Dans le laboratoire de la sobriété heureuse

agrandir Jean-Pierre, au volant du Bicitractor, un tracteur à pédales, destiné aux besoins des maraîchers.
Jean-Pierre, au volant du Bicitractor, un tracteur à pédales, destiné aux besoins des maraîchers. © Pierre Morel
Jean-Pierre, au volant du Bicitractor, un tracteur à pédales, destiné aux besoins des maraîchers.
Jean-Pierre, au volant du Bicitractor, un tracteur à pédales, destiné aux besoins des maraîchers. © Pierre Morel

Durant cinq semaines, une centaine de passionnés du monde entier se sont réunis en « camp d’innovation » dans un château des Yvelines (Ile-de-France) pour créer 12 objets inédits, écologiques et bientôt accessibles à tous. Rencontre avec ces inventeurs d’un quotidien plus sobre. 

Pèlerins de la Terre

À propos de l'article

  • Créé le 22/09/2015
  • Publié par :Véronique Badets
  • Édité par :Estelle Couvercelle
  • Publié dans Pèlerin
    6930, du 24 septembre 2015

« Ça y est, il est terminé ! » Dans un cri de joie, quatre jeunes gens déboulent en poussant devant eux un drôle de meuble de cuisine, sous le dôme d’exposition planté au milieu du parc du château de Millemont (Yvelines).En vue d’une présentation à la presse qui a lieu ce 18 septembre, ils ont passé toute la nuit à fignoler leur trouvaille : un robot ménager qui fonctionne à l’énergie… du pied.

« Nous avons installé un mécanisme de vélo tout simple qui entraîne un volant d’inertie de 20 kg. Une simple pression sur la pédale, et l’axe de rotation peut atteindre la vitesse d’un robot ménager électrique, soit 2 500 à 3 000 tours minute » sourit, épuisé mais heureux, Valentin Martineau.

Il est l’un des quatre jeunes designers qui ont phosphoré sur le projet d’une cuisine différente, moins consommatrice d’énergie et génératrice de déchets. Le robot à pédale est installé au milieu de deux autres modules : l’un conserve les légumes en dehors du frigo, en reproduisant les conditions de conservation d’une cave, sans énergie ; l’autre permet de cultiver des plantes aromatiques dans sa cuisine à partir de déchets organiques, recyclés et réutilisés sur place.

« Le brin de menthe que l’on fait venir du Maroc dans une barquette en plastique, c’est désastreux pour l’environnement, souligne Valentin. Nous voulons montrer que d’autres choix sont possibles. »

Eolienne, bouilloire, tracteur à pédale…

Valentin et ses trois camarades forment l’une des douze équipes qui a mis au point durant cinq semaines (de début août à mi-septembre) des prototypes offrant des solutions concrètes et accessibles à tous face à la crise écologique.

Eolienne à 30 euros ; bouilloire conçue pour consommer très peu d’énergie ; ruches, poulaillers et composteurs en kit permettant de développer l’agriculture en ville ; tracteur à pédale ; douche « infinie »…

Autant d’idées qui ont pris corps dans les dépendances d’un vaste château transformé pour l’occasion en « camp d’innovation » international. Après une dure sélection (12 projets retenus sur 190), des ingénieurs, designers ou simples citoyens ont eu ici tous les moyens rêvés pour réaliser leur projet : ateliers bois, métal, imprimantes 3 D, logiciels de design et d’assistance à fabrication, matériaux de récupération ou neufs.

Sans compter l’émulation collective, l’échange permanent d’idées et le conseil de « mentors » (experts) venus en renfort. Financé grâce à des mécènes et des subventions publiques,  l’événement baptisé « POC 21 » est un clin d’œil à la COP 21, la conférence dédiée au changement climatique qui se tiendra à Paris début décembre.  

« POC signifie Proof of concept,  à savoir ”preuve que ça marche”, explique Jennifer Leblond, membre de Ouishare, l’un des deux organisateurs du camp.  Le but est de créer des objets dont la conception est  en libre accès pour tous les gens qui auraient envie de  s’approprier et diffuser ces solutions. Aujourd’hui, avec les ressources offertes par le numérique, il est possible de  les fabriquer de façon décentralisée, dans des espaces collaboratifs. ».

Concrètement, les notices et logiciels permettant de créer ces objets seront rendus publics d’ici à la fin 2015 (la plupart seront disponibles avant décembre sur le site www.poc21.cc. On peut d’ores et déjà y consulter les douze projets sélectionnés).                                                  

Utiliser l’énergie uniquement pour ses besoins

POC n’est pas l’inverse de COP par hasard… Dans le camp de Millemont, on ne croit pas aux grands sommets qui feraient avancer le monde.

Je n’ai plus aucune attente ni confiance dans les politiques. Si on veut un changement de système, c’est à chacun de sortir les mains de ses poches pour se mettre au boulot. 

→  explique Jean-Pierre.

 Engagé dans un collectif paysan (Farming Soul), Jean-Pierre, lui, a essayé de répondre aux besoins d’amis maraîchers qui ne trouvent pas de tracteurs adaptés à leur travail : trop chers, polluants et pas utilisables pour la culture sous serre.

« Plus jeune, j’ai vécu au Mexique où l’on utilise beaucoup les mécanismes vélo pour moudre le maïs, pomper l’eau, etc., raconte Jean-Pierre. Avec d’autres, nous avons donc imaginé ce tracteur qui utilise la force des jambes. Pour une surface de 1 à 6 hectares, il est tout à fait suffisant pour préparer la terre, semer, désherber, sortir les récoltes, etc. De plus, les paysans peuvent le fabriquer et le réparer eux-mêmes. »

Jean-Pierre estime à 1 500 euros le coût de ce Bicitractor – le double s’il est doté d’une assistance électrique – qu’il est en train de mettre au point avec son équipe de trois passionnés.

Utiliser l’énergie et les ressources nécessaires à ses besoins, ni plus, ni moins, dans un esprit de sobriété heureuse…

C’est la philosophie qui domine ici, et que partage pleinement Jason Selvarajan. Depuis l’enfance, ce Finlandais de 29 ans adore prendre de longues douches chaudes. Mais comment profiter de ce plaisir sans gaspiller eau et énergie ?

Jason a eu l’idée de recycler en temps réel l’eau qui sort de son bac de douche. Lors du camp POC 21, il a mis au point la « Shower Loop ». L’eau sale est filtrée in situ à travers deux petites bonbonnes contenant du sable et du charbon actif. Puis elle est traitée par UV.

« Un système qu’on utilise pour les aquariums », sourit le jeune homme en montrant derrière la cabine de douche le tube noir où est stoppée la prolifération bactérienne. Résultat : sa trouvaille utilise dix fois moins d’eau et d’énergie qu’une douche classique.

Modeste, Jason espère juste apporter un peu plus de bonheur à ceux qui, comme lui, affectionnent les longues douches. Quant à la planète, reconnaît-il, « elle a besoin de beaucoup de solutions comme celle-là pour être sauvée ».

 

Vos commentaires

0 Commentaire Réagir

Paru le 18 janvier 2018

Notre Librairie

Voyages et croisières