art que nous pratiquons quelque chose d’inaccessible, qui touche au spirituel.

G. C. : Mais ce n’est pas toujours commode de croire, parce que cela laisse la place au doute et aux interrogations.

B. P. : Oui, mais le doute, si on le dépasse, c’est aussi ce qui fait avancer, parce qu’il oblige à se remettre en question.

Mme Casadesus, comment la Bible illumine-t-elle votre vie ?
G. C. : Je la lis tous les jours, avant de me coucher, un réflexe. Ce que mon père appelait « bibloter ». Je médite sur les textes du jour. Je ne pars jamais en voyage sans la glisser dans mes bagages. Elle est ma respiration.

Nous traversons une époque de crise, on dit les Français moroses. Quelle lueur d’espérance aimeriez-vous projeter ?
G. C. : J’ai traversé le siècle, vécu la guerre, l’Occupation. Mon credo : ne jamais perdre espoir. Ce qui est fait est fait, en bien ou en mal. Je n’aime pas les gens qui disent : « C’était mieux avant ». Il faut regarder devant, toujours, vers la lumière !

Quand vous regardez devant, que voyez-vous ?
G. C. : Que j’arrive à la fin du voyage. Mais j’aime la vie et j’espère qu’elle me sera encore favorable. On m’aurait bien épatée petite si on m’avait prédit que j’atteindrais 100 ans… Quand j’observe Barbara, sa sœur, ses cousins, ses petits-cousins, je me dis que je suis entourée de jeunesse. Cela me stimule. Les nouvelles générations vont éclairer le monde !


A lire

Livre Gisèle_

Cent ans, c’est passé si vite…, de Gisèle Casadesus, Le Passeur éditeur, 256 p. ; 18 €.

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Paru le 18 janvier 2018

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