Emmaüs, trente ans de solidarité en actes

Alors que l’association Emmaüs-France vient de fêter ses 30 ans, notre reporter a partagé durant deux jours la vie de compagnons et bénévoles dans l’une des communautés, à côté de Toulouse (Haute-Garonne).

C’est un havre de verdure où persiste au creux de l’automne une douce odeur de pin. Les canards s’offrent une balade sur le plan d’eau tandis que deux moutons laineux se régalent des fraîches étendues d’herbe. S’étirant sur 7 hectares, à vingt kilomètres au sud de Toulouse, la communauté Emmaüs de Labarthe-sur-Lèze (Haute-Garonne) est un monde à part entière.

Ce lundi, aucun bruit ne filtre des quatre maisonnettes figées dans la brume, en lisière des champs. Il est 7 h 30 et la communauté dort encore : le lundi est jour de repos pour la majorité des
65 compagnes et compagnons, qui ont travaillé à la vente du samedi. Dans le réfectoire, Manu, bonnet vissé sur la tête, termine en silence son café noir. Derrière la maison, alors que le soleil se lève sur la campagne, un jeune homme allume une cigarette.

Il s’appelle Alfred. Sans abri, il est arrivé la veille mais la communauté est au complet : il devra reprendre sa route dès le lendemain.

À l’autre extrémité du terrain, côté ville, deux compagnons ont ouvert les portes en tôle du monumental hangar de stockage. Pendant toute la journée, ils vont réceptionner les dons, des objets en tout genre – vêtements, meubles, livres, jouets, etc. – apportés par des particuliers dans un incessant ballet de voitures.

Manu, 53 ans, dont neuf ans passés à Emmaüs, est déjà au volant de l’un des 3,5 tonnes de la communauté. Direction le Conforama de Portet-sur-Garonne, où l’attendent sept réfrigérateurs et dix-sept lave-linge, enlevés chez les acquéreurs d’appareils neufs.

Il lui faut à peine un quart d’heure pour les charger. De retour à la communauté, il séparera les machines susceptibles d’être remises en état, puis revendues, de celles bonnes pour le recyclage. Dans la cour, il croise Jean-Pierre, handicapé à la suite d’un accident de la route, dans son nouveau fauteuil roulant électrique.

À 65 ans, verbe haut et chemise fuchsia, ce Périgourdin se présente comme un « vieux de la vieille ». Aujourd’hui retraité, il travaille toujours à mi-temps dans la communauté où il compte passer la fin de sa vie, faute de savoir où aller.

« C’est plus comme avant, regrette-t-il. Chacun a la télé dans sa chambre et on ne se parle plus. » Lui-même préfère désormais, le soir, se réchauffer un plat au micro-ondes et rester seul dans son logement.

Des contacts, du travail… et de l’espoir

Mardi matin. 8 heures n’ont pas encore sonné et les camions ont déjà quitté le site pour la « ramasse » d’encombrants chez des particuliers. L’entrepôt est en ébullition : l’heure est au tri et à la préparation des objets pour la vente de l’après-midi. Entre deux bibelots, Ida, 40 ans, raconte son itinéraire. « Depuis que je suis ici, je n’ai plus peur », assure-t-elle.

Déboutée du droit d’asile en France après avoir fui le Congo-Kinshasa en 2012, elle s’est retrouvée à la rue sans papier ni ressource. Emmaüs l’a accueillie en mars 2015. « Je commence une nouvelle histoire », dit-elle, en citant, comme de nombreuses autres personnes ici, la célèbre phrase de l’Abbé Pierre à Georges, le premier compagnon : « Viens m’aider à aider. »

Près d’elle, dans le hangar ouvert aux quatre vents, Micheline, 73 ans, est penchée sur une caisse de vaisselle : elle vient d’y dénicher un vase en cristal de grande valeur et le met de côté pour qu’il soit étiqueté au juste prix. Psychologue à la retraite, Micheline est bénévole à Emmaüs depuis quinze ans.

« Ici, je me sens vivante, de plain-pied dans la société, confie-t-elle. J’ai vu tant de personnes se redresser par le travail. C’est plein d’espoir. »

Un peu plus loin, les yeux bleus de Francis, 55 ans, dépassent d’une montagne de livres. Originaire de la Vienne, ancien serveur, il vit ici depuis treize ans. Il trie les derniers arrivages, envoie les ouvrages invendables au recyclage et classe les autres dans la salle des ventes. « Ça speede », lance-t-il dans un éclat de rire.

Il est presque 14 heures. Compagnons et bénévoles rejoignent leur stand. Lorsque le rideau métallique se lève, les premiers clients, agglutinés par dizaines contre la porte, courent à travers les 3 000 m2 de magasin, en quête de la bonne affaire.

« Chaque jour, c’est la même chose, s’amuse Smaïl, un compagnon de 40 ans. On se croirait dans un grand magasin, à l’ouverture des soldes. » Une cliente tente de faire baisser le prix d’un aspirateur de 30 à 25 € mais Michel reste ferme. Ici les prix sont fixes : la vente constitue la principale source de revenus de la communauté.

Dans un autre bâtiment isolé du brouhaha du bric-à-brac, Hervé et Mayli, deux salariés de l’association, sont aussi en pleine effervescence, derrière leurs ordinateurs. Ils viennent de lancer le premier site de vente en ligne Emmaüs, qui pourrait servir de test pour les autres communautés de l’Hexagone. Ils n’ont qu’une envie : donner un nouveau visage à la solidarité.

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Paru le 21 juin 2018

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