Charles-Édouard Vincent, le patron d'Emmaüs Défi : "Pour la dignité par le travail"

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Charles-Edouard Vincent, fondateur d'Emmaüs Défi. © Celia Pernot
Charles-Edouard Vincent, fondateur d'Emmaüs Défi.
Charles-Edouard Vincent, fondateur d'Emmaüs Défi. © Celia Pernot

Le travail, une vraie chance de réinsertion, c’est le credo de Charles-Édouard Vincent. À 43 ans, le polytechnicien, à la tête d’Emmaüs Défi, veut redonner aux plus démunis leur place dans la société. À l’occasion de la Journée mondiale du refus de la misère, le 17 octobre 2014, il partage son enthousiasme avec Pèlerin.

Pèlerin. Comme chaque année, le 17 octobre 2014 marque la Journée mondiale du refus de la misère. À vos yeux, en quoi ce rendez-vous est-il important ?
Charles-Edouard Vincent : Cette journée a beaucoup de sens car nous sommes tous concernés par ce sujet. Notre bonheur commun est lié à la réduction des inégalités. On ne peut pas cloisonner la souffrance des uns et le bonheur des autres !

La question à se poser, c’est : « Quelle société voulons-nous construire ? »

On vivra tous mieux quand on aura compris que la misère des autres nous rend malheureux. On serait tous plus heureux dans une société où il y aurait moins d’inégalités. Il faut une vraie prise de conscience collective et que chacun se dise qu’il peut partager un peu plus.

N’est-ce pas le parcours que vous avez fait vous-même ? Après une jeunesse dans un milieu aisé, des études supérieures brillantes – vous êtes diplômé de Polytechnique, Ponts et Chaussées et de l’université de Stanford aux États-Unis –, et un début de carrière prometteur chez l’éditeur de logiciel SAP, vous rejoignez Emmaüs. Un virage peu commun !
C.-E. V. Dans la réalité, la bascule ne s’est pas faite du jour au lendemain. J’ai toujours été interpellé par les gens à la rue, parce que je n’ai jamais admis cette situation.

Avant, je faisais du bénévolat plus ou moins régulièrement, en fonction de mon travail : les Restos du cœur, la soupe populaire, le Samu social… Et puis, un jour, je me suis dit : « Est-ce que je ne pourrais pas passer à la vitesse supérieure ? »

En fait, il n’y a pas eu une cassure dans ma vie mais une fusion. Les compétences que j’avais développées dans le monde de l’entreprise high-tech, j’ai eu envie de les mettre au service d’une cause qui me parle. Quelque part, j’ai changé de bureau mais je n’ai pas changé de métier.

Évidemment, le moment où l’on se lance n’est pas anodin mais je me suis dit : « On n’a qu’une vie. » Cela fait dix ans et je ne regrette rien !

Vous rejoignez donc Emmaüs France en 2004 puis, en 2007, vous créez à Paris Emmaüs Défi, un « laboratoire d’innovations sociales », que vous dirigez toujours. Comment est né le projet ?
C.-E. V. L’idée m’est venue en voyant les tentes des SDF alors installés le long le canal Saint-Martin. Le grand message des « Don Quichotte » était : « Il faut leur donner un toit. » Pour moi, la mise à l’abri n’était pas suffisante : il fallait s’attaquer à la « post-urgence ».

Avec Emmaüs Défi, je suis allé vers des personnes à la rue, dans une grande souffrance et un repli total. La clé a été de leur proposer de travailler et de gagner de l’argent, dans le recyclage et la vente d’objets.

Pour beaucoup, cela a été un déclic car on les regardait différemment. Cela ne veut pas dire que les hébergements ne servent à rien. Bien au contraire, mais la question de la dignité par le travail a été trop souvent oubliée.

Beaucoup pensent que les gens à la rue sont inemployables : ce n’est pas vrai ! Si on arrive à mettre l’emploi au niveau des gens, elles sont capables de faire plein de choses !

Emmaüs Défi fonctionne grâce à des personnes qui étaient à la rue. 3 millions d’euros de budget annuel, 150 salariés, 200 000 clients par an : tout cela existe grâce à ceux que beaucoup prenaient pour des « bons à rien ».

Vous avez reçu en février 2014 le prix de l’Entrepreneur social, décerné par le Boston Consulting Group (BCG). Comment parvenez-vous à concilier l’économique et le social  ?
C.-E. V. Pour moi, l’un ne va pas sans l’autre : c’est le cœur de mon combat ! L’essor d’Emmaüs Défi repose sur un développement économique, qui permet à chacun d’exister, de s’exprimer, d’avoir sa place et son utilité dans la société.

Vidéo. Charles-Edouard Vincent, entrepreneur social de l'année 2013. Source : La Croix. Durée : 2 minutes 30.



Il  n’y a pas de social durable sans économique et l’économie ne doit pas oublier la finalité de tout, qui est l’homme.

Dans cette réconciliation du social et de l’économique, quel rôle jouent les entreprises ?
C.-E. V. Il faut absolument les associer à notre travail. Au-delà du retour d’image, je crois que ça leur fait beaucoup de bien. Cela donne du sens.

À Emmaüs Défi, nous avons plusieurs axes de collaboration : des passerelles d’emploi pour nos salariés en fin de contrat, du mécénat de compétence (un don direct) et le développement d’activités communes, comme la téléphonie solidaire avec SFR, ou avec Carrefour, la Banque solidaire de l’équipement, qui permet aux familles accédant au logement de s’équiper à moindre coût.

L’enseigne a apporté un investissement de départ mais le modèle économique que nous avons bâti ensemble est durable. Chacun y trouve son compte.

Vous défendez la réinsertion par le travail, mais en cette période où le chômage ne cesse d’augmenter, sa portée n’est-elle pas limitée ?
C.-E. V. L’objectif est effectivement de ramener les personnes vers l’entreprise. Or, d’une part, le marché de l’emploi est saturé. D’autre part, parmi les grands exclus, il y a des gens qui ont des vrais talents mais ne sont pas capables de travailler en entreprise.

Vidéo. Premières heures, pour la réinsertion des SDF par le travail. Source : BFM. Durée : 1 minute 35.

 

Le niveau de performance exigé y est tel que les critères de recrutement sont toujours plus élevés. En conséquence, les personnes moins qualifiées n’ont plus leur place en entreprise. L’enjeu consiste donc à réinventer de l’activité accessible à tous.

Je suis convaincu qu’il y a une vraie carte à jouer autour des services à la personne. Chez les gens qui ont eu des accidents de vie, il y a une fragilité mais aussi une humanité qui est parfois une immense force dans la relation à l’autre. Il y a là un vrai gisement d’activité.

Mais comment développer l’activité dans ce contexte de crise ?
C.-E. V. Puisque la croissance est nulle, il faut trouver les interstices où l’on peut aller gratter des miettes d’activité.

Mon ambition est de réinventer tous les petits services du quotidien, qui peuvent se révéler très utiles pour tout le monde, des personnes âgées seules aux jeunes cadres dynamiques : attendre une livraison, sortir le chien, préparer un déménagement, etc.

Je voudrais créer des conciergeries de quartier à Paris, avec une plate-forme Internet, une application pour les téléphones mobiles et une présence humaine. Nous espérons les lancer début 2015. La conciergerie servira de lien entre celui qui a besoin d’un service et celui qui pourra le lui rendre, contre rétribution.

Chaque « artisan » sera son propre chef, sur un modèle de micro-entrepreunariat. C’est aussi une façon de recréer du lien. On dépasse la pure logique de solidarité : chacun est contributeur. Ce projet est duplicable partout.

Vous êtes un acteur de terrain. Qu’attendez-vous de la politique et des politiques ?
C.-E. V. Nous avons tous un morceau du puzzle. Les actions de terrain sont nécessaires mais pour changer d’échelle, cela passe nécessairement par le politique.

Par exemple, c’est une grande joie de voir qu’Anne Hidalgo, a fait – en tant que maire de Paris – de la lutte contre l’exclusion la grande cause municipale.

On aimerait voir la même détermination au niveau du gouvernement. C’est un sujet sur lequel on n’ose plus avoir d’ambition alors que l’on voit, au travers des innovations sur le terrain, que l’on peut faire beaucoup !

Malgré la complexité de la situation, qu’est-ce qui vous rend si optimiste ?
C.-E. V. Mon quotidien me rend optimiste ! Par expérience, je sais que la flamme n’est jamais éteinte. Si on crée le bon environnement, elle peut se rallumer. Après, les personnes font elles-mêmes le chemin. J’ai vu des personnes brisées par la rue se reconstruire, renouer avec leur famille, faire des projets…

Qu’est-ce qui nourrit votre engagement au jour le jour ?
C.-E. V. Il y a des rencontres, des phrases aussi. Comme celle de Mandela : « Tout ce qui se fait pour moi, sans moi, est fait contre moi. » Ou ces mots d’une compagne d’Emmaüs, le jour de la mort de l’Abbé Pierre qui a dit :


Toi l’Abbé, tu m’as fait comprendre que ceux qui souffrent doivent aider ceux qui souffrent encore plus. 

C’est toute l’histoire d’Emmaüs. Mais je n’ai aucune certitude. L’engagement est une voie d’humilité personnelle et de remise en question permanente. C’est un chemin très exigeant mais je reçois tellement que je suis constamment porté.

Vos commentaires

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LE PATRON D'EMMAÜS DEFI

fillo 59 16/10/2014 à 09:29

Voilà une personne qui enfin n'a pas pris la grosse tête alors qu'il pourrait nous toiser. Dans la droite lignée de l'Abbé Pierre, il va vers les plus humbles en nous faisant remarquer que les plus pauvres ont tous un talent caché.Le monde de ... lire la suite

Paru le 19 juillet 2018

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