Hubert Reeves, astrophysicien : "L’écologie, c’est aussi une affaire de morale"

agrandir Hubert Reeves, astrophysicien de formation est devenu militant écologiste depuis les années 2000.
Hubert Reeves, astrophysicien de formation est devenu militant écologiste depuis les années 2000. © Arnaud Meyer
Hubert Reeves, astrophysicien de formation est devenu militant écologiste depuis les années 2000.
Hubert Reeves, astrophysicien de formation est devenu militant écologiste depuis les années 2000. © Arnaud Meyer

À 83 ans, Hubert Reeves a les yeux rivés vers les fleurs, les vers de terre et les abeilles… Passionné par cette richesse qui rend possible la vie sur terre, et qu’on appelle « biodiversité », il cherche à faire aimer la nature et en appelle, sans détour, à notre responsabilité morale.

Pèlerins de la Terre

À propos de l'article

  • Créé le 30/06/2015
  • Publié par :Véronique Badets
  • Édité par :Estelle Couvercelle
  • Publié dans Pèlerin
    6918, du 2 juillet 2015

Pèlerin. Ce 6 juillet devait être présenté au Sénat un projet de loi pour la reconquête de la biodiversité, où figure la création d’une agence que vous parrainez. Or le gouvernement a décidé de retirer cette loi de l’agenda parlementaire de juillet. Comment avez-vous réagi en apprenant cela ?
Hubert Reeves. J’ai été très déçu et contrarié. François Hollande avait promis que cette loi serait adoptée avant la fin de l’été. Et voilà qu’elle est reportée à l’an prochain !

Ce texte devait notamment regrouper les principaux organismes nationaux [L’Office national de l’eau et des milieux aquatiques (Onema), l’Agence des aires marines protégées (AAMP), les Parcs nationaux de France, le groupement d’intérêt public Acteurs, territoires, espaces naturels (Aten)] qui s’occupent de la nature au sein d’une seule entité, l’Agence française de la biodiversité, que j’ai accepté de parrainer.

L’idée est de donner ainsi plus d’efficacité à l’action publique et de la doter de moyens financiers supplémentaires. Ce retard ne fait que reculer la réponse à un problème majeur pour nous, humains.

Nous ne pouvons pas vivre sans les insectes pollinisateurs, sans les micro-organismes et les plantes qui purifient les eaux ou fertilisent les sols.

Dans mon jardin de Malicorne, dans l’Yonne, notre buddleia (arbuste, NDLR) attirait il y a encore quarante ans une dizaine d’espèces de papillons. Aujourd’hui, il y en a rarement plus d’une… Les hirondelles, les rossignols y sont aussi en diminution. Là comme ailleurs, la biodiversité ordinaire se dégrade rapidement : il faut agir vite et fort.

Quand et comment l’astrophysicien que vous êtes en est-il venu à s’intéresser aux vers de terre et aux abeilles ?
H. R. Je m’investis sur ce sujet car j’ai huit petits-enfants et que je suis inquiet pour leur avenir. Par ailleurs, comme je suis scientifique, je peux évaluer si les menaces dont on nous parle sont vraies ou exagérées.

C’est au cours des années 1970 et 1980 que la « rumeur » d’un impact dangereux de l’activité humaine sur la biosphère s’est répandue progressivement.

Les Nations unies ont fini par missionner un groupe d’experts internationaux pour l’authentifier : ce fut en 1988 la création du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, NDLR).

Je suis attentivement ses travaux depuis le début. L’homme y apparaît si responsable du réchauffement climatique que j’ai décidé d’agir. En 2000, j’ai écrit Mal de Terre avec Frédéric Lenoir, pour décrire les dégradations subies par la planète. Et le résultat de mon enquête était hélas accablant. Je me suis alors engagé dans la défense de la nature dans une association aujourd’hui baptisée Humanité et biodiversité (Hubert Reeves en est aujourd’hui le président d’honneur. Humanité et biodiversité, 110 bd Saint-Germain, 75006 Paris. www.humanite-biodiversite.fr).

Quelle dégradation vous semble la plus inquiétante ?
H. R. Toutes les dégradations ont des impacts en chaîne, on ne peut pas les séparer. Celle qui est la plus urgente à résoudre, c’est l’émission massive de gaz carbonique.

En 2015, lors du sommet de Paris, il faudra prendre des décisions courageuses afin que cette transformation de la planète sous l’influence de l’homme soit la moins négative possible pour la vie.

Dans un laboratoire, un chimiste prend ses responsabilités : si l’expérience se passe mal, il arrête tout et rentre chez lui. Comme lui, nous faisons une expérience avec notre planète. La différence, c’est que nous et nos enfants sommes dans l’éprouvette…

Pour stopper cette expérience dangereuse, il faudrait arrêter d’émettre du gaz carbonique dans l’atmosphère. Ou du moins diminuer énormément cette action délétère.

Dans cette obscurité, voyez-vous des étoiles, quelques lueurs d’espoir ?
H. R. Souvent, les gens me demandent si les choses s’améliorent ou se détériorent. Ma réponse est : « Les deux à la fois. » Nous sommes face à deux forces qui s’opposent et personne ne peut prédire l’issue du combat.

D’une part, la puissance de détérioration ne cesse de croître. Mais en même temps, depuis un siècle et demi émerge une force de protection de la nature. Elle a démarré en Californie à la fin du XIXe siècle, au moment où les bisons étaient exterminés et les grandes forêts américaines rasées.

Un groupe, qui se nommait le Sierra Club, a créé les premiers parcs nationaux et fait adopter des législations protectrices. Ce mouvement puissant me semble aujourd’hui porté surtout par les villes, dans le monde entier.

Je voyage beaucoup et suis frappé par les initiatives qui y fleurissent, comme la réduction des déchets ou l’interdiction d’épandre des pesticides dans les espaces publics. Mais cela sera-t-il suffisant pour freiner une détérioration continue ?

Qu’avez-vous pensé de l’encyclique Laudato si’ du pape François ?
H. R. Je trouve très intéressante son approche morale : il montre comment les dégradations subies par la planète ont un impact majeur pour les plus pauvres. Aujourd’hui, selon moi, la question écologique est en effet morale : ceux qui persistent à extraire du pétrole et du charbon ne sont-ils pas en train de commettre un acte d’une grande gravité morale, dès lors que nous en connaissons les conséquences sur le climat ?

Continuer à émettre du gaz carbonique n’est-il pas un crime contre l’humanité alors que nous connaissons les torts très graves que cela cause et causera au milliard d’êtres humains vivant au-dessous du seuil de pauvreté  ?

Comment parler d’immoralité alors que l’on manque d’alternatives au pétrole  ?
H. R. On ne justifie pas un acte immoral parce qu’on ne peut pas faire autrement. Prenons l’esclavage. Pendant l’Empire romain, certains étaient persuadés de ne pouvoir vivre sans esclaves.

La moralité, c’est de ne pas faire aux autres ce qu’on ne voudrait pas qu’on nous fasse. L’émission de gaz à effet de serre est immorale, alors faisons autrement. Beaucoup d’alternatives existent déjà : les énergies renouvelables, les cultures plus respectueuses des écosystèmes.

Une action très efficace prend de l’ampleur : le désinvestissement financier dans les énergies fossiles. Outre-Atlantique, beaucoup d’universités qui avaient des actions dans le pétrole ou le charbon les retirent de ces secteurs.

Vous ne convaincrez pas des personnes qui font d’immenses profits d’arrêter, pour des raisons morales, même s’il s’agit de sauver l’humanité… Mais si vous ne leur prêtez plus votre argent pour aller chercher du pétrole dans l’Arctique, elles ne pourront pas se lancer dans cette aventure désastreuse.

Quels sont aujourd’hui vos projets ?
H. R. Je prépare pour 2016 un livre avec un DVD présentant des fleurs sauvages, ces fleurs sur lesquelles on marche sans faire attention. Avec une amie, nous en avons photographié une centaine, de leur naissance à leur mort.

Le but est de permettre de faire connaissance avec elles : le glécome, le lotier corniculé, la véronique de Perse… Nous voudrions présenter ces fleurs pour qu’elles deviennent des amies. Le but est que le nom « glécome » vous dise quelque chose, et qu’ensuite vous ayez une affection pour lui, comme aujourd’hui vous avez une affection pour la pâquerette.

Cela fait cinq ans que je travaille à ce projet, nous avons des milliers de photos, toutes prises dans mon jardin. Il n’est pas nécessaire d’aller au bout du monde pour voir des merveilles : nous les avons sous nos pieds mais nous ne les voyons pas parce que personne ne nous les a présentées. C’est tout le rôle du passeur.

Vous souhaitez devenir un « passeur » de fleurs après l’avoir été pour les étoiles ?
H. R. La nature est d’abord pour moi un grand plaisir. C’est pourquoi j’encourage les parents à y amener les enfants, afin de fréquenter et de nommer ses beautés. Les enfants sont toujours sensibles à ce qui touche les parents. Si vous montrez qu’elle est importante pour vous, la nature deviendra importante pour eux, et ils en deviendront ses plus fervents défenseurs. f


En aparté

Aparté Hubert Reeves

Il nous reçoit chez lui, au 5e étage d’un appartement du quartier Saint-Germain, à Paris. Des tableaux dans chaque pièce, cuisine incluse, des statues africaines, des livres anciens, un vieux secrétaire en bois : l’endroit dégage une chaleur humaine conforme à celle émanant d’Hubert Reeves dès le premier contact.

« Vous allez bien ? » demande-t-il d’emblée, à mon arrivée. Au cours de l’interview, il s’enquiert de savoir si j’ai des enfants, quel est leur âge. Il sait que cela change le regard sur l’avenir de la planète…

Ses huit petits-enfants ne semblent jamais loin de ses pensées. Nous échangeons quelques instants sur la manière de partager l’amour des fleurs avec les petits. Je repars avec deux livres dédicacés à mes filles de son encre turquoise. Le goût de transmettre, toujours.

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Paru le 19 juillet 2018

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