Isabelle Autissier, de la WWF : "Tous nos défis peuvent être relevés"

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Isabelle Autissier, présidente du Fonds mondial pour la nature (WWF) en France. © Stéphane Grangier
Isabelle Autissier, présidente du Fonds mondial pour la nature (WWF) en France.
Isabelle Autissier, présidente du Fonds mondial pour la nature (WWF) en France. © Stéphane Grangier

2014 devrait enregistrer un record de chaleur et de fonte de la calotte glaciaire arctique. Un an avant le sommet de Paris sur le réchauffement climatique, Isabelle Autissier, 58 ans, présidente du Fonds mondial pour la nature (WWF) en France, revient de l’océan Arctique avec un livre passionnant, Passer par le Nord, sur ce défi.

Pèlerins de la Terre

À propos de l'article

  • Créé le 05/01/2015
  • Publié par :Frédéric Niel
  • Édité par :Estelle Couvercelle
  • Publié dans Pèlerin
    6889, du 11 décembre 2014

Pèlerin. Sept ans après un périple en Antarctique, vous êtes repartie en mer avec l’écrivain Erik Orsenna. Qu’êtes-vous allés chercher dans le Grand Nord ?
Isabelle Autissier. Avec ce livre écrit à quatre mains, nous voulions comprendre l’un des effets les plus spectaculaires du réchauffement climatique : la fonte des glaces arctiques, qui ouvre des routes maritimes jusqu’ici quasiment impraticables, entre les océans Atlantique et Pacifique.

Le passage du Nord-Ouest, au-dessus du Canada, se fraie à travers un labyrinthe d’îles et de détroits qui en fait un accès « mal pavé » pour les transports. Le passage du Nord-Est, au-dessus de la Sibérie, est, lui, déjà emprunté par des dizaines de navires par an. C’est celui-là que nous racontons. À l’avenir, une troisième route passera au milieu, par le pôle Nord, quand la banquise y fondra complètement chaque été, sans doute dès 2030. Les porte-conteneurs pourront alors aller de la Chine aux États-Unis ou à l’Europe, sans longer la Russie ni le Canada au-delà du détroit de Béring. Ces trois routes feront gagner un temps considérable sur les parcours actuels, via le canal de Suez ou le canal de Panama, aujourd’hui engorgés.

Vidéo. Isabelle Autissier invitée de Jean-Jacques Bourdin. Durée : 20 minutes.

 

Quels signes concrets du réchauffement de l’atmosphère avez-vous constaté ?
I. A. Lors de notre escale à Mourmansk, sur la presqu’île russe de Kola, j’ai été très surprise de la douceur relative de la température : un seul petit degré en dessous de zéro, dans une région autrefois bien plus froide.

Cela en dit long sur l’ampleur du phénomène : la glace océanique est passée, en bien des endroits, de 3 à seulement 1,5 mètre d’épaisseur. Et quand elle disparaît, le rayonnement solaire n’est plus réfléchi par sa surface blanche mais au contraire absorbé par l’eau, plus sombre, qui se réchauffe. Autrement dit, plus la glace fond, plus ce processus accélère sa fonte…

À cause de ce cercle vicieux, le pôle se réchauffe plus vite que le reste du monde.


Depuis 1950, la température moyenne de la planète a augmenté de 0,6 °C, et celle de l’Arctique de 2,1 °C ! Une augmentation qui pourrait dépasser les 6 °C à la fin du siècle.


Le réchauffement climatique n’a-t-il pas des aspects positifs, avec l’ouverture de routes maritimes plus courtes et plus économiques ?
I. A. Certains pays en attendent effectivement de grands profits. L’Islande rêve de devenir un carrefour maritime ; la Norvège de vendre son savoir-faire pour travailler dans cet environnement hostile ; le Groenland, qui dépend du Danemark, d’exploiter ses ressources minières. La Russie, surtout, verra ses réserves pétrolières gonfler.

Plus on en cherche, plus on en trouve ! Même si l’exploration en mer reste difficile et coûteuse, le réchauffement rendra plus aisé le transport par tanker du pétrole des gisements de Sibérie orientale. Le problème, c’est qu’un accident, du type marée noire, sera très difficile à traiter. Il faudrait sans doute des années pour résoudre un tel problème en Arctique, dans des conditions climatiques extrêmes. C’est pourquoi le WWF et d’autres associations écologistes demandent l’interdiction totale de l’exploitation pétrolière dans l’océan Arctique.


 Vidéo. Passer par le Nord, l'enquête. Entretien avec Isabelle Autissier et Erik Orsenna. Source : éditions Paulsen. Durée : 26 minutes.

 

La France fait-elle assez pour protéger le pôle Nord  ?
I. A. Ces enjeux territoriaux ne la concernent pas directement, car elle n’a pas de possession en Arctique. Mais elle prépare le sommet de Paris qui, dans un an, doit permettre de limiter les émissions de gaz à effet de serre responsables du réchauffement global. Heureusement, on a dépassé la phase de découragement qui avait suivi l’échec de la conférence de Copenhague en 2009.

De plus, les catastrophes se sont multipliées à travers le monde, avec des typhons plus nombreux, des inondations meurtrières et des sécheresses inhabituelles. Une prise de conscience est en cours à propos de ces dérèglements.

Ingénieur agronome, vous avez étudié la surpêche pour l’Institut français de recherches pour l’exploitation de la mer. Le retour du thon rouge en Méditerranée ou de la morue en mer du Nord prouve que rien n’est irrémédiable. Les écologistes ne sont-ils pas trop alarmistes ?
I. A. Globalement, la nature est bonne fille… Elle récupère souvent après une catastrophe. Les stocks de poissons se reconstituent en général quand on limite la pêche. On l’a vu dès qu’on a créé une réserve marine autour de l’île de Port-Cros, en Méditerranée.

Les mérous y sont revenus, on peut même en pêcher désormais près de la réserve. Encore faut-il agir à temps ! Et certaines espèces ont bel et bien disparu : on ne ressuscitera pas les dauphins chinois du Yang-tseu-kiang, entre autres.

Dans quel monde vivront nos enfants ?
I. A. L’homme s’est toujours adapté aux conditions naturelles, mais il n’a jamais eu un tel défi à relever. Commençons par sortir en douceur de cette société de consommation ou de gaspillage.

Des gestes simples, répétés par tous, pèsent lourd dans la balance. Les jeunes pratiquent l’auto-partage pour se déplacer, solution économique et écologique. Ils le font aussi pour le plaisir de rencontrer d’autres gens. Dans le même esprit, on voit de plus en plus de « bateau-partage » : à quoi bon posséder son propre bateau pour l’utiliser trois jours par an ?

Les exemples sont nombreux. De cette mutation à la fois technologique et culturelle, une société du partage est en train d’émerger.

Mais dans le même temps des milliards de personnes, en Chine et dans d’autres pays émergents, aspirent à vivre dans une opulence à l’américaine…
I. A. Certes, mais ils mettront moins de temps que nous à comprendre les limites de ce modèle. Quand ils entreront, à leur tour, dans cette société du partage, ils brûleront les étapes. Comme les Africains, qui passent directement au téléphone portable, sans perdre de temps à planter des poteaux téléphoniques à travers le continent.

N’êtes-vous pas exagérément optimiste ?
I. A. Je suis réaliste. Je constate la gravité de la situation. Et le fait que l’homme en soit responsable est plutôt une bonne nouvelle : on peut changer le cours de l’histoire, dans un sens comme dans l’autre ! Si cette catastrophe avait une cause purement naturelle – éruption solaire ou météorite géante –, nous serions désarmés. Mais comme il s’agit de nous, nous pouvons réagir !

Vous n’êtes jamais découragée ?
I. A. Quand on navigue ou que l’on voyage, il faut choisir une étoile et avancer, un pas après l’autre, le nez par terre ou sur la carte, dans cette direction. On va très loin comme ça, on arrive même à destination !

Aucun défi n’est insurmontable. Inutile de jouer à se faire peur avec des annonces apocalyptiques.

Mon énergie ? Je la trouve dans le bonheur de vivre, d’agir avec ceux que j’aime. D’où ce livre, qui montre comment chacun est relié aux autres sur la planète, même en des endroits qui paraissent reculés, étrangers à notre vie. Depuis que notre civilisation s’étend au monde entier, aucun endroit ne peut plus nous être indifférent.



A lire

livre autissier

Passer par le Nord. La nouvelle route maritime, d’Isabelle Autissier et Erik Orsenna, Éd. Paulsen, 264 p. ; 19,90 €.

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Paru le 5 avril 2018

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