Claire Nouvian, de l’ONG Bloom : "L’homme se blesse lui-même en blessant la nature"

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"Les gens ne veulent plus manger un poisson qui a été pêché en saccageant un écosystème fragile", Claure Nouvian. © Bruno Lévy
"Les gens ne veulent plus manger un poisson qui a été pêché en saccageant un écosystème fragile", Claure Nouvian.
"Les gens ne veulent plus manger un poisson qui a été pêché en saccageant un écosystème fragile", Claure Nouvian. © Bruno Lévy

À la tête de l’association Bloom, qu’elle a fondée il y a dix ans, Claire Nouvian, 41 ans, lutte corps et âme contre le chalutage en eaux profondes, qui saccage les océans. Rencontre avec une passionnée de la nature et de l’homme.

Pèlerins de la Terre

À propos de l'article

  • Créé le 28/04/2015
  • Publié par :Véronique Badets
  • Édité par :Estelle Couvercelle
  • Publié dans Pèlerin
    6909, du 30 avril 2015

Pèlerin.Fin 2013, vous avez réuni près de 900 000 signatures demandant au Parlement européen d’interdire le chalutage en eaux profondes. Cette mobilisation a-t-elle servi à quelque chose ?
Claire Nouvian. À notre grande déception, le Parlement européen n’a pas voté cette interdiction. La France a tout fait pour s’y opposer, sous la pression d’un lobby industriel très puissant.

Mais nous avons gagné la bataille de l’opinion : les gens ne veulent plus manger un poisson qui a été pêché en saccageant un écosystème fragile. Car la pêche profonde utilise un filet lesté qui racle tout sur son passage.

Pour viser quatre espèces commercialisables – lingue bleue, sabre noir, grenadier et empereur – elle en détruit une centaine. Or, plus on va profond dans l’océan, plus les espèces sont lentes à se reproduire.

En quelques secondes, un chalut lesté arrache un corail plurimillénaire. Aujourd’hui, Carrefour, Casino et Système U se sont engagés à ne plus vendre les principales espèces « profondes ». Leclerc continue à ignorer les demandes de la société civile. Quant à la société Intermarché, elle vient de trahir son engagement.

Que s’est-il passé ?
C. N. Cette enseigne est la seule à avoir sa propre flotte, la Scapêche, responsable en France de 90 % des prises en eaux profondes. Suite à notre pétition, Intermarché a annoncé qu’elle arrêterait de chaluter au-delà de 800 m de profondeur (contre 1 500 à 1800 m avant), à partir du 1er janvier 2015.

Mais elle refuse toujours de nous communiquer les données satellites de ses bateaux, permettant de vérifier son engagement. Par ailleurs, nous avons appris, fin 2014, que la Scapêche finance Blue Fish, un de principaux lobbys de cette pêche destructrice.

D’un côté, Intermarché nous a amadoués pour que nous cessions de mettre la pression sur la marque. De l’autre, l’entreprise continue à nous savonner la planche pour éviter une interdiction européenne.

Vidéo. Enquête sur les lobbies de la pêche industrielle. Durée : 49 minutes.

 

Votre action a mis en lumière que la pêche profonde est très subventionnée, mais génère très peu d’emplois…
C. N. La pêche au chalut profond coûte en effet 400 € de subventions européennes par tonne de poisson vendu à la criée. Elle est sous perfusion car elle n’est pas rentable. Afin de tirer leurs énormes filets lestés, ces navires de 46 mètres ont besoin de beaucoup de gasoil.

Les armateurs sont donc très dépendants des aides publiques pour équilibrer leur compte d’exploitation. Vivant en partie de subventions, ils sont donc très organisés pour peser politiquement.

Pendant ce temps, les pêcheurs artisanaux qui, eux, préservent l’emploi autant que le poisson, n’ont ni les moyens ni le temps de s’organiser en lobby. Le système est aujourd’hui verrouillé par les industriels de la pêche.

Vidéo. Pourquoi il faut se mobiliser contre la pêche en eau profonde: Claire Nouvian. Source : TEDx Talks. Durée : 18 minutes.

  

Vous avez fondé Bloom il y a dix ans. Quelle est la conquête dont vous êtes
la plus fière ?
C. N. Notre campagne la plus efficace a eu lieu à Hong Kong, en 2011. Nous avons persuadé les grands hôtels de ne plus servir des ailerons de requins. Ce mets est consommé durant les banquets traditionnels chinois, à l’occasion de mariages ou de banquets d’affaires.

Les Hongkongais utilisent les hôtels de luxe pour leurs réceptions. En quelques mois, nous avons convaincu les principaux hôtels de ne plus proposer de soupe d’ailerons de requin. Par ailleurs, en France, durant le Grenelle de la mer, en 2007, nous avons obtenu l’objectif que 20 % du territoire maritime français soit protégé d’ici 2020. C’était inespéré…

Estimez-vous que votre rôle, comme ONG environnementale, est aussi de défendre l’emploi dans la pêche ?
C. N. La pêche est la dernière activité industrielle qui dépend d’une ressource sauvage. On ne peut pas faire autrement que la gérer de façon écologique. Sinon, il n’y a plus d’activité économique !

Oui, l’emploi est pour nous une priorité. Il doit l’être aussi pour l’État. Or, ce n’est pas le cas aujourd’hui.

Dans la pêche, l’argent public est d’abord allé à l’achat de la paix sociale. Jamais des sommes d’argent substantielles n’ont été investies pour amener ce secteur à la durabilité.

On a détruit les poissons, on a détruit les pêcheurs. Il faut aujourd’hui changer de modèle et engager une réforme structurelle, en aidant prioritairement les méthodes de pêche les plus vertueuses.

Mangez-vous du poisson ?
C. N. Je mange des sardines la Quiberonnaise – les meilleures au monde selon moi – ainsi que les produits de la Belle-Iloise, que je sais pêchés dans de bonnes conditions.

Par ailleurs, avec mes collègues, on s’est abonné à une Amap de la mer, poiscaille.

Mais ce sont de petits réseaux. Je milite pour que la grande distribution s’approvisionne auprès du label Artysanal, qui est le seul aujourd’hui à garantir une pêche sans chalut, non industrielle.

  Vidéo. Conférence Kaizen "Peut-on encore manger du poisson ?" Durée : 12 min 45.

 

 

En 2007, le magazine Geo vous a désignée « Ange gardien de la planète », en même temps que Nicolas Hulot. Comme pour lui, votre combat écologique est-il né de l’émerveillement devant la beauté de la nature ?
C. N . J’ai en effet vécu un choc en 2001, à l’Aquarium de Monterey, en Californie.

C’était lors du repérage pour un documentaire sur la faune sous-marine. Là, je me suis retrouvée face à des images de créatures extraordinaires filmées par des robots à 4 000 m de profondeur. Un nouveau monde s’ouvrait à moi…

Trois ans plus tard, j’ai eu la chance d’embarquer dans un sous-marin scientifique, à 1 000 m de profondeur. Ce fut un émerveillement sans fin. J’ai eu une émotion incroyable devant une petite pieuvre rose à oreille : elle était si belle, si rare, si méconnue. Sa photographie est toujours sur mon bureau, chez moi.

Cette pieuvre rose, c’est le début de votre engagement ?
L’émerveillement m’a amenée à écrire un livre, Abysses. Mais l’engagement, c’est autre chose. C’est un mode de vie où l’on ne dort plus, où l’on ne gagne pas d’argent et où l’on se fait insulter.

L’engagement est né chez moi de la volonté de lutter contre une injustice. Celle de voir qu’une poignée d’intérêts particuliers (moins de 300 bateaux dans le monde) détruit un milieu naturel aussi ancien, fragile et précieux qu’une momie égyptienne.

 Ce sentiment d’injustice s’est étendu depuis à d’autres considérations. Je ne supporte pas de voir qu’après avoir pillé ses propres eaux territoriales avec des navires industriels, l’Europe a sous-payé des accords de pêche à des pays pauvres et est en train d’épuiser leurs ressources marines. Cela pose de vrais problèmes de sécurité alimentaire mondiale et de stabilité politique. On sait que nombre de pirates somaliens, avant, étaient pêcheurs…

Vous êtes connue pour être entière et déterminée. D’où cela vient-il ?
C. N. De mon grand-père sans doute. Il était maire (gaulliste) dans le Poitou : c’était un homme sans compromission, un modèle de courage et d’honnêteté. Il m’a appris à ne jamais taire la vérité sous prétexte qu’elle dérange ou blesse. Il m’a transmis aussi une curiosité radicale, un goût passionné pour cette aventure de l’esprit qu’est la science.

Comme lui, je suis toujours en train de me demander comment fonctionne le monde, la nature, les humains. J’ai passé mon enfance à ses côtés et avec ma mère, digne héritière de sa curiosité, le nez dans l’Encyclopedia Universalis. De lui, j’ai appris que l’homme se blesse lui-même en blessant la nature.


Pour aller plus loin

Découvrez l’association Bloom en cliquant ici.

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Paru le 19 juillet 2018

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