Abbé Pierre : le 1er février 1954 ou l’insurrection de la bonté

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Dans les studios de Radio Luxembourg, l’Abbé Pierre lance son fameux appel le 1er février 1954. © Emmaüs international-dr
Dans les studios de Radio Luxembourg, l’Abbé Pierre lance son fameux appel le 1er février 1954.
Dans les studios de Radio Luxembourg, l’Abbé Pierre lance son fameux appel le 1er février 1954. © Emmaüs international-dr

Hiver 1954. Les sans-logis meurent sur les trottoirs des grandes villes françaises. Le 1er février, un homme, l’Abbé Pierre, pousse un cri de colère à la radio et déclenche un élan de générosité sans précédent parmi la population.

La nuit du 3 au 4 janvier 1954 s’achève. Au palais du Luxembourg, le Conseil de la République siège depuis la veille. Les parlementaires ont examiné plus de 70 textes et tombent de sommeil. « Messieurs, je vous demande encore un peu d’attention !, réclame le sénateur Léo Hamon. Je voudrais vous parler des cités d’urgence. »

Cette proposition d’amendement lui a été inspirée par un prêtre, le P. Henri Grouès, qui se fait appeler « Abbé Pierre », son nom de résistant. « C’est inutile ! crie un conseiller. Dans trois ans, on verra des panneaux “à louer” partout dans Paris ! » La séance est levée dans le brouhaha. La mesure n’est pas votée.

Au premier étage d’une maison bringuebalante, rue Paul-Doumer à Neuilly-Plaisance (banlieue parisienne), l’Abbé Pierre, 42 ans, barbe de missionnaire et canadienne d’ouvrier fermée sur la soutane, décroche son téléphone aux premières heures du jour, ce 4 janvier 1954.

Monsieur le ministre, le petit bébé de la cité des Coquelicots à Neuilly-Plaisance est mort de froid la nuit du 3 au 4 janvier, pendant le discours où vous refusiez les cités d’urgence. (Abbé Pierre)

Au bout du fil, la voix désolée de Léo Hamon : « Les sénateurs n’ont pas cru aux cités d’urgence. » L’Abbé Pierre a lui-même été député du MRP entre 1946 et 1951, puis il a renoncé à la politique pour se consacrer au mouvement Emmaüs fondé en 1949.

►Photo. L'Abbé Pierre s'entretient le 3 février 1954 avec un sans-domicile-fixe logé sous une tente montée près de l'église de Sainte-Geneviève à Paris. © AFP PHOTO / INP / ANDRE DELBOY

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À la une du Figaro, ce 5 janvier 1954, le ton est grave : « Monsieur le ministre, le petit bébé de la cité des Coquelicots à Neuilly-Plaisance est mort de froid la nuit du 3 au 4 janvier, pendant le discours où vous refusiez les cités d’urgence. C’est à 14 heures, le jeudi 7 janvier, qu’on va l’enterrer. Pensez à lui. Ce serait bien si vous veniez parmi nous à cette heure-là. On ne vous recevrait pas mal, croyez-moi. On sait bien que vous ne vouliez pas ça. »

Pense-t-il vraiment que le ministre va venir ? Ses compagnons d’Emmaüs, eux, n’y croient guère… Le lendemain, le prêtre reçoit plusieurs lettres. Dans l’une d’elles, Hélène Larmier, propriétaire d’un hôtel à Paris, le Rochester, propose de mettre une dizaine de chambres à la disposition des démunis.

Le jeudi 7 janvier 1954, peu avant 14 heures, une grosse voiture noire s’immobilise devant les baraques de Neuilly-Plaisance. En descend un homme à la haute stature, cravaté et vêtu d’un élégant manteau croisé. « C’est ici », lâche l’Abbé en guise d’accueil.

►Photo. L'Abbé Pierre se penche et sourit à une fillette d'une famille sans abris, à Paris le 2 février 1954. © AFP PHOTO / INTERCONTINENTALE

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Une vingtaine de chiffonniers sont rassemblés sur le chemin de terre durci par le gel. Le ministre retire son chapeau et, tête nue, se joint au maigre cortège. Ensemble, ils marchent dans le froid derrière le petit cercueil. Après la cérémonie, au cimetière, le ministre se tient un instant face à l’Abbé Pierre.

« Vous voyez, je suis venu ; bien sûr je n’ai jamais connu pareille misère, mais je ne suis pas incapable de comprendre. » « – Ce qui compte pour nous, c’est que vous allez désormais faire », lui répond l’Abbé Pierre. Avant de partir, Maurice Lemaire promet d’examiner le projet des cités d’urgence.

Le 31 janvier 1954, le prêtre est invité par Georges Verpraët, un journaliste d’une trentaine d’années, à l’église de Courbevoie, une banlieue populaire. À la chaire, il raconte. La rue, les assauts du froid, les corps qui se battent chaque nuit contre la mort et la vie qui parfois renonce.

Vidéo. L’appel de l’Abbé Pierre du 1er février 1954 sur Radio Luxembourg. Source : Fondation Abbé-Pierre.

 

Il parle des compagnons, de leurs tournées nocturnes et des besoins, immenses. Touchés au cœur, les paroissiens de Courbevoie réunissent 750 000 Francs (16 000 €) et forment spontanément un comité d’aide d’urgence aux sans-logis.

Ce soir-là, l’Abbé est éreinté. Il reste dormir au chaud chez son ami Verpraët, rue de l’Hôtel-de-Ville, à Courbevoie. Au matin, les deux hommes apprennent la mort d’une femme de 66 ans, retrouvée recroquevillée sur le boulevard Sébastopol, à Paris, serrant entre ses doigts gelés un avis d’expulsion.

 Mes amis, au secours ! Une femme vient de mourir gelée, cette nuit à 3 heures (…) Chaque nuit, ils sont plus de 2.000 recroquevillés sous le gel, sans pain, plus d’un presque nu… (Abbé Pierre)

Il est 13  h 15, une voix émue mais déterminée s’élève sur les ondes. Il n’a pas terminé que déjà le téléphone sonne à Radio Luxembourg : des auditeurs demandent à qui adresser leurs dons.

Dans la régie, un technicien brandit un panneau « Où ? ». Derrière la vitre, l’Abbé hésite un instant puis se rappelle cette dame, Hélène Larmier, et de ses chambres d’hôtel. Il lance : « Il nous faut pour ce soir, et au plus tard pour demain : 5.000 couvertures, 300 grandes tentes américaines, 200 poêles catalytiques. Déposez-les vite à l’hôtel Rochester ! »

Dans les studios de Radio Luxembourg, un long silence ponctue l’appel. À 13h30, le hall de l’hôtel Rochester est bondé. À 14 heures, face à l’afflux d’anonymes, apportant quelques billets, une couverture ou un lainage, la police coupe la circulation dans la rue La Boétie.

►Photo. Un quart d’heure après l’appel, les parisiens affluents à l’hôtel Rochester. © Emmaüs international-dr

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Le lendemain, France Soir titre « Personne n’a couché dehors à Paris, la nuit dernière ». Le surlendemain, 6 000 lettres accompagnées de chèques sont parvenues à l’hôtel Rochester. Il y a tant de matelas, vêtements, tentes et poêles, que l’administration permet aux chiffonniers d’utiliser la gare d’Orsay comme entrepôt. À la fin de l’hiver, la cause des sans-logis aura récolté un milliard de francs. Surpris par cet élan qu’il a lui-même déclenché, l’Abbé Pierre appellera désormais cet hiver 1954 « l’insurrection de la bonté ».


31 janvier 2017 : Publication du 22e rapport de l'Abbé Pierre sur le mal-logement en France

La 22e édition du rapport annuel sur l’état du mal-logement de la Fondation Abbé Pierre dessine le portrait d’une France fracturée par la crise du logement. 4 millions de personnes sont sans abri, mal logées ou sans logement personnel.

► Document. 22e rapport de la fondation Abbé Pierre sur l'État du Mal-Logement en France en 2017. Source : Fondation Abbé Pierre.


 Vidéo d'archive. Rapport de la Fondation Abbé Pierre : témoignages de la rue. Source : TF1 (2014)

 

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Paru le 18 janvier 2018

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