L’Église approuve l’usage de la force en Irak

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Des réfugiés chrétiens d’un camp de la banlieue d’Erbil, capitale du Kurdistan irakien. © Gerard GUITTOT/REA
Des réfugiés chrétiens d’un camp de la banlieue d’Erbil, capitale du Kurdistan irakien.
Des réfugiés chrétiens d’un camp de la banlieue d’Erbil, capitale du Kurdistan irakien. © Gerard GUITTOT/REA

Pour le pape François, la situation en Irak requiert une intervention. Face à la violence des djihadistes, une guerre "licite", selon lui, est nécessaire pour arrêter "l’agresseur injuste".

La vie des chrétiens d'Irak aujourd'hui

À propos de l'article

  • Publié par :Frédéric Niel
  • Édité par :Vincent Mui
  • Publié dans Pèlerin
    6874 du 28 août 2014

Oui à une guerre juste... juste en Irak. C’est, en résumé, la position de l’Église catholique face au drame des minorités irakiennes, notamment chrétienne, menacées par les djihadistes de l’État islamique (EI). Ce groupe radical a conquis une partie de la Syrie, plongée dans la guerre civile depuis 2011, et de l’Irak depuis quelques mois. Son objectif : redessiner les frontières régionales pour créer, dans les territoires qu’il contrôle, un "califat" où règnerait une version extrême et violente de la charia (loi islamique).

Il y a un an, le Vatican s’était déclaré hostile à une intervention étrangère en Syrie. Le débat portait alors sur la nécessité de "punir" le régime de Bachar Al Assad pour avoir employé des armes chimiques contre les rebelles syriens. Celui-ci avait finalement accepté de détruire ses stocks. Cet été, au contraire, Rome approuve l’usage de la force en Irak. S’agit-il d’un tournant ? Depuis plusieurs semaines, des responsables du Vatican avaient préparé le terrain. Le 9 août, Mgr Silvano Tomasi, ­observateur du Saint-Siège aux Nations unies, jugeait une action militaire "peut-être nécessaire" face à l’EI. Le 13 août, le pape François écrivait une lettre au secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, lui demandant de "tout faire" pour arrêter les violences.

Le 18 août, le pape François précisait sa pensée devant la presse, à bord de l’avion qui le ramenait de Corée. Sans condamner ni approuver les bombardements américains contre les djihadistes en Irak, le souverain pontife a expliqué : "Dans les cas où il y a une agression injuste, je peux seulement dire qu’il est licite d’arrêter l’agresseur injuste."

L’appel au secours des minorités irakiennes

Pour comprendre, il convient de ­rappeler les critères d’une "guerre juste" selon la doctrine chrétienne. Celle-ci s’est développée à partir des réflexions de saint Augustin, au IVe siècle, et de saint Thomas d’Aquin, au XIIIe, autour de quelques critères essentiels : la cause doit être juste (légitime défense, aide à un peuple opprimé, etc.) ; les moyens employés doivent être proportionnels à la menace ; la guerre doit être l’ultime recours ; avoir des chances raisonnables de succès ; être décidée par une autorité légitime, par exemple, de nos jours, l’ONU.

Vidéo. Question à un prêtre : Existe-t-il une guerre juste ? Source : © LeJourduSeigneur.



Le "feu vert" donné par le pape à l’usage de la force en Irak résulte-t-il d’une nouvelle lecture de ces critères ? Non, assure Mgr Bernard Podvin, porte-parole de la Conférence des évêques de France, c’est la situation sur le terrain qui est différente. "En Syrie, explique-t-il, la guerre civile s’y livre dans une confusion extrême. Nous devons observer une grande prudence. D’ailleurs, les minorités syriennes, notamment les chrétiens, ont demandé à la communauté internationale de ne pas intervenir militairement, de crainte que cela n’aggrave encore le conflit. Les chrétiens sont pris en étau entre le régime de Bachar et les rebelles islamistes."

Il manque, ici, le feu vert d’une autorité légitime, en l’occurrence l’ONU, qui n’a pas encore clairement approuvé l’usage de la force contre les djihadistes.

→ Rony Brauman, ancien président de Médecins sans frontières

"En Irak, en revanche, les minorités – chrétiens, Yézidis, etc. – ont lancé un SOS à la communauté internationale pour les protéger de la destruction dont les islamistes les menacent. L’État irakien, en pleine déliquescence, se révèle incapable de les ­protéger", ajoute Mgr Podvin. Pour lui, il est clair qu’en Irak s’applique le principe du "devoir d’ingérence", c’est-à-dire l’obligation pour les États d’intervenir dans les affaires intérieures d’un autre État. Un devoir qui dérive du "droit d’ingérence" né des actions humanitaires menées depuis les années 1970 par des associations comme Médecins sans frontières (MSF).

Rony Brauman, ancien président de MSF, émet cependant des réserves sur l’emploi du concept de guerre juste. "Certes, la situation en Irak semble plus propice à une intervention qu’en Syrie, estime le médecin. Le but de la guerre – protéger les civils menacés par l’EI – y est plus atteignable qu’en Syrie, où le défi revenait à instaurer la démocratie... Mais il manque, ici, le feu vert d’une autorité légitime, en l’occurrence l’ONU, qui n’a pas encore clairement approuvé l’usage de la force contre les djihadistes."

Une décision qui doit être débattue et prise par l’ONU

L’Église en est consciente et souhaiterait qu’une intervention extérieure soit encadrée par l’ONU, comme l’a souligné le pape le 18 août : "Une nation à elle seule ne peut juger comment arrêter l’agresseur injuste. C’est donc bien dans cette enceinte (de l’ONU) que l’on doit discuter et se demander (…) : comment l’arrêter ?"

Si le pape ne s’est pas prononcé sur les moyens d’arrêter l’agresseur, c’est que "ce n’est pas son rôle, précise Mgr Podvin. La vocation même de l’Église est d’appeler sans relâche à la paix et au dialogue. Ces appels, grâce à la popularité du pape, peuvent peser sur les actions des décideurs politiques".

Loin d’être un débat académique un peu vain, la définition de la "guerre juste" peut en effet influer sur les événements, confirme l’ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine (Auteur de La France au défi). "La politique étrangère est de plus en plus dépendante des opinions publiques, sensibles à ce type d’arguments", déplore ce "réaliste", qui rappelle que l’enfer est pavé de bonnes intentions.

Dans le même esprit, Rony Brauman critique ainsi l’intervention française de 2011 en Libye. Elle a renversé le colonel Mouammar Kadhafi, mais en plongeant le pays dans le chaos et en renforçant les djihadistes de la région. "Et pourtant, ajoute-t-il, cette intervention avait reçu le feu vert de l’ONU ! Même en remplissant tous les critères, il est impossible de dire si une guerre est juste, tant qu’on n’en a pas vu les résultats. Parfois nécessaire, elle est toujours un pari."

Vos commentaires

1 Commentaire Réagir

existe-il une guerre juste ?

memento 28/08/2014 à 18:18

Le Pape a eu beaucoup de courage et la foi est là pour nous reprendre, relisons l'Ancien Testament, les exemples abondent jusqu'à l'échec de la SDN, mais sachons aller plus loin, ailleurs, voire les actions modestes, marginales. Rappelons-nous ... lire la suite

Paru le 18 janvier 2018

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