Sur les pas de l’ambassadrice pour le climat

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En marge de la session préparatoire de Bonn, en juin 2015, Laurence Tubiana rencontre un par un tous les groupes de pays. © Christoph Papsch / LAIF-REA
En marge de la session préparatoire de Bonn, en juin 2015, Laurence Tubiana rencontre un par un tous les groupes de pays.
En marge de la session préparatoire de Bonn, en juin 2015, Laurence Tubiana rencontre un par un tous les groupes de pays. © Christoph Papsch / LAIF-REA

Le 31 août 2015 s’ouvre à Bonn, en Allemagne, la 3e session préparatoire à la Conférence sur le climat qui aura lieu à Paris en décembre (COP21). Un rendez-vous crucial pour la planète… et un marathon diplomatique pour Laurence Tubiana, représentante spéciale du gouvernement pour la COP21. Présente à ses côtés lors de la session précédente, notre envoyée spéciale raconte les coulisses des négociations.

Pèlerins de la Terre

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À propos de l'article

  • Créé le 25/08/2015
  • Publié par :Véronique Badets
  • Édité par :Estelle Couvercelle
  • Publié dans Pèlerin
    6926, du 27 août 2015

Par l’immense toit-verrière du Centre international de conférences de Bonn (Allemagne), une lumière intense se déverse sur des milliers de négociateurs venus du monde entier. Ils se pressent dans le hall d’entrée pour cette deuxième session de préparation de la COP21 (21e Conférence des parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques),  la conférence sur le climat qui sera présidée par la France en décembre. Cette lumière estivale va-t-elle éclairer leurs débats ?

Vidéo. Présentation de la COP 21 par Laurence Tubiana.

 

Ce matin du 9 juin 2015, ils entament en effet une nouvelle journée de travail pour réduire un texte touffu d’une centaine de pages, comportant une multitude d’options parfois contradictoires. De cette matrice exubérante est censé sortir, d’ici au 11 décembre, un accord universel sur le climat, concis et opérationnel, permettant de juguler le réchauffement de la planète en deçà de +2 °C. Un seuil au-delà duquel les scientifiques prévoient un emballement incontrôlable des dérèglements climatiques : sécheresses, cyclones, submersion d’îles et de côtes, érosion irréversible de la biodiversité. 

Vidéo. Interview de Laurence Tubiana sur le changement climatique. Unesco TV.

 

Alors que je débarque au beau milieu de cette session, la presse se fait largement l’écho du blocage du processus : en huit jours, le texte a maigri à peine de quelques options. Très loin de ce qu’espérait Laurence Tubiana…

Représentante spéciale du ministre français des Affaires étrangères pour la COP21, cette universitaire réputée de 64 ans a été chargée par le gouvernement d’une mission titanesque : rapprocher les points de vue de 195 États afin qu’ils adoptent à Paris, par consensus, le fameux accord. Elle est secondée par une équipe de 54 négociateurs issus de différents ministères.

En marge de cette deuxième session préparatoire, Laurence Tubiana a décidé de rencontrer un par un tous les groupes de pays. Admise à titre exceptionnel dans la délégation française comme observatrice, je pourrai assister à certains de ces échanges.

Laurence Tubiana se reconnaît de loin. Casquée de cheveux blancs, vêtue d’un tailleur-pantalon noir, elle traverse le hall appuyée sur des béquilles. Faute de pouvoir prendre du repos en cette année cruciale, elle souffre encore des séquelles d’une chute de cheval, lors d’une session de team-building (cohésion d’équipe) fin avril. 

Autre conséquence : Son Excellence l’ambassadrice (comme la nomme ici le protocole) porte des baskets rose bonbon de marque Converse. Je la retrouve devant la salle Wien 3 pour une rencontre avec des représentants du groupe des Pays les moins avancés (PMA), venus du Bhoutan, d’Éthiopie, du Bangladesh et de l’Angola. Au même moment, je vois arriver le négociateur africain, habillé d’un costume cravate… et chaussé d’une paire de Nike. Un signe annonciateur de rapprochement ?

Dans la salle, la délégation française et celle des PMA se font face de part et d’autre d’un grand rectangle de tables. Le plafond est haut, la décoration minimaliste, la climatisation poussée à fond : le cadre ne porte pas aux épanchements du cœur. 

Laurence Tubiana commence pourtant par exprimer un sentiment : « Je voudrais partager avec vous ma préoccupation quant à l’avancée trop lente des négociations sur le texte. Comment voyez-vous la suite du processus ? Je suis preneuse de conseils pour savoir comment nous pourrions mieux avancer vers l’accord ambitieux que vous désirez comme moi. » 

Menton calé dans une main, regard bleu braqué sur ses interlocuteurs, l’ambassadrice écoute avec attention la réponse. Les délégués disent tout le bien qu’ils pensent de la future présidence française, en particulier de sa façon d’inclure au même niveau chaque pays, petit ou grand, riche ou pauvre, dans le processus de consultation.

J’ai dû m’absenter quelques jours de Bonn et à mon retour, qu’est-ce que j’apprends ? Tout le monde parle d’un texte fantôme qui aurait été élaboré en secret entre la France et notre groupe des pays les moins avancés 

→ raconte le négociateur en baskets.

La rumeur, toute fausse qu’elle soit, suscite un sourire satisfait sur le visage de Laurence Tubiana. Plus tard, elle m’expliquera : « Cette rumeur est née d’un constat : les pays les plus pauvres et les petites îles nous font confiance. Cette confiance, c’est plusieurs mois de travail. Car la France, en tant que pays développé, était au départ soupçonnée de vouloir défendre en priorité les intérêts des pays riches. »

La responsabilité historique des pays du Nord dans le réchauffement planétaire – du fait de leur industrialisation vieille de plus de deux cents ans – est en effet une pomme de discorde tenace dans les négociations. Pour compenser les dégâts causés chez eux par les dérèglements du climat, les pays les moins développés demandent des aides et un accès facilité aux énergies renouvelables, aux technologies propres, etc.

Au bout d’une heure d’échanges cordiaux, les PMA quittent la salle. Entre une autre délégation : celle d’un des pays membres du « groupe parapluie » (Canada, Japon, États-Unis, Australie et d’autres), une coalition qui regroupe de gros émetteurs de gaz à effet de serre.

Laurence Tubiana a, face à elle, cinq négociateurs que l’on sent tendus. Leur pays a annoncé, quelques jours auparavant, ce qu’il compte faire pour participer à l’effort mondial de réduction des émissions de gaz à effet de serre entre 2020 et 2030. Mais ici, à Bonn, les critiques vont bon train sur le manque d’ambition de cette contribution. 

Le chef de délégation s’assied face à l’ambassadrice. Au bout de quelques minutes d’échange poli, Laurence Tubiana annonce de sa voix la plus douce : « Nous aimerions lancer un club de pays où chacun élaborerait sur le long terme, à l’horizon 2050, ce que signifierait pour lui une économie décarbonée (réduisant drastiquement son recours au pétrole et au charbon, NDLR). Nous vous serions reconnaissants d’y participer. Votre collaboration serait très appréciée dans le domaine des technologies, où vous excellez. L’efficacité énergétique, les énergies renouvelables, la capture du carbone sont en effet très importantes dans cette transition. »

« Ce projet à l’horizon 2050 serait-il légalement contraignant ? » lui demande son interlocuteur. « Non, ce serait un engagement volontaire », le rassure-t-elle. « Alors nous sommes intéressés », conclut-il sur un ton quasi enthousiaste. Objectif atteint pour Laurence Tubiana : comme aucune police mondiale ne pourra jamais contraindre aucun pays à respecter ses engagements de réduction de gaz à effet de serre, sa stratégie consiste à « donner envie » de changer de modèle économique, en embarquant son interlocuteur dans des projets où chacun voit son intérêt.

Je retrouve l’ambassadrice pour le climat le lendemain, pour une nouvelle matinée de consultations informelles. Je commence à repérer le canevas de ses interventions :

Voici notre feuille de route d’ici à Paris. Qu’en pensez-vous ? Accepteriez-vous plutôt ceci ou plutôt cela ? Auriez-vous des conseils à nous donner ? 

Pendant les réunions, un membre au moins de son équipe pianote des comptes rendus. Les informations qu’il transcrit dessinent peu à peu les cartes d’état-major de la bataille de Paris. Pays par pays, elles détaillent les lignes rouges que ces derniers ne veulent pas franchir ou au contraire les points de négociation – appelés ici « zones d’atterrissage » – sur lesquels il pourrait y avoir accord.

En cette matinée du 10 juin, Laurence Tubiana attend son troisième rendez-vous : un pays producteur de pétrole, ressource dont l’exploitation est une cause majeure du réchauffement climatique. À l’heure convenue, personne… Au bout de vingt minutes, le délégué attendu arrive, seul. Il se confond en excuses et s’installe sur un coin de table. Il parle à voix basse, je comprends à peine.

L’ambassadrice cherche à obtenir la participation de son ministre des Affaires étrangères dans une réunion qui doit se tenir à Paris fin juillet, afin de déminer quelques points difficiles. Mais le délégué fait comprendre que ce ne sera pas possible. « Bon, ma stratégie n’a pas marché… », conclut-elle avec un sourire fatigué. Dans l’après-midi, je la retrouve en meilleure forme. Ses yeux bleus cernés de khôl pétillent.

À 14 heures, la salle Wien 3 est comble : trente délégués représentant l’Alliance des petits États insulaires (Aosis) sont assis autour des tables. L’un d’eux porte un nœud papillon vert… et un collier de coquillages. Tuvalu, Maldives, République dominicaine, Bahamas… Tour à tour, ils disent leur reconnaissance dans « l’engagement de la présidence française ».

Merci de soutenir l’idée que l’objectif de cet accord doit être un réchauffement maximal de la planète à 1,5 °C, et non à 2 °C, souligne un ministre des Caraïbes. C’est très important, car à +2 °C, les scientifiques disent que le niveau des océans aura tellement monté que beaucoup d’îles disparaîtront ou ne seront plus habitables 

→ martèle-t-il d’une voix tremblante.

Le lendemain, 11 juin, conférence de presse de clôture. Face aux critiques qui pleuvent sur le maigre résultat de la session, Laurence Tubiana se montre optimiste. « L’attention des médias est très forte sur cet accord. Ne vous inquiétez pas, le bébé arrivera bien à l’heure, le 11 décembre prochain. » Il reste six mois jour pour jour avant l’accouchement promis. Deux autres sessions à Bonn, des centaines de réunions… et le sommet de Paris à gravir. Béquilles ou pas.


A lire dans Pèlerin n° 6926, du 27 août 2015.

la négociation climatique en quatre points

La négociation climatique en quatre points et une chronologie
qui revient sur la prise des conscience des Etats du réchauffement climatique :
du sommet de la Terre à Rio, en 1992, à la COP 21 prévue le 11 décembre 2015.

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Paru le 18 janvier 2018

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