Les lettres de 7 Français à Emmanuel Macron

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Antonio Abrunhosa, 47 ans, ouvrier chez Whirlpool à Amiens (Somme). "Nous demandons de vrais boulots, à temps plein", écrit-il dans sa lettre à Emmanuel Macron. © Mathieu Farcy
Les lettres de 7 Français à Emmanuel Macron
Antonio Abrunhosa, 47 ans, ouvrier chez Whirlpool à Amiens (Somme). "Nous demandons de vrais boulots, à temps plein", écrit-il dans sa lettre à Emmanuel Macron. © Mathieu Farcy

Ils n'ont pas tous voté pour lui. Mais ils ont tous quelque chose à lui dire. Sept Français s'adressent au nouveau Président par des lettres, que Pèlerin a recueilli.

À propos de l'article

  • Publié par :Véronique Badets, Isabelle Demangeat, Frédéric Niel et Pierre Wolf-Mandroux
  • Édité par :Laurence Faure
  • Publié dans Pèlerin
    7015 du jeudi 11 mai 2017

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Lise Castagnet 68 ans, retraitée à Bagnolet (Seine-Saint-Denis). © Bruno Lévy

"Je vous soutiens, même s’il faut se serrer la ceinture"


 « Monsieur le Président,

Je soutiens votre promesse d’instaurer progressivement un système universel de retraites. J’ai toujours trouvé injuste que des personnes qui touchent les mêmes salaires n’aient pas le même niveau de pension. Les pensions de certains régimes spéciaux (EDF, RATP, SNCF, fonctionnaires…) sont calculées sur les six derniers mois de salaire, au lieu des vingt-cinq meilleures années dans le privé ! Cela m’a incitée à voter pour vous lors des deux tours. Vous avez aussi proposé de supprimer les cotisations sociales maladie et chômage des salariés afin d’augmenter leur rémunération.

Pour compenser, vous proposez d’augmenter de 1,7 % la Contribution sociale généralisée (CSG) pour les six millions de retraités touchant plus de 1 200 € de pension. Je vous soutiens, là aussi, même s’il faut se serrer la ceinture. En tant qu’ancienne secrétaire, je touche, tout compris, 1 696 € de retraite chaque mois. C’est au-dessus de la moyenne nationale. Mais c’est aussi parce que j’ai cotisé chaque année depuis mes 30 ans pour une retraite complémentaire. Ce montant me suffit pour vivre raisonnablement, suivre des cours de peinture chinoise, ou encore voir des expositions. Faites seulement attention à ne pas trop nous ponctionner ! Personnellement, cela me coûtera 29 € par mois. C’est la somme que je dépense chaque semaine pour me nourrir. Peut-être faudrait-il augmenter un peu plus la CSG pour les retraités les plus aisés, qui sont proportionnellement moins mis à contribution que les plus modestes. »

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David Guiraud 24 ans, étudiant en ingénierie de la concertation à Paris 1-Sorbonne, militant de La France insoumise.
© Bruno Lévy

"Je vous demande de garantir ma liberté de manifester"


« Monsieur Macron,

Je n’attends pas grand-chose de vous car je suis en opposition politique avec vous. Si j’ai voté Jean-Luc Mélenchon au premier tour, j’ai glissé votre nom dans l’urne au second, afin de faire barrage à un parti qui me faisait craindre pour nos libertés. Je vous demande donc au moins de garantir que je puisse m’exprimer contre vous, notamment en permettant que mes amis et moi, qui sommes pacifistes, puissions manifester sans subir de violences policières, comme cela s’est trop souvent vu lors des défilés contre la loi El-Khomri. Beaucoup de jeunes se sont sentis piégés par cette loi.

Nous redescendrons dans la rue si vous persistez à vouloir légiférer sur le code du travail par ordonnance, comme vous l’avez annoncé. Cette pratique est d’un autre âge. Les jeunes, plus que les autres encore, veulent un débat démocratique, et non un passage en force. Dans une démocratie vivante, chacun peut s’investir pour participer à la décision collective, dans sa commune, son lieu de travail. Vous dites dans votre programme que vous encouragerez les communes à développer des budgets participatifs. Bonne idée, à condition que les citoyens puissent voter pour autre chose que les bancs municipaux. Ils ne s’impliqueront, ne prendront du temps sur leur vie personnelle et familiale que s’il s’agit d’enjeux forts, portant sur une part conséquente des dépenses communales d’investissement. Afin de rénover notre République, vous pourriez aussi permettre que soit organisé un référendum (local ou national) pour révoquer les élus qui n’ont pas tenu leurs engagements électoraux. Beaucoup de gens en ont assez de donner un blanc-seing pour cinq ou six ans et de ne rien pouvoir faire s’ils ne se sentent plus représentés par ceux qu’ils ont désignés.»

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Éric Boël, 57 ans, PDG de l'entreprise Les Tissages de Charlieu (Loire), marié et père de trois enfants.
© Bruno Amsellem / Divergence

"Vous avez raison de vouloir aller vite"


« Monsieur Macron,

Nous sortons d’une campagne électorale d’une bassesse sans précédent dont le point culminant a été le débat télévisé de l’entre-deux tours. Votre première tâche est de vous hausser au niveau d’un homme d’Etat et de redonner de l’espoir aux Français, en clarifiant notamment certains axes, encore flous, de votre programme. Nous avons besoin d’un idéal, d’une espérance. J’ai voté pour vous, lors de ce deuxième tour de l’élection présidentielle. Vous étiez pour moi le candidat qui portait des valeurs humaines et sociales conformes avec ce que je ressens.

Vous avez raison de vouloir « faire du travail le moteur de notre pays ». Raison de vouloir aller vite, en choisissant de gouverner par ordonnances. Le monde de l’entreprise aujourd’hui, en France, étouffe sous un système normatif toujours plus complexe, illisible et coercitif. Et les dirigeants des petites entreprises n’ont parfois plus le temps de s’occuper de leur cœur de métier : leurs produits et leurs clients. Il faut revenir à un système plus simple et incitatif. Par exemple, au lieu de taxer les entreprises n’ayant pas 6% de travailleurs handicapés, baisser plutôt les charges patronales en fonction du nombre de leurs salariés porteurs d’un handicap. Vous avez raison, aussi, de vouloir rendre l’apprentissage plus attractif. Dans beaucoup de secteurs, notamment celui de l’industrie, la meilleure formation, c’est l’entreprise qui la dispense. Laissons-lui la main. Mais attention. Il faut libérer, et non pas libéraliser l’entreprise et l’économie. La finalité du travail n’est pas le profit. C’est bien l’homme, afin de lui donner la possibilité de mettre en œuvre ses talents au service du Bien commun et de lui donner l’opportunité, ainsi, de s’accomplir dans sa dignité et sa plénitude d’être humain libre et responsable. L’entreprise doit, aussi, être un lieu d’épanouissement de l’homme. »

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Valérie Renouil 48 ans, mère de cinq enfants, enseignante, directrice adjointe de l’école primaire privée sous contrat Les Tilleuls, à Voisins-le-Bretonneux (Yvelines).
© Bruno Lévy

"Revenez sur la réforme des rythmes scolaires"


« Monsieur le Président,

Je n’ai pas voté pour vous. Pour des questions sociétales et éthiques, j’ai préféré François Fillon au premier tour, et me suis abstenue au second. Mais, pour ce qui est de l’enseignement, je rejoins certaines propositions de votre programme. Vous avez raison de vouloir « ouvrir l’école aux parents ». C’est essentiel. Ne serait-ce que pour permettre aux parents de présenter leur enfant, d’expliquer qui il est et, donc, d’aider les enseignants à mieux comprendre leurs élèves. Vous avez raison, aussi, de vouloir réduire à douze le nombre d’élèves de CP et CE1 en zone d’éducation prioritaire (ZEP), et d’y affecter des professeurs ayant au moins trois ans d’ancienneté. Revaloriser leur salaire me semble d’ailleurs logique.

Mais vous devriez aller plus loin. Il faut, dans ces quartiers difficiles, des enseignants chevronnés ayant acquis des « petits trucs » pour attirer l’attention des élèves, de façon positive, et leur donner le goût de l’école. J’attends de vous que vous repensiez la formation des futurs enseignants. En primaire, ils n’ont pas besoin de grandes théories mais d’outils pratiques, comme savoir monter un circuit électrique pour pouvoir expliquer son fonctionnement. Ils ont besoin de clés pédagogiques, pas de remplir, tous les jours, ces fiches de suivi de l’enfant. Revenons par ailleurs à des techniques d’apprentissage qui ont fait leurs preuves. La méthode de lecture syllabique, par exemple, l’apprentissage par cœur ou encore le système de notation. Il permet à l’enfant de se situer dans son apprentissage. Et revenez sur la réforme des rythmes scolaires. Elle part d’une bonne intention. Mais les enfants ont besoin d’une coupure dans leur semaine. Les activités périscolaires ne sont pas toujours de bonne qualité. L’enseignement en France, aujourd’hui, pâtit d’une succession de réformes qui se contredisent les unes les autres. N’oubliez pas, enfin, que l’enfant est confié à l’Éducation nationale, mais qu’il n’est pas sa propriété. »

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Flavie Cannelle 25 ans, salariée agricole à la ferme de la Grangette (Isère), engagée au MRJC (Mouvement rural de la jeunesse chrétienne).
© Étienne Maury

"Affronterez-vous les lobbys agricoles?"


« Monsieur Macron,

Je trouve intéressante votre proposition d’un « Grenelle de l’alimentation », qui mettrait autour de la table les consommateurs, les agriculteurs et les autres acteurs de l’agroalimentaire dans le but d’éliminer progressivement les pesticides. Mais pour que ce projet soit crédible, vous devrez faire un choix clair en faveur d’une agriculture paysanne, qui, à la fois, crée de l’emploi et préserve la biodiversité. Pour réaliser ce grand changement, aurez-vous le courage politique d’affronter les lobbys agricoles ?

Comme ceux qui cherchent à nous vendre à tout prix du matériel ou des aliments, au risque de nous endetter et de nous appauvrir. Le modèle productiviste et le modèle paysan ne peuvent cohabiter, car l’agriculture intensive offre des produits à prix plus bas, pour un coût social et environnemental plus élevé. Par ailleurs, quand des hectares sont disponibles, plutôt que les donner à un maïsiculteur pour qu’il produise plus, il faudrait pouvoir favoriser l’installation – par exemple – d’un paysan boulanger, qui produit son blé et son pain, car ainsi il fera vivre toute une filière sur son territoire. Mais c’est trop rarement le cas aujourd’hui. Avec seulement 40 vaches, des veaux, des génisses et quelques cochons, le GAEC où je travaille fait vivre plus de cinq personnes et entretient des paysages de montagne ouverts. Nous aimerions devenir autonomes en aliments pour le bétail et passer en bio, mais nous, nous ne trouverons pas de terres pour cultiver des céréales. Ici elles vont à ceux qui ont des relations avec les bonnes personnes. Pour créer plus d’emplois dans les campagnes, vous devez changer les règles du jeu dans l’accès du foncier. De plus en plus de jeunes ont, comme moi, envie de devenir paysans. Ils sont attirés par le fait de travailler dehors, en autonomie, au contact de la nature. Mais ils en sont empêchés, d’abord, par l’accaparement des terres.»

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Antonio Abrunhosa 47 ans, ouvrier à Amiens (Somme).
© Mathieu Farcy

"Nous demandons de vrais boulots, à temps plein"


« Monsieur le Président,

Dans un an, notre usine, Whirlpool, sera délocalisée en Pologne. Lors de votre visite, le 26 avril, vous avez promis de protéger nos intérêts dans le plan social et de miser sur la formation professionnelle. Respectez cet engagement. On veut partir avec de bonnes indemnités et de bonnes formations, longues et diplômantes, pas des formations bidons. La moyenne d’âge est de 48 ans dans notre usine. Quand je vois le nombre de chômeurs sur Amiens, les usines qui ferment à tour de bras, pourquoi trouverions-nous plus facilement du travail que les autres ? Ici, on propose surtout des formations pour des boulots à temps partiel, comme remplir les rayons des magasins. Cela ne paye pas assez. On est en contact avec les anciens ouvriers de Goodyear, à Amiens.

Les gars sont tous partis en formation. Beaucoup sont précaires ou toujours au chômage. Nous demandons de vrais boulots, à temps plein. Vous avez assuré que vous reviendrez nous voir, sans caméras. Si vous voulez nous voir, on est là, tous les jours. On discutera. Vous voulez développer l’Europe. Je suis pour. Je n’ai rien contre les Polonais. Ils sont comme nous. Mais l’Europe est comme un jeu de cartes dans lequel mon voisin n’aurait que des as et moi des deux. Autant ne pas jouer, dans ce cas-là. M. Macron, allez voir l’Europe, et dites que vous voulez les mêmes règles fiscales et sociales pour tout le monde.J’espère que vous tiendrez votre promesse de ne pas toucher à l’âge de la retraite. Je travaille de 5 heures à 13 heures une semaine, puis de 13 heures à 21 heures l’autre semaine. Ça abîme une personne. Après vingt-sept ans dans l’usine, j’ai un mal fou à « arquer » (bouger) en rentrant chez moi. J’aimerais que l’on foute la paix aux ouvriers et qu’on les laisse un peu profiter de leur retraite. Comme je vous l’ai dit le 26 avril, nous n’aurons pas la chance de partir à la retraite à 44 ans, comme vous après votre mandat.»

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Stéphane Gatignon 47 ans, maire de Sevran (Seine-Saint-Denis).
© Bruno Lévy

"Nos villes de banlieue ont besoin de reconnaissance"


« Monsieur le Président,

J’attends de votre élection qu’elle donne un souffle nouveau pour réformer la France et combler le fossé entre grandes villes et banlieues pauvres, comme ici dans le 93. Les Sevranais, qui paient une taxe d’habitation supérieure à celle des Parisiens, espèrent sa suppression, que vous promettez pour 80 % des ménages. Les finances de la ville, déjà exsangues, n’en seront guère affectées, et je compte sur une meilleure péréquation financière entre communes en faveur des plus fragiles. À l’école, doubler le nombre de classes de CP et de CE1 dans les zones d’éducation prioritaires sera essentiel. Encore faudra-t-il en avoir les moyens ! Et recruter des enseignants expérimentés, plutôt qu’envoyer dans les banlieues sensibles des débutants sortant de l’école.

Même exigence pour les policiers et autres fonctionnaires. Tout en recrutant plus d’agents, il faut amener les polices municipales à travailler ensemble, quitte à les fusionner avec la police nationale. Pour la lutte antiterroriste, vous avez raison de mettre le paquet sur le renseignement, après la désastreuse suppression des Renseignements généraux par Nicolas Sarkozy. Infliger des amendes pour certains délits mineurs qui encombrent aujourd’hui les tribunaux – la "contraventionnalisation" – me semble une bonne idée. Il faudra engager le débat sur la dépé-nalisation du cannabis, qui permettrait, à mon avis, de réduire la délinquance, comme l’envisage le très pragma- tique Premier ministre canadien Justin Trudeau. Enfin, quitte à réformer l’État, pourquoi vous contenter de réduire le nombre de départements ? Fusionnez les communes pour réduire leur nombre à 6 000 ou 7 000 ! Nos villes de banlieue ont surtout besoin de reconnaissance. Elles souffrent d’incompréhension de la part de dirigeants installés, eux, en centre-ville. Jeunes, elles débordent pourtant d’énergie et de talents émergents dans tous les domaines. Faites-leur confiance

(Il est l'auteur de La bourse ou la ville, journal d’un maire gréviste de la faim, Éd. du Moment, 160 p. ; 14,95 €.)

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Paru le 10 août 2017

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