Les députés réfléchissent aux enjeux philosophiques et anthropologiques du "mariage pour tous"

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© Manuel Cohen / AFP
Les députés réfléchissent aux enjeux philosophiques et anthropologiques du "mariage pour tous"
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Devant les députés, anthropologues et philosophes ont argumenté, le 13 décembre, sur le sens profond de l'’ouverture du mariage pour les personnes de même sexe. Une majorité y voit une évolution logique et souhaitable.

À propos de l'article

  • Créé le 28/05/2013
  • Modifié le 28/05/2013 à 14:00
  • Publié par :Laurence Desjoyaux
  • Édité par :Gilles Donada

Le 13 décembre, à l’'Assemblée nationale, dans la salle Lamartine, deux anthropologues, une ethnologue et deux philosophes étaient invités à exprimer leur point de vue devant la commission des lois.

Quatre sur cinq se sont prononcés en faveur du projet de loi. Certains d'’entre eux, notamment Elisabeth Badinter, se sont dit aussi favorables à la procréation médicalement assistée (PMA) et la gestation pour autrui (GPA), deux techniques de reproduction qui ont été discutées comme une suite logique du "mariage pour tous".

Françoise Héritier, anthropologue et ethnologue, professeure honoraire au Collège de France ;
Thibaud Collin, philosophe, auteur de Les lendemains du mariage gay ;
Maurice Godelier, anthropologue, directeur d'’études à l’'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) ;
Elisabeth Badinter, philosophe ;
Anne Cadoret, ethnologue, chargée de recherches en anthropologie sociale au CNRS.

Françoise Héritier, anthropologue : "Le privilège matrimonial de l’'hétérosexualité" n’'a plus lieu d'’être.

L’'anthropologue se prononce en faveur de l’'ouverture du mariage aux personnes du même sexe, à l’'adoption et à la PMA. En revanche, elle reste prudente sur la gestation pour autrui, estimant qu’'elle contrevient, si elle n'’est pas réalisée dans un mode "altruiste", aux grands principes éthiques.

Remontant à l’'époque paléolithique, Françoise Héritier rappelle les raisons qui ont mené au "privilège matrimonial de l’'hétérosexualité". Pour construire un monde paisible et stable et sortir de la reproduction en vase clos, les femmes sont échangées entre les groupes humains. Le mariage hétérosexuel est alors nécessaire pour rendre ces échanges entre groupes solides et garantir la paix.

"Mais les conditions depuis le paléolithique ont changé, explique Françoise Héritier. Les États sont liés entre eux par des institutions supranationales, des traités, des garanties, des lois (...…). Des institutions internes de régulation sont nombreuses. S’'évanouit ainsi le socle qui rendait nécessaire le mariage procréatif pour fonder la société sur l'’échange des femmes.“

Autre changement plus récent : "L’'exigence fondée sur l'’individu qui se veut libre et égal en droits aux autres". Cette exigence met l’'individu au premier plan. "Elle fait disparaître en pratique la notion antérieure de solidarité et de prééminence du groupe sur les individus qui les constituent. Désormais, dans nos pays, le choix du conjoint est une affaire de choix individuel et de sentiment".

Par ailleurs, les techniques reproductives sont de plus en plus performantes. "On a identifié les gamètes et leur rôle à la fin du XVIIIe siècle, on sait ponctionner des ovules, on sait les féconder in vitro, les repositionner dans un utérus, c’'est une évolution des connaissances et des pratiques. Plus de 60 000 enfants naissent par FIV (fécondation in vitro) en France. On envisage la réalisation de nouveaux possibles qui sont désormais pensables, même s'’ils ne sont pas encore "émotionnellement" concevables ni techniquement réalisables scientifiquement. On parle de l’'utérus artificiel et même de création d’'embryon à partir de spermatozoïdes et de cellules souches."

Conclusion : les grands bouleversements ont déjà eu lieu. "L'’homme est capable de s’'adapter et d'’innover (…...). Il n’'y a pas de raison de ne pas accepter ces innovations dans le domaine des règles sociales alors que nous ne refusons pas celles qui ont lieu dans d’'autres domaines. Ainsi en est-il du mariage ouvert à tous devenu pensable et correspondant aux exigences des temps contemporains.“

Concernant la procréation et la transmission de la filiation, Françoise Héritier souligne qu'’il n’'y a pas de "droit à l’enfant", mais que "compte tenu des techniques et des connaissances nouvelles, il est du ressort de la société de faire son possible pour pallier la stérilité quand elle est cause de souffrance". Elle se prononce donc en faveur de l’'adoption par les couples homosexuels et de la PMA pour les couples lesbiens.

L’'anthropologue est plus mesurée sur la gestation pour autrui (GPA), si celle-ci n’est pas fondée sur un mode "altruiste". Selon elle, cette technique contredit le principe fondamental de l’'éthique : "Nul ne peut agir pour son bénéfice en se basant sur un tort causé à autrui". Elle note aujourd’hui que la GPA institue une "certitude de paternité", le donneur de sperme étant identifié, mais une "maternité incertaine", ce qu’'elle considère comme un "pas en arrière dans le combat mené par les femmes pour l’'égalité".

Thibaud Collin, philosophe : "Un projet de loi incohérent et injuste" qui "déréglemente" la vie familiale.

Le philosophe est opposé à l’'ouverture du mariage aux personnes de même sexe. Il rappelle, en introduction de son propos, les règles constitutives du mariage : l’'âge, le consentement, la différence des sexes des partenaires, la monogamie et l’'absence de certains liens de parenté.

"Le présupposé commun à ces trois clauses est que l’'articulation entre conjugalité et filiation est pensée en référence à la procréation naturelle, souligne-t-il. Des exigences propres à la transmission de la vie humaine sont déduites les conditions nécessaires au mariage. Le projet de loi consiste à supprimer une de ces conditions (la différence des sexes des partenaires, ndlr) au titre que le mariage serait devenu, pour notre société, la reconnaissance sociale et juridique du sentiment amoureux."

Cette conception du mariage comme reconnaissance du sentiment amoureux a, pour Thibaud Collin, des conséquence sur la filiation. "Jusqu’'à aujourd’'hui, la représentation de la filiation avait pour ancrage l’'union féconde de l’'homme et de la femme dont est issu l’'enfant, explique-t-il. L’'ouverture du mariage aux couples de même sexe ne permet plus de penser la filiation selon un tel ancrage. Que va-t-on lui substituer ? La volonté humaine. La volonté explicitement déclarée d’'établir un lien de filiation avec un enfant suffira et ce, même en absence de toute analogie avec la procréation naturelle."

Si l’'amour et la volonté deviennent les seuls critères du mariage, rien ne s'’oppose plus, selon lui, à la polygamie institutionnalisée. "Si l’'on rompt avec le modèle naturel de la procréation (...…) il n'’y a aucune raison de s’'arrêter à deux parents, note-t-il ainsi. Si par hypothèse deux parents peuvent avoir le même sexe, la structure du couple n’'a plus de nécessité. Au regard de la logique du seul consentement, au nom de quoi l'’État peut-il interdire que trois ou quatre adultes s’'unissent pour la vie et élaborent ensemble un projet parental ?"

Le philosophe s’'oppose au mariage entre personnes homosexuelles au nom de la justice et des droits de l’'enfant. "Or, quel est le bien fondamental dû à l’'enfant que notre société se doit de respecter ? Vivre dans la continuité de la double origine dont il est issu."

"La sexuation concerne toute la personne masculine ou féminine, père ou mère. Elle n’'est pas une propriété du seul corps, réduit à un simple substrat biologique, comme certaines formules condescendantes veulent le faire croire. Au nom de quoi peut-on justifier que certains enfants soient a priori privés de leur père ou de leur mère ? Tout cela n’a rien à voir de fait avec les situations actuelles, résultats d’'itinéraires de vie, parfois douloureux ou de détournement des procédures existantes."

Thibaud Collin conclut sur le rôle de l’'État : "Le rôle du législateur est d’'être le garant des droits des plus vulnérables. De ceux auxquels on ne demande pas le consentement. L'’État a-t-il à se mettre au service de ce que Marcel Gauchet nomme l'’individu total ? Ou bien a-t-il à assumer son rôle de tiers ? Il est illusoire de penser, que par sa seule volonté, l’'État puisse être la source des institutions réglant les liens humains."

"La grandeur d’'un État de droit digne de ce nom est de s’'adosser aux droits naturels de la personne. (...…) Ce texte incohérent est animé par une logique de contractualisation et de déréglementation de la vie familiale."

Maurice Godelier, anthropologue : les fonctions parentales "peuvent être assumées par différentes personnes, indépendamment de leur sexe".

L’'anthropologue est favorable à l’'ouverture du mariage aux personnes de même sexe ainsi qu’'à l’'adoption par les personnes homosexuelles. Pour lui, quatre évolutions récentes de la société permettent aux personnes homosexuelles de revendiquer leur droit au mariage :

■ – La médecine et la psychologie ne classent plus l’'homosexualité comme une maladie ou une perversion
■ – L’'enfant, qui est de plus en plus valorisé
■ – Les technologies reproductives sont de plus en plus performantes
■ – Il est possible pour une minorité en démocratie de revendiquer des droits si ceux-ci ne remettent pas en cause le droit de la majorité.

Répondant à ceux qui s’'inquiéterait de la construction de l’'identité de l’'enfant, il explique que "les fonctions de parenté sont universelles, mais elles peuvent être assumées par différentes personnes indépendamment de leur sexe". Il insiste sur le fait que ces fonctions (élever, protéger, nourrir, éduquer), selon les sociétés, ne sont pas attachées aux mêmes personnes que chez nous.

Maurice Godelier rappelle qu'’il existera toujours des personnes des deux sexes dans l’'environnement des enfants et que l’'hétérosexualité restera massive dans nos sociétés. Il estime enfin que ces évolutions sont inéluctables et que le politique doit les reprendre à son compte pour les encadrer juridiquement et sociologiquement.

Elisabeth Badinter, philosophe : "La reconnaissance des familles homoparentales est inscrite dans l’'Histoire".

La philosophe est favorable au "mariage pour tous" qui ouvre la voie à la famille homoparentale. Elle s'’est aussi prononcée en faveur de la PMA et de la GPA.

Elisabeth Badinter explique que l’'ouverture du mariage aux personnes de même sexe permettrait de parachever le mouvement de normalisation des couples homosexuels en France.

"Les homosexuels ont connu toutes les tortures et les humiliations possibles et continuent de les connaître dans nombre de pays où religion fait loi. Il est grand temps que cela cesse, s'’indigne-t-elle. En 1982, l’'État a décriminalisé l’'homosexualité et reconnu l’'égalité des préférences sexuelles. Aujourd’'hui, il faut achever cette œœuvre en la normalisant. Le couple homosexuel est tout aussi légitime que le couple hétérosexuel. Et la représentation de personnes du même sexe devant Madame ou Monsieur le maire contribuera puissamment à cette normalisation."

Posant la question du possible dommage pour les enfants, Elisabeth Badinter y répond par la négative : "Il faut tirer un bilan réaliste de notre modèle familial. Papa et Maman réunis n'’engendrent pas nécessairement des enfants épanouis qui seront des adultes responsables. Au-delà de l'’impératif démocratique, nous avons suffisamment de recul pour juger de ces familles homoparentales. Les nombreuses enquêtes dont nous disposons depuis trente ans montrent que les enfants des couples gays et lesbiens ne sont en rien différents des autres. Ni pathologie particulière, ni sexualité différente."

À la fin de son plaidoyer, elle a conclu : "Les nouvelles générations ne comprennent pas nos hésitations. Ces couples ne seront ni meilleurs, ni pires parents que les autres."

Revenant, lors de la séance de questions-réponses, sur la gestation pour autrui, elle a rappelé que toutes les femmes n’'étaient pas pareilles. "Certaines femmes adorent être enceintes et n’'ont pas envie d’'assurer l’'éducation d'’un enfant et vice versa. Je n’'en peux plus des préjugés naturalistes, s’'est-elle exclamée. Les femmes ne sont pas faites pour aimer automatiquement les enfants qu’'elles ont portés." Réfutant l’'argument, selon elle éculé, de la marchandisation du corps, elle invite les députés à s'’inspirer du modèle d'’encadrement anglais qui "ouvre la porte à un système acceptable et souhaitable".

Anne Cadoret, ethnologue : "Le modèle de base", qui relie alliance, procréation, sexualité, filiation n'’est plus une obligation".

Anne Cadoret est favorable au "mariage pour tous". Pour l’'ethnologue, l’'évolution des modèles familiaux -– adoption, PMA, concubinage, divorce - a fait voler en éclat l’'indivisibilité au sein du mariage de l’'alliance, de la sexualité, de la procréation et de la filiation.

Ainsi, le modèle de parenté classique issu de la tradition chrétienne consacrait le modèle familial où la sexualité est nécessairement procréative entre un homme et une femme unis par les liens du mariage.

"Aujourd’'hui, les nouvelles configurations familiales qui se sont mises en place depuis cinquante ans restent marquées par ce modèle, explique Anne Cadoret. Chacune en ayant retenu dans sa construction un des aspects", mais pas forcément lié aux autres.

Ce qui change avec les familles homoparentales, c’'est la rupture du lien entre la sexualité et l’'engendrement, donc la filiation. "Les couples homosexuels déclarent d’'emblée, sans avoir à le dire, mais par leur manière de le vivre, que leur relation ne pourra pas être une relation d’'engendrement, note Anne Cadoret. C’est bien le lien entre sexualité procréative et engendrement qui est défait."

Bien sûr, les parents adoptifs ou qui ont eu recours à la PMA sont aussi dans cette situation. "Mais le montage de la filiation de l’'adoption permet de garder notre fiction de parents semblables aux géniteurs, souligne l’'ethnologue. Seul l'’homoparentalité fait tomber cette fiction. La filiation et la sexualité ne se vivent plus ensemble."

Pour Anne Cadoret, deux champs de filiation s’'ouvrent alors :

■ – Celui de la parenté ouverte ou plurielle

"Quelle que soit la configuration familiale choisie, un homme et une femme ne suffisent jamais à faire un enfant. Toute un ordre social et symbolique préside à son existence. Les familles homoparentales disent tout particulièrement cette insuffisance, car elles doivent trouver l’'autre sexe nécessaire à la procréation ailleurs que dans l’'unité fermée de la famille nucléaire. Elles ouvrent ainsi l’'échange social à d’'autres figures qu’'elles-mêmes."

■ – Celui du genre

"Notre modèle de base alliance/filiation/sexualité/procréation, s'’il peut toujours fonctionner dans ce même tout pour certains, peut aussi, et avec la même force, consacrer entre deux personnes de même sexe cet échange social que suppose toujours l’'alliance. Il ouvre aussi un accès à la filiation parce que l’'accès à la complétude des sexes nécessaire à la procréation s’'est faite ailleurs que dans le couple."

■ Vidéo : pour accéder à l'intégralité de la retransmission des débats sur le site de l'Assemblée nationale
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4) Sur la colonne gauche apparaissent les intitulés des commissions, paginez jusqu'à "Ouverture du mariage aux couples de même sexe", et cliquez. 
5) Choisissez l'audition du 13 décembre pour écouter les philosophes et les anthropologues. Un menu, à droite de la vidéo, permet d'accéder directement à l'intervenant recherché. 

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Paru le 14 juin 2018

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