Calais tend la main aux migrants

Les conditions de vie des candidats à l’exil en transit dans le « bidonville » de Calais (Pas-de-Calais) sont si précaires que quatre ONG ont lancé une opération d’urgence humanitaire. Un appui pour les acteurs locaux qui luttent contre l’indifférence.

Migrants : le défi politique, les réponses pratiques

À propos de l'article

  • Créé le 15/07/2015
  • Publié par :Marie-Valentine Chaudon
  • Édité par :Estelle Couvercelle
  • Publié dans Pèlerin
    6920, du 16 juillet 2015

Près de la tente vide, Oumid et Chervaria sourient. Les nouvelles de son ancien occupant sont bonnes : il a téléphoné d’Angleterre, où il est arrivé le matin même.

Assis sur des chaises de camping, les deux jeunes Afghans guettent les derniers rayons du soleil. Un peu plus haut, sur la rocade le long de la zone portuaire, les engins de chantier s’activent pour fixer de hautes grilles rutilantes surmontées de rouleaux de fils barbelés.

Ils ne s’arrêteront qu’à la nuit tombée, à l’heure où Oumid place la marmite sur le feu brûlant d’une cuisine de fortune. Le repas de ramadan, un plat de viande et de pois chiches, est servi autour d’une bougie dans une cabane.

Oumid et Chervaria ont à peine plus de 20 ans et leurs familles ont été décimées par la guerre. Ils sont arrivés à Calais il y a plusieurs mois, sans jamais vraiment regarder vers l’autre côté de la Manche. « Je voudrais rester en France, confie Oumid, mais je ne peux pas obtenir de papiers ici, mes empreintes ont été prises en Bulgarie. »

Trois mille personnes campent sur la lande

Safi, lui, veut traverser. Il sort son téléphone portable et montre des photos de son jeune frère, étudiant dans une école de commerce britannique. Il est déterminé à le rejoindre :

J’essaierai autant qu’il le faudra mais j’y arriverai.

En attendant, le trentenaire vit dans la « new jungle » (« nouvelle jungle »). Après le démantèlement régulier de plusieurs camps ces dernières années, les migrants ont été autorisés à s’installer dans cette ancienne décharge située à 7 kilomètres du centre-ville.

Chaque soir, des groupes la quittent à pied poursuivant un même but : l’Angleterre. Ils tentent leur chance, en se cachant à bord des camions avant leur entrée sur la zone portuaire ou en grimpant sur les navettes du tunnel sous la Manche.

Tous les jours, de nouveaux candidats à l’exil arrivent à Calais, fuyant l’Irak, l’Afghanistan, le Pakistan, le Soudan ou encore l’Erythrée. Trois mille personnes campent sur la lande qui s’étire de la rue des Garennes, près du port, aux portes de l’ancien centre de loisirs Jules-Ferry, transformé en centre d’accueil de jour pour les migrants.

Depuis mars, l’association La Vie active, mandatée par le ministère de l’Intérieur, y sert chaque après-midi plus d’un millier de repas et gère quelques sanitaires. La structure compte également une maison qui abrite une centaine de femmes et d’enfants en bas âge.

Des installations saturées, dès leur ouverture, face à l’ampleur des besoins : abris, ravitaillement, accès à l’eau, évacuation des déchets… Malgré la mise en place d’un éclairage sommaire et d’un deuxième point d’eau sur le terrain, les conditions de vie y sont si épouvantables que le 30 juin, quatre grandes ONG – Médecins du monde, le Secours catholique, le Secours islamique et Solidarités International – ont décidé de lancer ensemble une opération d’urgence humanitaire.

Un renfort bienvenu pour les acteurs locaux, engagés depuis longtemps auprès des clandestins.

Nous n’avons pas les moyens de gérer une situation d’une telle ampleur

→ reconnaît Maya, de l’association L’Auberge des migrants.

Pourtant, la retraitée calaisienne ne manque ni d’énergie ni de générosité. Natte blonde et regard clair, elle foule quotidiennement les chemins terreux du bidonville.

« Lorsque j’étais jeune, dans les années 1970, j’ai voyagé au Pakistan. Un jour, perdue, je me suis mise à pleurer, une femme est venue vers moi et m’a prise par les épaules. Elle n’avait rien et m’a donné une roupie, se souvient Maya.C’était un geste d’humanité, comme nous ne savons plus en avoir ici. J’estime que c’est mon tour de tendre la main. »

Ce lundi-là, elle s’attarde auprès d’Adnan, 26 ans. Le jeune homme s’exprime dans un anglais parfait. « J’ai obtenu un master de sciences politiques au Royaume-Uni, explique-t-il. Je venais de rentrer au Pakistan lorsque ma famille a été tuée par les talibans, j’ai dû fuir très vite. Quand les choses s’arrangeront, je retournerai dans mon pays. »

Son sourire se voile à peine mais dans ses yeux se mêlent chagrin, colère et dépit.

J’ai toujours vécu dans une maison, je n’étais pas préparé à ça, dit-il en désignant les baraques de bric et de broc. Nous ne sommes pas des animaux.

« Aboba ! Aboba ! » Un peu plus loin, c’est Jeanne que des jeunes gens interpellent ainsi. « Cela veut dire Mamie », traduit l’intéressée, qui fêtera bientôt ses 90 ans.

Cette professeure de sport à la retraite arbore un gilet jaune aux couleurs de Salam, une organisation locale qui œuvre depuis la fermeture du centre d’accueil de Sangatte, à 10 kilomètres de Calais, en 2002. Elle vient ici quatre jours par semaine pour aider aux distributions.

Je sais que je n’ai pas le pouvoir de changer les choses. Mais je ne me verrais pas rester chez moi à regarder la télé, sans rien faire 

→ reconnaît-elle.

Claudine et Georges aussi ont rejoint Salam lorsqu’ils ont pris leur retraite, « par humanité », disent-ils seulement. Chaque soir, ils récupèrent les invendus d’une boulangerie pour les donner aux occupants du bidonville. Inlassablement, ils collectent et distribuent les dons des particuliers, venus de la région mais aussi d’Angleterre : de la nourriture, des vêtements ou encore des matériaux pour les abris.

Pour aider les démunis, « il y a assez de boulot ici »

Nana et Domdom font aussi partie des habitués de la jungle. Nana vient avec ses marionnettes et ses pinceaux pour distraire les adultes et les quelques enfants : « J’essaie de leur apporter un petit moment de détente. »

Pendant ce temps, Domdom démarre un groupe électrogène que le couple de retraités a acheté grâce à un appel aux dons lancé sur Internet, pour diffuser de la musique et, surtout, permettre aux habitants du camp de recharger leurs téléphones portables.

Nous avons eu envie de partir à travers le monde pour aider les plus démunis et puis nous nous sommes rendu compte, en tant que Calaisiens, qu’il y avait assez de boulot ici

→ raconte Nana.

« Ces gens qui font quelque chose pour nous, c’est comme une famille, assure Alpha, 32 ans. La vie n’est pas facile ici, avec le manque d’eau et de nourriture, il y a parfois des tensions. »

Il est arrivé à Calais cet hiver après un long périple de dix ans depuis la Mauritanie. « Je suis passé par la Syrie, la Turquie, la Grèce, la Bulgarie, la Belgique, énumère-t-il. Je veux aller en Angleterre mais pas tout de suite, je suis fatigué de risquer ma vie. »

Alpha a bâti une petite maison, couverte d’un toit de paille fabriqué selon la technique des Peuls, son peuple. Il a deux poules et compte ouvrir une épicerie, comme il en existe déjà plusieurs dans le bidonville.

Près de la hutte d’Alpha, bénévoles et migrants ont construit ensemble une école à partir de planches, de branches, de bâches et de couvertures.

Ce jour-là, c’est Monique, 57 ans, qui ouvre la porte. Cette professeure de français profite des vacances scolaires pour donner de son temps aux exilés. « Je trouve ça normal », dit-elle simplement en accueillant ses deux élèves du jour, Bahar, 27 ans, et Abdu, 23 ans, originaires du Soudan. L’enseignante participe également au vestiaire organisé tous les quinze jours par le Secours catholique.

La délégation locale de l’association est particulièrement active auprès des migrants depuis la fermeture du centre de Sangatte.

Dans la jungle, par exemple, les volontaires aident les migrants à construire une église. Route de Saint-Omer à Calais, l’espace d’accueil, ouvert tous les jours, ne désemplit pas. « C’est un lieu de vie, explique Vincent De Coninck, chargé de mission étrangers au Secours catholique Pas-de-Calais. Nous célébrons les anniversaires, les fêtes de toutes les religions. Nous avons aussi un projet de bibliothèque. Les migrants ne sont pas que des estomacs ou des corps à laver et à habiller, ils ont une appétence culturelle, spirituelle, comme nous tous. »

Dans la cour, l’association propose un atelier vélo animé par Tim, un bénévole britannique de 48 ans. Il enseigne aux participants la réparation des bicyclettes de récupération.

« Cela leur permet d’avoir un moyen de locomotion, très utile car le camp est excentré, indique-t-il. Et puis ils apprennent quelque chose, ce n’est pas du temps perdu. »

Construire des abris, soigner des blessures

Pendant tout l’été, des équipes du Secours catholique France sont également présentes dans la jungle avec des matériaux pour construire et consolider les abris.

Une action coordonnée avec les grandes ONG, comme Solidarités International, plutôt habituée aux interventions d’urgence dans des contextes de guerre ou de catastrophe naturelle. La première semaine de juillet, l’association a distribué sur la lande 2 000 kits d’hygiène, comprenant serviette, savon, brosse à dents et dentifrice.

Solidarités International est de plus chargée d’organiser la collecte des déchets qui jonchent le site. Adrien, charpentier de 29 ans, est venu de Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme) pour prendre part aux opérations pendant trois semaines. Avec Abdelkrim, un bénévole parisien, il a entrepris la construction de douches et de toilettes.

Je ne m’attendais pas à découvrir une telle situation ici en France

→  confie-t-il, bouleversé.

Un peu en retrait des enfilades de tentes et de cabanes, sur une esplanade battue par les vents, Médecins du monde (MDM) a monté une clinique de campagne.

« C’est la première fois que nous installons ce dispositif en France, souligne Cécile Bossy, coordinatrice du projet Migrants-Littoral de MDM. La permanence de l’hôpital est à une heure de marche d’ici, il y a un grave problème d’accès aux soins. »

L’équipe de MDM organise des consultations, dispense des soins sur place et en cas de besoin, conduit les malades jusqu’à l’hôpital. Les pathologies sont nombreuses : des problèmes de peau, dus aux conditions de vie, mais aussi des blessures et des fractures consécutives aux tentatives de passage vers la Grande-Bretagne.

Christiane accueille les patients avec un accent chantant. Infirmière à la retraite, elle est venue d’Arles pour passer un mois à soigner bénévolement les migrants de Calais. « J’ai vu un reportage à la télévision et je me suis dit que je ne pouvais pas rester inactive, raconte-t-elle. On les écoute, on panse leurs plaies. Ils ont vécu des choses terribles mais ne perdent pas espoir. »

Le rêve d’une vie meilleure, au risque de la perdre. Ce matin-là, la nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre dans la jungle. Plus d’une centaine de personnes auraient réussi à gagner l’Angleterre au cours de la nuit mais un jeune homme n’est jamais arrivé. Il a trouvé la mort, vraisemblablement percuté par un train, dans le tunnel sous la Manche.


Un rapport esquisse des solutions

« Le pas d’après », c’est le titre du rapport remis le 1er juillet 2015 au ministre de l’Intérieur par Jérôme Vignon, président de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale, et Jean Aribaud, préfet honoraire, sur la situation des migrants dans le Calaisis.

« On peut sortir de l’impasse », assure Jérôme Vignon, qui préconise de conjuguer deux approches « parallèles » : « Il faut améliorer leurs conditions de vie tout en limitant le nombre d’arrivées à Calais. »

Pour cela, il propose la création d’au moins un centre de mise à l’abri en amont de Calais. Il suggère également la création d’un statut provisoire pour les personnes sans solution de retour ou d’asile, et recommande une plus grande solidarité au sein de l’Europe.

 Document. La synthèse du rapport « Le pas d’après ».

  

Vos commentaires

1 Commentaire Réagir

Calais tend la main aux migrants

ChristopheB 16/07/2015 à 23:57

Votre récent article et votre reportage ont retenu toute mon attention. Toutefois, le titre me semble inapproprié dans la mesure où il donne l'impression que Calais (sous-entendu la ville de Calais) s'implique aux côtés des réfugiés (qui ne sont pas ... lire la suite

Paru le 20 juillet 2017

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