Les douceurs sucrées de l'abbaye de Campénéac

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20 tonnes de biscuits et 4 tonnes de chocolats sortent chaque années de l'abbaye La Joie Notre-Dame, à Campénéac. © Cédric Martigny
20 tonnes de biscuits et 4 tonnes de chocolats sortent chaque années de l'abbaye La Joie Notre-Dame, à Campénéac.
20 tonnes de biscuits et 4 tonnes de chocolats sortent chaque années de l'abbaye La Joie Notre-Dame, à Campénéac. © Cédric Martigny

Au cœur de la campagne bretonne, les Cisterciennes de l'abbaye La Joie Notre-Dame, à Campénéac (Morbihan), concoctent biscuits et chocolats. Un goût de ciel sur la Terre.

À propos de l'article

  • Publié par :Marie-Christine Vidal
  • Édité par :Sabine Harreau
  • Publié dans Pèlerin
    7076 du 12 juillet 2018

Les mains dans la pâte. Au sens propre, quoiqu'un peu graisseux. Concentrée sur une plaque de métal où sont disposés une cinquantaine de sablés bretons en devenir – ils ne sont pour l'heure que pâte dorée –, je tente d'accomplir au mieux ma mission. La voici : à la vitesse de la lumière, balayer la plaque d'un œil et écarter les pâtons qui dérangent. Sus aux trop plats, aux trop difformes, aux trop proches du voisin, aux trop près du bord. Ceux-ci finissent tous amalgamés en une grosse boule jaune. À ma gauche, une ouvrière, à ma droite, une ouvrière ; toutes deux attelées à la même tâche que moi. Une fois ma plaque passée au crible, je la tends à une troisième. Elle y jette un regard expert, la charge sur un chariot qui, une fois plein, prendra la direction d'un immense four.

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© Cédric Martigny


20 tonnes de biscuits par an

« Vous voyez, ici, on passe du froid au chaud. De la pâte au four. On n'est pas dans la mollasse. Et ça, ça me donne la joie ! » Sœur Angelina, 50 ans dont quinze d'abbaye, yeux gris pétillants et rire jaillissant, a le chuchotement prolixe : « En faisant des biscuits, on a le contact avec la farine, le beurre, le sucre, les œufs. Saint Benoît le dit bien : “Ils seront vraiment moines s'ils vivent du travail de leurs mains.” C'est riche parce qu'on produit quelque chose. » Résultat : 20 tonnes de biscuits et 4 tonnes de chocolats sortent chaque année des mains des religieuses cisterciennes de l'abbaye La Joie Notre-Dame, à Campénéac (Morbihan). Les fameuses galettes de blé noir aux pépites de caramel, les gâteaux bretons, les pains d'épices et autres « palets feuille-tines » trônent à la boutique de l'abbaye mais voyagent aussi, jusqu'au Japon.

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Installées depuis soixante-cinq ans dans ce coin de campagne bretonne où leurs frères moines de la proche abbaye de Timadeuc ont racheté pour elles un manoir XIXe siècle de mgrès rose et ses 50 hectares, les moniales ont monté cette biscuiterie en 1982. Répondant ainsi à la règle de saint Benoît qui prescrit le travail manuel. Trois ans plus tard, elles se lançaient aussi dans le chocolat.


Nous sommes comme cette pâte : malaxées, retournées, malmenées, transformées par le Christ.

Des sucreries, pourquoi ? Par goût… « Les sœurs ont du goût pour le temporel, explique joliment la mère abbesse. Sinon, nous n'aurions pas de vie spirituelle nourrissante. Et les goûts spirituel et temporel sont liés. » Ici plus qu'ailleurs, la Terre rejoint le ciel. « Nous sommes des boulangers, continue sœur Angelina sans que ses mains n'arrêtent de trier. Nous sommes comme cette pâte : malaxées, retournées, malmenées, transformées par le Christ. Je sors de la biscuiterie et j'arrive à l'office, fatiguée, comme je suis. »

Sept fois par jour, à l'appel de la cloche, les sœurs se rendent à l'église, claire nef blanche des années 1950, aux arcs élancés, sous une charpente apparente. La communauté, installée dans des stalles de bois blond, célèbre les offices. De vigiles (4 h 30) à complies (19 h 55), le rythme, immuable, résonne en trois dimensions : dans le temps – saint Benoît et ses premiers frères, il y a quinze siècles, priaient ainsi ; dans l'espace – tous les moines du monde prient les mêmes offices ; et dans l'éternité – les sœurs prient en communion avec le ciel, ses saints et ses défunts.

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© Cédric Martigny

Rejoindre Dieu, malgré la fatigue

4 h 30, donc, premier office. Alors que mon réveil me tire du sommeil à 4 h 23, me vient une question : comment des femmes soumises à un rythme strict, fatiguées par

un labeur physique, trouvent-elles le moyen de rejoindre Dieu ? « J'arrive à l'église avec ma belle coule (1) scintillante, mais broyée à l'intérieur, explique sœur Angelina. Ce qui est beau, c'est de recevoir la Parole dans ces corps qui ont donné. Dans nos brisures. On ne maîtrise rien ; la Parole nous traverse comme une lame, comme le dit Saint Paul. Quand notre humanité est éprouvée, je vous assure que l'œuvre de la grâce est possible. Plus facile, même. Notre vie spirituelle prend sa source là, dans un cri intérieur, auprès du Christ sur la Croix. » Office après office.

138 600. D'après un rapide calcul, c'est le nombre d'offices auxquels sœur Élisabeth, 76 printemps dont 54 ici, a participé. Dans le parc de la propriété, pour m'accueillir, cette bondissante fermière prend quelques minutes de pause. Toute jeune, cette fille de cultivateurs qui aimait beaucoup danser et mavait « pas mal de prétendants », a finalement choisi « celui qui est parfait ».


Et puis le Seigneur, il est partout ! Dans le chant des oiseaux, dans le silence.

Pantalon de survêtement noir, bottes de caoutchouc kaki, blouson gris et fichu crème sur les cheveux, la sœur raconte : « Quand la cloche sonne pour l'office, je ne cours pas trop vite. Je ne veux pas bâcler. Et puis le Seigneur, il est partout ! Dans le chant des oiseaux, dans le silence. Quand je suis entrée ici, c'est ça que je désirais. Une vie en campagne, simple. Une relation à Dieu simple, dans le silence. On se laisse vider pour se remplir de Dieu. »

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© Cédric Martigny

Le rythme de l'étable l'empêche de travailler au scriptorium entre vigiles (4 h 30) et laudes (7 heures), comme ses sœurs qui méditent la Parole de Dieu. Ses yeux vert reflet du ciel gris s'écarquillent dans un grand sourire : sœur Élisabeth n'en conçoit aucun regret. « Mon psautier, il est là ! lance-t-elle en se tapotant la poitrine du poing droit. Après matines (2), il est grand temps de venir ruminer ici ! » Pour ce faire, direction la salle de traite où les 38 somptueuses Holstein noir et blanc confient leur lait à la trayeuse. Rebelote le soir, au retour des pâtures, entre none (14 h 30) et vêpres (17 h 45). Entre-temps, les sœurs des champs aux visages burinés – Élisabeth et son inséparable Claudine, même âge, même entrain – préparent l'orge, s'occupent des veaux, grimpent sur le tracteur, prient et reprient. « Comme le dit saint Benoît, le moine doit toujours être occupé mais pas préoccupé, souligne sœur Élisabeth. Ce n'est pas pareil ! »

Des éclats de grâce

Les préoccupations, pourtant, rôdent. Comment, par exemple, supporter durant une vie entière des sœurs que l'on n'a pas choisies ? Des voisines aux tempéraments différents, aux passés variés, aux origines sociales diverses ? « Parfois, quand des sœurs s'entrechoquent, on a l'impression que cette vie n'a pas de sens, confie sœur Angelina. En fait, c'est comme dans les familles. Mais ici, on se demande pardon souvent. Et quelquefois, il y a des éclats de grâce. »

La grâce est aussi dans le pré : pour renouer avec la paix, les sœurs ont la Création. Météo bretonne aidant, l'immense parc d'outre-clôture est un bonheur foisonnant : palette de verts – sombre des cèdres ou tendre des châtaigniers –, pépiement des oiseaux, chemins tapissés d'aiguilles de pin dorées, allées de pommiers bien rangés, étang ourlé d'arums. Le dimanche, jour de pause, cet écrin sert de déambulatoire aux moniales qui y promènent leurs silhouettes blanc et noir. À l'orée du parc, entre couvent et futaie, se dressent, comme à la frontière de deux mondes, des croix blanches m malignées dans les graviers. L'une d'elles surmonte un tas de terre encore fraîche. Comme un rappel : les sœurs sont enterrées directement dans la terre. Ces croix, je les distingue d'abord de loin, protégées par une forme frêle. C'est une sœur âgée qui, assise, prie.

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© Cédric Martigny

Aux portes du baradoz

Sur les trente-deux religieuses de la communauté, cinq sont en Éhpad (Établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes), hors du couvent. Quatre autres vivent ici, au premier étage, à l'infirmerie. Auprès d'elles veillent des moniales, dont sœur Angelina. La benjamine de l'abbaye, qui partage son temps entre le service des aînées, la biscuiterie, l'intendance et sa tâche de sous-prieure (membre du conseil restreint, avec la mère abbesse et la prieure), me présente avec jubilation sœur Maryvonne, 97 ans. En vingt minutes, la doyenne, clouée dans un fauteuil, enchaîne voltes et virevoltes : elle chante un chant breton, évoque sa mémoire « qui s'envole », tente d'imaginer le baradoz (« paradis », en breton). Quelle énergie !


« Je fais confiance à la grâce de Dieu. »

Éclats de rire et moments de tendresse. Spécialiste des aînées, sœur Angelina fut aussi maîtresse des novices. J'imagine l'enthousiasme qu'elle impulsait aux jeunes, elle qui a découvert le Christ en même temps que l'abbaye, à 35 ans, après l'École des beaux-arts et des milliers de kilomètres à pied avec un âne. Seulement, aujourd'hui, des novices, il n'y en a plus… Seules deux religieuses ont moins de 60 ans. Des soixante aubes qui occupaient les stalles il y a trente ans, n'en restent que vingt-sept.

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© Cédric Martigny

Pas de quoi inquiéter sœur Angelina : « Je fais confiance à la grâce de Dieu. » Pourquoi une histoire vieille de quinze siècles prendrait-elle fin ? Depuis le XIIe siècle, les Cisterciens chantent chaque soir après complies le Salve Regina. « Cela nous lie fabuleusement loin ! » s'émerveille la mère abbesse. Ce lien a un seul nom : le Christ. Pour les trente-deux âmes de Campénéac qui se sont engagées sur un chemin escarpé construit sur trois vœux (obéissance, stabilité et conversion de vie), seul compte le Christ. Sœur Angelina l'assure : « Ni mort ni vie, rien ne pourra nous séparer de l'amour du Christ, dit saint Paul. Même pas le bruit, les gâteaux, la fatigue ou la sœur qui est à côté de moi. Vous pouvez toujours essayer ! »


(1) Aube revêtue par les sœurs pour les offices. (2) Synonyme de vigiles. Rens. : ici


Vos commentaires

2 Commentaires Réagir

Penélope

La rédaction Web de Pèlerin 16/07/2018 à 09:22

Bonjour Pénélope. Sur le site internet du monastère, vous pouvez trouver tous les points de vente pour les particuliers, classés par région. https://abbaye-lajoie-nd.com/economie-2/commercialisation Belle journée.

Abbaye

penelope 11/07/2018 à 20:09

Commercent-ils avec les particuliers comme font les moines de Sept Fonds? Et comment?

Paru le 19 juillet 2018

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