Ulrike Guérot, politologue allemande : "Face à la crise des réfugiés, on ne peut plus nier notre responsabilité"

agrandir Ulrike Guérot est connue pour ses positions sur le développement de la démocratie européenne.
Ulrike Guérot est connue pour ses positions sur le développement de la démocratie européenne. © Dominik Butzmann / Laif-REA
Ulrike Guérot est connue pour ses positions sur le développement de la démocratie européenne.
Ulrike Guérot est connue pour ses positions sur le développement de la démocratie européenne. © Dominik Butzmann / Laif-REA

Vingt-cinq ans après sa réunification, l’Allemagne est confrontée – et l’Europe avec elle – à une vague sans précédent de migrants, que la chancelière Angela Merkel semble décidée à accueillir contre vents et marées. Pourquoi ? Réponse de la politologue Ulrike Guérot, 51 ans, fondatrice du « Laboratoire européen de démocratie » à Berlin.

Migrants : le défi politique, les réponses pratiques

À propos de l'article

  • Publié par :Philippe Demenet
  • Édité par :Estelle Couvercelle
  • Publié dans Pèlerin
    6931, du 1er octobre 2015

Pèlerin. Dans la nuit du 4 au 5 septembre 2015, la chancelière Angela Merkel fait venir en Allemagne des réfugiés qui étaient bloqués et maltraités en Hongrie, où ils auraient dû se faire enregistrer… Sa brusque décision ouvre les frontières. Elle vous a surpris ?
Ulrike Guérot. Le plus surprenant, c’est de voir cette femme au sang-froid, qui d’habitude prend toujours son temps, suivre son idée, sans même consulter son propre parti, les chrétiens-démocrates (CDU-CSU). C’est elle qui rappelle que la dignité de l’homme est inscrite dans le premier article de notre Constitution, que celle-ci implique un droit d’asile « sans limite » ni plafond.

Elle aussi qui décrit l’Allemagne comme « un pays moral, accueillant, qui ouvre ses portes » et qui les ouvre ! C’est presque la première fois, en dix ans de pouvoir (elle y est arrivée le 22 novembre 2005, NDLR), qu’elle se montre aussi volontariste. Dès le lendemain, les critiques ont fusé, venant de son propre camp et des sociaux-démocrates, qui gouvernent avec elle, sur le thème : « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde. » Et huit jours après, elle doit établir des contrôles aux frontières. Mais elle ne renie rien sur le fond…

Est-ce une tactique ? A-t-elle voulu changer l’image de l’Allemagne et la sienne ?
U. G. Un mois auparavant, lors de la crise grecque, l’Allemagne était encore le mouton noir de l’Europe, en raison de sa « brutalité », de son « pointillisme budgétaire », comme le disaient certains de vos hommes politiques.

Oui, Mme Merkel, comme la majeure partie de la population, a voulu en finir avec cette image détestable. Ont également pesé dans la balance la bonne santé économique du pays, et ce débat sous-jacent sur notre faiblesse démographique, sur le fait « qu’on n’y arrivera pas si l’on n’a pas suffisamment de main-d’œuvre ».

D’autant que des grands patrons ont publiquement soutenu cette ouverture, apaisant ainsi les craintes de milieux conservateurs inquiets de voir arriver autant de musulmans. Mais je ne veux pas réduire cette « culture de la bienvenue » (une expression qui a surgi tout récemment) à des raisons utilitaristes. Ceux qui ont accueilli les migrants avec des fleurs, tout comme Mme Merkel, ont répondu, avant tout, à un réflexe moral.

70 % des Allemands sont en faveur de l’accueil des réfugiés. Est-ce le souvenir des millions d’Allemands contraints à l’exil dans l’après-guerre ? Ou encore des Allemands de l’Est arrivant à l’Ouest par trains entiers, en 1989 ?
U. G. Ma mère a été chassée d’Oppeln (aujourd’hui en Pologne) en 1946, par les Soviétiques, après que ma grand-mère eut été violée. Elle fait partie de ces 13 millions d’Allemands qui ont dû prendre alors le chemin de l’exil. Elle a fini par s’installer à Düsseldorf, en Allemagne de l’Ouest, où je suis née.


Je suis donc la fille d’une réfugiée, et les sœurs de mon père, quand elles me parlent d’elle, me rappellent toujours sa qualité de « réfugiée » !

Ces traumatismes-là traversent les générations et nous rendent sans doute plus sensibles aux réalités que nous vivons. N’oublions pas cependant qu’on a vu brûler des foyers d’accueil ni que des manifestants se réunissent régulièrement aux cris de « trop d’étrangers », surtout dans l’est du pays. L’opinion est polarisée.

La crise des migrants va-t-elle amener l’Allemagne à intervenir plus activement dans les affaires du monde ?
U. G. Elle offre l’occasion d’expliquer aux Allemands que leur pays ne peut plus se contenter d’être un îlot de prospérité au milieu d’un monde tourmenté. Jusqu’ici, nous étions les bons élèves de l’Otan. Nous attendions que les Américains nous disent quoi faire tandis que la France, elle, était capable d’intervenir au Mali en vingt-deux heures, pour empêcher un massacre ! La crise des réfugiés nous montre clairement que le Sud, ses guerres, ses problèmes climatiques, sont désormais au cœur de l’Allemagne, qu’on ne peut plus nier notre responsabilité.

Par ses déclarations, ses selfies avec des réfugiés syriens, Mme Merkel n’a-t-elle pas créé un « appel d’air » ?
U. G. Nous sommes dans une gestion de l’impossible et chacun le sait. Une chose est de fournir un toit et de la nourriture aux nouveaux arrivants. Une autre est de les intégrer, de les éduquer, de trouver des places à l’école pour leurs enfants, et cela pour les cinq ou dix prochaines années, alors qu’ils seront plus de 800 000 cette année, et peut-être un million l’an prochain…

Il y a 52,9 millions de réfugiés dans le monde (début 2015), dont deux millions en Turquie et plus d’un million au Liban ! Moi aussi, j’ai peur que l’on ne parvienne pas à gérer la situation. Est-ce une raison valable pour s’interdire de formuler une politique fondée sur la dignité ? Regardons ces réalités en chrétiens.

La dignité de l’homme ne se divise pas, elle est la même pour tous, quelle que soit la nationalité ! Ce n’est pas Dieu qui a créé les frontières ! Dans son Projet de paix perpétuelle, le philosophe Emmanuel Kant évoque un droit mondial de l’hospitalité. Chaque être humain, né sur cette Terre, a le droit de se rendre dans n’importe quel point du globe, où il doit être accueilli.

Cela ne nous aide pas, sans doute, à régler les questions matérielles mais, sans cette utopie, sans ce rêve de partage, de bien-être social, de recherche d’un monde meilleur, on ne fait pas de politique ! Ou alors, la politique devient la bataille de tous contre tous ! Quel que soit l’irréalisme, l’utopie de la phrase prononcée par Mme Merkel, il était important qu’elle la formule comme ça, parce que la politique a besoin d’une règle morale. C’est aussi simple que cela. 

Faut-il renforcer les frontières extérieures de l’Europe ?
U. G. Depuis l’Antiquité, l’Europe est représentée comme une femme. Un corps. Et dans un corps, tout le monde a sa place et contribue à l’ensemble, sans crainte pour son identité. Construire des murs mène à l’impasse.

L’Europe technocratique, telle qu’elle est aujourd’hui, a perdu son pouvoir d’attraction. L’Europe a déçu. Et pourtant, elle nous est nécessaire. Elle doit donc se trouver une nouvelle raison d’être, un nouveau récit, quelque chose qui parle au cœur. Elle doit avoir l’audace de se placer à l’avant-garde. Elle est la seule à pouvoir porter ce projet kantien de droit mondial à l’accueil.

Un peu de douceur, de protection dans les affaires du monde. Ni la Chine, ni la Russie, ni les États-Unis ne le feront ! C’est notre atout. Et notre devoir vis-à-vis du monde.

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Paru le 14 juin 2018

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