Mireille Darc, actrice et réalisatrice : “Mon souci est de ne pas juger”

agrandir Mireille Darc : "Oui à l'optimisme, non à la nostalgie!"
Mireille Darc : "Oui à l'optimisme, non à la nostalgie!" © Richard Melloul
Mireille Darc : "Oui à l'optimisme, non à la nostalgie!"
Mireille Darc : "Oui à l'optimisme, non à la nostalgie!" © Richard Melloul

Son parcours est digne d’un film. À l'âge 79 ans, l’ex-actrice est décédée ce lundi 28 août. Nous l’avions rencontré en février 2016. Avec simplicité et profondeur, Mireille Darc revenait alors sur sa vie et sur son travail documentaire.

À propos de l'article

  • Créé le 10/02/2016
  • Publié par : Pierre-Olivier Boiton
  • Édité par :Cécile Picco
  • Publié dans Pèlerin
    6950 du 11 février 2016

Pèlerin. Le 15 décembre 2015, France 2 diffusait
 Elles sont des dizaines de milliers sans abri, un documentaire que vous consacrez à des femmes SDF. Aujourd’hui, qu’est-ce qui a changé dans leur vie ?
Mireille Darc : Certaines ont été relogées par la Ville de Paris. Beaucoup de téléspectateurs ont écrit, proposant parfois de les héberger. J’ai trouvé des lieux – pour les plus de 50 ans qui avaient été licenciées – où elles peuvent rédiger un curriculum vitae, faire des stages, apprendre à se valoriser. J’essaie d’être une passerelle, de rester à l’écoute.

Ces femmes ont-elles vu
 votre documentaire ?
M. D. : J’aurais voulu organiser une projection, mais c’est très compliqué de les revoir et de leur fixer un rendez-vous. Leur vie, c’est un métro, l’hôpital, la devanture d’un café dans lequel elles n’osent pas se réfugier… Une existence chaotique, d’association en association.

N’y a-t-il pas de quoi se décourager devant l’ampleur de la tâche ?
M. D. : Mais alors il ne faudrait rien faire ? Je ne suis qu’une goutte d’eau, mais on ne m’a pas demandé non plus d’être une rivière ou un torrent. Je fais ce que je peux, en éveillant les consciences à ma façon. J’ai aussi découvert
 le travail formidable des associations, en particulier les petits frères des Pauvres.

Que retenez-vous de ces femmes ?
M. D. : Leur très grande force. Une femme qui a vécu dehors, elle est "costaude". Dans un environnement hostile, qui se résume à « marche ou crève », elle devient un animal, capable de tout capter : les regards, les dangers, le besoin de se rendre invisible…

► Documentaire. Elles sont des dizaines de milliers sans abri, diffusé le 15 décembre sur France 2. 54 minutes.

 

Qu’est-ce qui vous taraudait au point d’entreprendre ce sujet ?
M. D. : Face à une femme de la rue, je suis mal à l’aise. Je m’en sors en donnant un billet, mais ce n’est pas la solution. Or, cette femme existe. C’est une petite sœur, pour moi.

A posteriori, quel regard portez-vous sur votre documentaire ?
M. D. : J’ai un regret : ne pas avoir réussi à les faire parler de leur relation amoureuse. Peut-être n’ai-je pas été dans l’empathie totale avec ces femmes…

Vous êtes un peu dure avec vous-même… Vous avez su gagner leur confiance, non ?
M. D. : Aujourd’hui, c’est plus facile pour moi : je peux me reposer sur une expérience, une réputation dans ce métier.

La seule chose qui m’intéresse, quand je pars à la rencontre de SDF, de religieuses ou de prostituées, c’est de laisser la place à la femme qui est derrière.

Les univers que vous filmez sont
 souvent rudes : prison, rue, hôpital… Comment évitez-vous le voyeurisme,
 la complaisance ?
M. D. : Mon souci est de ne pas juger les personnes, mais de porter sur elles le regard le plus juste, le plus pur. Je ne vais pas les entraîner dans des situations qui puissent les salir. J’ai toujours très peur de blesser quelqu’un, d’entrer dans sa fragilité.

S’appeler Mireille Darc,
 c’est un avantage ou un inconvénient ?
M. D. : Vous savez, elle est loin, l’actrice… "L’effet Mireille Darc", ça dure cinq minutes. Quelquefois, on ne sait même pas qui je suis.

Vous vous emparez de sujets lourds
 et graves : maladie, deuil, séparation… Pourquoi ?
M. D. : Pour affronter mes propres peurs. Une peur, c’est comme une maladie, il faut la cibler. Il ne faut pas dire : "J’ai juste un petit nodule. " Non ! Il faut le prononcer, le mot « cancer ».

J’ai traité le sujet de la mort en rencontrant des personnes ayant vécu une NDE (en anglais "Near Death Experience", personne revenue à la vie après un coma, NDLR). Je me suis dit : "C’est tellement bien fait, cette vie, pourquoi n’y aurait-il pas quelque chose après ? Pourquoi penser que c’est le néant ?" Vous sortez de là beaucoup plus fort, apaisé.

Dans votre riche travail documentaire, un mot résonne-t-il
 plus particulièrement ?
M. D. : Adoption : ce mot a pris tout son sens quand j’ai travaillé sur la greffe médicale. Lorsque l’on vous donne un organe, il faut
 l’accueillir, l’accepter comme un enfant qui arrive dans une famille. C’est un cadeau que l’autre vous fait et qui est digne de respect.

En quoi le pardon, abordé aussi
 dans vos documentaires, vous a-t-il aidée à traverser vos propres épreuves ?
M. D. : Dans le pardon, on ne vous demande pas d’oublier ce qui s’est passé, mais de le dépasser. Mon documentaire sur le pardon m’a appris une chose très forte : plus vous ressassez, plus vous devenez la victime de vous-même. Il faut accepter de ne pas pouvoir revenir en arrière. C’est nécessaire pour continuer à vivre et à ne pas pourrir de cette situation.

Peut-on assimiler votre travail 
à un combat pour le féminisme ?
M. D. : Je ne suis pas du tout féministe. Je pense qu’il y a des moments où cet engagement devient trop guerrier et je n’ai pas envie 
d’occuper cette place-là. Par contre, je suis dans une féminité complète et, là aussi, j’essaie d’être la plus honnête possible.

► Infographie. La vie de Mireille Darc en six dates. 

 

Votre parcours de vie est digne
 d’un scénario de cinéma.
 Quel regard portez-vous sur lui ?
M. D. : Tant que j’étais actrice de fiction, j’étais comme devant un miroir. Le fait d’avoir vécu avec Alain Delon m’a mise dans une lumière presque trop forte, mais cela m’a appris à exister. Mon virage vers le documentaire m’a profondément nourrie et menée vers l’introspection. Cela m’a enrichie d’une autre manière.

À l’époque, imaginiez-vous
 ce que vous seriez aujourd’hui ?
M. D. : Je n’avais pas cette préoccupation. Je rêvais d’une belle histoire d’amour, ça l’a été (avec Alain Delon, NDLR). Je croyais que l’on vivrait ensemble toute notre vie. Mais il faut être dans l’acceptation des choses, essayer de guérir de l’illusion qu’on porte en soi. Tenter d’en faire du positif. Cet optimisme-là, je le tiens de ma mère.

L’univers du cinéma, que vous avez côtoyé dans les années 1960-1970,
 vous habite-t-il toujours ?
M. D. : Les personnes avec qui j’ai travaillé à l’époque ont été ma force, elles font encore partie de moi. Mais je ne suis absolument pas tournée vers la nostalgie ou le passé.

Vous avez été décorée de
 la Légion d’honneur. C’est une fierté ? 
M. D. : Cela honore mon action comme marraine de La chaîne de l’espoir. Quand on fait opérer deux enfants siamois de Guinée-Conakry (Afrique de l’Ouest, NDLR), attachés par le foie, pour les rendre libres et autonomes, c’est formidable ! Je me débrouille très bien avec
 le fait de mettre ma notoriété au service de ce type de cause.

En qui, en quoi croyez-vous ?
M. D. : Je crois que nous sommes tous connectés, reliés. Que l’on vient de plus loin. En un mot, je me sens faire partie du monde.

Que pensez-vous du pape François ?
M. D. : C’est un génie, ce mec ! Il est complètement homme au milieu des hommes. Sa réflexion, dans un avion, quand on l’interrogeait sur la place des personnes gays, je la trouve formidable ("Si une personne est homosexuelle et cherche le Seigneur avec bonne volonté, qui suis-je pour la juger?", NDLR). Si on se posait un peu plus cette question, sans doute la religion serait-elle plus vivante, à la porte de nos cœurs.

À 78 ans, vous sentez-vous une femme libre ?
M. D. : J’ai toujours recherché la liberté. Cela a un prix : c’est un comportement, une attitude, de la réflexion, si l’on veut être en accord avec soi-même. La vraie liberté, c’est de ne pas tricher, ne pas mentir.

Mise à jour, le 28 août 2017 :

Mireille Darc est décédée le lundi 28 août 2017. Hospitalisée depuis plusieurs mois suite à une attaque cérébrale, l'actrice était dans le coma depuis trois jours.

 

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Paru le 23 novembre 2017

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