"Chacun doit accepter d’entreprendre ce chemin de conversion écologique"

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Cardinal Turkson © A.SOLAROS/AFP
Cardinal Turkson
Cardinal Turkson © A.SOLAROS/AFP

A quelques heures de la proclamation de l'accord sur le climat à Paris, le 12 décembre, le cardinal Peter K.A. Turkson a accordé un entretien exclusif à Pèlerin pour faire part de son regard sur la fin des négociations. Pour le président du Conseil pontifical « Justice et Paix » qui a été responsable adjoint de la délégation du Saint-Siège à la COP21 au Bourget (Seine-Saint-Denis), si l'accord est une belle réalisation, il s'est fait au détriment de sujets importants tels que "les subsides pour certains carburants, l’accès à l’énergie, les styles de vie et notamment les modèles de consommation et de production." (Propos recueillis le 10 décembre 2015 par Véronique Badets et Dominique Lang).

Pèlerins de la Terre

À propos de l'article

  • Créé le 15/12/2015
  • Publié par :Veronique Badets
  • Édité par :Sébastien Antoni

Dans un accord international sur le climat tel que celui de Paris, quels sont les points d'attentions qui lui confèrent une portée universelle ?


D'abord, un tel texte doit avoir une orientation éthique claire : savoir dans quel esprit et selon quels principes les pays vont collaborer. La conscience d’être une seule famille humaine est un pilier fondamental : agir avec fraternité, solidarité et responsabilité envers les plus vulnérables et envers la planète. Il serait en outre judicieux que le texte attendu soit ancré dans la dignité humaine et les droits humains, et qu’il insiste sur la dignité des emplois -notamment dans l’époque de transition qui s’annonce-, l’éducation, la lutte à la pauvreté, l’importance de processus inclusifs (NDLR : qui tiennent compte des différentes réalités humaines) à toutes les échelles. Il faut nécessairement prévoir les modalités et le calendrier de la mise en œuvre. Les principes, les objectifs et les financements, en effet, ne pourront être très efficaces sans un mécanisme de mise à jour, de contrôle, de coordination exigeant, commun et transparent. Ce système de révision sert à garantir la bonne marche de l’effort global constitué des efforts de chaque pays ; il devrait être clair et démarrer prochainement. Sans une mise en œuvre efficace et un calendrier exigeant, les négociations bien connues autour de ‘1,5°C’ ou de ‘2°C’ perdraient beaucoup de leur sens, et il n’y aurait probablement pas d’avancées encourageantes vers une « décarbonisation » de nos économies. Chaque état, enfin, ne serait pas stimulé à augmenter progressivement son engagement, que l’on nomme aussi son ambition.

Qu'est-ce qui rend difficile la réalisation d'un tel accord international ?

 À maintes reprises, nombre d’États tentent de ‘tirer à eux la couverture’ ; cela est habituellement lié a des questions financières et de souveraineté nationale, mais se manifeste de façons très différent et constitue autant d’obstacles à l’adoption d’un accord. Il faut aussi reconnaître que cet accord requiert des engagements complexes sous plusieurs aspects : de nombreux ministères sont concernés (économie ou commerce, environnement, affaires étrangères, recherche,…) dans chaque pays. D’autres questions sont enfin délicates : définir le rôle de la science ou des acteurs non-étatiques, établir des critères de différenciation entre les États en ce qui concerne les questions financières.

Comment aider au changement de paradigme demandé par le pape pour le monde de l’économie et de la science ?

Ceux qui ont à cœur leurs frères et sœurs, qui ont à cœur la planète, et qui ont pris conscience des causes de la crise actuelle et de leurs responsabilités, doivent entreprendre un cheminement de conversion, renoncer à la recherche d’intérêts égoïstes pour rechercher le bien commun, spécialement des plus faibles. L’indifférence n’est pas acceptable. Cela vaut donc aussi pour ceux qui agissent dans le monde de l’économie et dans celui de la science : il en va de leur dignité. Pour sortir de la crise, chacun doit accepter d’entreprendre ce chemin de conversion écologique dont parle le Pape au chapitre 6è de l’encyclique Laudato si’ par un effort éducatif, culturel et spirituel qui passe nécessairement par le changement de styles de vie, sans oublier que tout changement en mieux a besoin de motivation.

La sécurité alimentaire est un des enjeux massifs à venir ?

C’est déjà un enjeu crucial depuis des décennies ! Des progrès ont été enregistrés récemment, après une période pendant laquelle la situation avait empiré. Mais la situation est loin d’être réjouissante, notamment à cause de la dégradation des conditions de production de la nourriture, du changement climatique aux problèmes causés par une économie et surtout une finance qui ne sont pas assez au service de l’homme. Il ne faut pas oublier non plus que la sécurité alimentaire est liée à la possibilité d’accéder à la nourriture, à la durabilité environnementale des circuits agroalimentaires, à celle de la nutrition et de la qualité des aliments, ainsi qu’à la paix condition du développement durable. Il s’agit donc d’un sujet large, qui déborde le cadre de la question climatique. Le Conseil Pontifical « Justice et Paix » le traite dans l’ouvrage Terre et Nourriture, paru en 2015. (1)
(1) Conseil pontifical « Justice et paix », Terre et nourriture ». Avant propos du cardinal Turkson et de Mario Toso, Ed. Libreria Vaticana, 145 p., 12 €.

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Paru le 5 avril 2018

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