Viviane Alloin, agricultrice : "Faudra-t-il que nous mourions en silence ?"

Les éleveurs, touchés par une chute de leurs revenus, expriment un profond désespoir. Parmi eux, Viviane Alloin, agricultrice dans l’Allier. Reportage dans son exploitation en crise.

Pèlerins de la Terre

À propos de l'article

  • Créé le 29/07/2015
  • Modifié le 29/07/2015 à 12:51
  • Publié par :Alice Le Dréau
  • Édité par :Estelle Couvercelle
  • Publié dans Pèlerin
    6922, du 30 juillet 2015

« Ça va les fifilles ? » Viviane Alloin a stoppé son vieux tracteur Renault sur un chemin de terre, au bord d’une prairie. Il est 6 h 30 et pour ses vaches, c’est l’heure du petit déjeuner. Au menu : pulpe de betterave déshydratée et tourteau de lin sur lit d’orge, des compléments alimentaires.

À Sazeret,un village de 160 âmes, posé entre Moulins et Montluçon, dans l’Allier, l’agricultrice de 49 ans possède un cheptel de près de 200 bovins, répartis sur 115 hectares. Un troupeau « 100 % charolais ».

« Les vaches, c’est mon truc », plaisante-t-elle. Elle les aime, ses bêtes. Et il en faut de la passion et de l’amour de la terre pour affronter, sans faiblir, la grave crise qui secoue actuellement le monde paysan.

Si elle garde le sourire et trouve toujours une occasion de rire, Viviane Alloin n’en est pas moins lucide. Elle le sait déjà : elle va finir « l’année dans le rouge ». Une première. Jusque-là, sa ferme parvenait tout juste à l’équilibre, sans pour autant lui permettre de vivre pleinement de son métier.

En 2014, l’exploitation lui a assuré un salaire annuel de 6 474 € (selon les statistiques du minitsère de l’Agriculture, le revenu annuel moyen d’un éleveur de bovins est de 14 500 € par an). Soit un peu moins de 540 € par mois. Pour près de dix-sept heures de travail par jour. Trois cent soixante-cinq jours par an.

 Si nous n’avions pas le salaire de mon mari, transporteur, nous ne nous en sortirions pas 

→  confie-t-elle, un regard vers sa fille, Zoé, 11 ans.

Les raisons de la crise sont multiples. La hausse des charges, d’abord. Viviane Alloin a repris l’exploitation de son père en 2001. « Depuis, le prix des médicaments et frais vétérinaires (9 295 € en 2014), des engrais et de la main-d’œuvre pour les réparations du matériel agricole, n’a cessé d’augmenter. »

La paille est, par exemple, passée de 67 € à 75 € la tonne,en un an. Surtout, le cours de la viande ne grimpe pas, ou du moins pas suffisamment. « Actuellement, un bovin (450 kg en moyenne) part entre 3,90 € et 4,10 € le kilo. Pour retomber sur mes pattes, il faudrait atteindre 4,50 €, le kilo.

Dans quel autre métier est-il autorisé de vendre à perte ? » proteste-t-elle. Dans la ligne de mire des paysans en crise, on repère la grande distribution, les abattoirs, les industriels et leurs marges.

« Mais difficile d’identifier précisément qui ne joue pas le jeu. Tout le monde se renvoie la balle », estime Viviane Alloin. Elle connaît bien les grandes surfaces. Dans une première vie, elle a été commerciale pour une marque de salades en sachets.

Le 17 juin 2015, les professionnels de la filière s’étaient engagés à augmenter leur prix à la production. Las ! Si des efforts ont été faits, les prix n’ont grimpé en un mois que de 7 centimes.

Loin des 20 centimes espérés. Or, « ce dont ont besoin les agriculteurs, ce sont des prix justes. Pas de l’assistanat, comme le suggère en grande partie le ministère dans son plan d’urgence », précise Viviane Alloin.

D’autant que, cette année, la sécheresse n’arrange rien. « Celle-ci a encore perdu du poids : au moins 50 kg », s’inquiète Viviane Alloin en désignant une placide charolaise. Je voulais l’emmener à l’abattoir avant la fin de l’année. Impossible. »


Avant cette échéance, l’animal va devoir reprendre du poil de la bête. « Ce qui va m’occasionner des frais de nourriture supplémentaires », précise Viviane, dont 70 % du cheptel est d’ores et déjà alimenté, par un complément de foin. « Avec mon stock je peux tenir au moins jusqu’au mois de février. »

En attendant, quelles autres solutions, pour résoudre la crise ? Se diversifier ?


Comment trouver du temps pour faire autre chose ? Les journées sont déjà si remplies 

→ s’interroge la mère de famille.

Réduire les intermédiaires, faire de la vente directe ? « Cela demande beaucoup d’investissement, logistique et humain. » Redimensionner les exploitations, pour réaliser des économies d’échelle ? « Des collègues possédant des cheptels de 800 bêtes rencontrent également des difficultés. »

Convaincre les consommateurs, qui mangent moins de viande, d’accepter de payer les produits plus chers en rayons pour répercuter les hausses de tarif à la production ? « Une démarche délicate, car eux aussi souffrent de la crise. »

Dans la tempête, un seul phare :la certitude de ne pas vouloir renoncer à son métier. « Que deviendraient les zones rurales sans la présence humaine des agriculteurs ? Faudra-t-il que nous mourions, et en silence, pour que les consommateurs comprennent la vraie valeur de notre travail ?

J’étais plus riche dans ma vie d’avant. Mais financièrement, uniquement. »

Crise de l’élevage cherche sortie durable

Comment faire barrage à la colère des éleveurs ? Pour désamorcer une situation explosive, le gouvernement a annoncé le 22 juillet 2015 des mesures variées. D’abord : leur donner un bol d’air en repoussant, voire annulant, leurs charges financières : cotisations sociales, impôts, etc.

Les deux tiers des 600 millions d’euros d’aides annoncées consistent ainsi en des reports, ou en « cadeaux » pour les situations les plus difficiles. Ensuite, agir sur les marchés. L’État s’engage à favoriser dans tous ses établissements l’approvisionnement local en viande et à renforcer les actions en faveur de l’exportation, ainsi que les contrôles sur l’étiquetage « Viande française », objet de nombreuses fraudes.

Enfin, pour encourager les éleveurs à diversifier leurs revenus, le prix d’achat de l’électricité produite par la méthanisation agricole a été amélioré, et le coût de raccordement pour les panneaux photovoltaïques sur les hangars allégé.

Vidéo. Crise des éleveurs : Hollande annonce des « mesures structurelles ».

 
Hollande demande des comptes à la distribution... par lemondefr

« L’État doit faire pression pour que les engagements des transformateurs et distributeurs à revaloriser le prix de la viande soient tenus, estime Samuel Vandaele, secrétaire général adjoint des Jeunes Agriculteurs. Tous les acteurs de la filière doivent signer des contrats avec les éleveurs  pour garantir leurs revenus. » Des contrats que beaucoup considèrent indispensables pour répondre
durablement à la crise de l’élevage.

Véronique Badets

Vos commentaires

3 Commentaires Réagir

soutenons une agriculture durable

Hpolou 04/08/2015 à 12:27

Il est possible aujourd'hui de s'en sortir en tant qu'agriculteur, cela demande de pouvoir réfléchir sérieusement aux modes de productions imposés par les grands groupes et en arrêtant de se faire embarquer par eux. Un producteur ayant un troupeau à ... lire la suite

Soutenons nos agriculteurs

bouillonblanc 03/08/2015 à 12:53

Que pouvons-nous faire, nous, consommateurs en face de ces grandes surfaces qui nous offrent ces prix prohibitifs!!! Des manifestations comme vous? Je suis pour. Quand je vois la culbute entre le prix qui vous est donné et celui que je paye, étant ... lire la suite

La fin

ultreia 30/07/2015 à 17:10

Madame, non, non vous n'êtes pas la fin. Vous savez se qu'a dit Sully, Ministre d'un temps écoulé, mais toujours présent. Avec votre vieux tracteur ! oui mais vous avez vu la manif, des tracteurs comme le votre, aucun. Mais des tracteurs a 180000 ... lire la suite

Paru le 18 janvier 2018

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