Irak-Syrie : le douloureux aller-retour d'Albert, le chrétien

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© Édouard de Mareschal
Irak-Syrie : le douloureux aller-retour d'Albert, le chrétien
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Carnet de route n°7/7. Fuyant la guerre et son lot de violences, de nombreux chrétiens irakiens se sont réfugiés en Syrie. Aujourd'hui, alors que le conflit syrien s'emballe, quelques familles préfèrent rentrer. C'est le cas d'Albert et de sa famille.

La vie des chrétiens d'Irak aujourd'hui

À propos de l'article

  • Créé le 28/11/2013
  • Publié par :Laurence Desjoyaux
  • Édité par :Gilles Donada
  • Publié dans Pèlerin
    6770 du 30 août 2012.

C'est arrivé le 28 novembre 2006, quelques mois après son mariage. Albert travaillait dans une boutique d'alcool, à Bagdad. Il s'est fait kidnapper. "J'ai pris ma voiture pour apporter du vin à un autre magasin. Dans une petite rue, le véhicule devant moi s'est arrêté, celui de derrière aussi, raconte-t-il sobrement, une cigarette pas encore allumée à la main. Quatre hommes armés de kalachnikovs sont apparus, visages découverts. Ils m'ont fait descendre de ma voiture et m'ont bandé les yeux."

Vidéo. Chrétiens en Irak. Source : KTO. Durée : 52 minutes.

 

Ensuite, le noir et l'attente. Albert se retrouve dans une vieille maison, puis est emmené dans un autre endroit, à Sadr City, devine-t-il, une banlieue pauvre de Bagdad. Une journée d'angoisse pour son épouse, Yasmin. "J'avais tellement peur que je n'ai pas cessé de pleurer", raconte-t-elle. Elle dit ensuite quelque chose qu'on ne comprend pas bien, elle répète : la peur a été si violente que la jeune femme, enceinte, a fait une fausse couche. Puis un collègue a payé la rançon dont il a eu la délicatesse de ne jamais révéler le montant. Albert a été libéré. Mais plus rien n'est comme avant. Pas d'autre issue pour le couple que l'exil.

Bien sûr, après l'enlèvement, il veut quitter Bagdad tout de suite. Mais sa famille, trois générations et treize personnes vivant sous le même toit, n'a pas d'argent. Il change d'emploi et devient garde devant une église de la ville. La vie reprend son cours.

A Bagdad, les chrétiens sont des cibles

Mais à Bagdad, les chrétiens sont des cibles. Le 31 octobre 2010, des terroristes de la mouvance d'Al-Qaida massacrent les fidèles de la cathédrale Sayidat Al-Najat, faisant 53 morts et des dizaines de blessés. "Heureusement, nous n'étions pas dans l'église, se souvient Albert, qui allume une nouvelle cigarette, mais trois de nos cousins y sont morts. Le choc a été énorme, nous avons décidé de partir."

Moins de deux mois après l'attentat de Sayidat Al-Najat, la famille au grand complet quitte Bagdad. Albert et Yasmin prennent le bus avec Dana et Frans, qui n'a que quelques mois. Pour tout bagage, une valise chacun "Et les habits que nous avions sur le dos", précise Albert. Le choix de la Syrie s'impose. On y parle la même langue, contrairement à la Turquie voisine, et ils y retrouveront des syriaques catholiques, comme eux.

La Syrie s'embrase à son tour

Personne n'imagine que le pays d'accueil va, à son tour, imploser quelques mois plus tard. Albert s'installe. Un oncle, la seule personne qu'il connaisse là-bas, l'aide à trouver un logement pour toute la famille. Par un ami d'ami, il trouve un travail. Serveur et plongeur, dix heures par jour, payé au noir, dans un restaurant tenu par un chrétien.

Vidéo. Les Chrétiens d'Irak en Syrie. Source: KTO. Durée: 52 minutes.

 

À Germana, l'Église syriaque catholique et la Caritas aident les réfugiés en leur donnant des habits pour les enfants. Les Nations unies distribuent du riz. "Sans ces aides, nous n'aurions jamais pu nous en sortir, avoue Yasmin, les revenus de serveur d'Albert ne suffisaient pas à nourrir tout le monde."

"Quand nous sommes arrivés, il n'y avait pas de révolution, explique Albert. Les gens discutaient entre eux, mais c'était tout." Le quartier de Germana reste d'ailleurs à l'écart des combats qui se déroulent à Damas. La famille n'est pas menacée directement mais le danger se rapproche.

Un jour, Albert voit un militaire tué sous ses yeux

Un jour, Albert voit un militaire tué sous ses yeux. Et les espoirs de départ plus lointain du couple s'évanouissent avec l'aggravation du conflit.

Les Nations unies, qui avaient laissé espérer un accueil en Australie, ferment les portes de leur Centre à Germana. Et puis le père de famille estime que, pour les chrétiens, ce qui se passe en Syrie va être encore pire que ce qui s'est passé en Irak. On s'interroge : pire, est-ce possible ? Les enlèvements, l'attentat de Sayidat Al-Najat... « Oui ce sera pire", répète-t-il gravement et, dans la salle à manger, tous sont d'accord avec lui. "Bachar a protégé les chrétiens, constate-t-il. S'il tombe, cela va être terrible."

Vidéo. Le Noël des chrétiens d'Irak réfugiés en France . Source: BFMTV.

 

Étranger et chrétien : une double peine au coeœur du conflit syrien. Il y a deux semaines, Albert a décidé de revenir en Irak. Il a profité des avions affrétés gratuitement par le Premier ministre irakien, Nouri Al Maliki, pour rapatrier ses ressortissants réfugiés en Syrie. Tragique ironie de la géopolitique de la région. Aller-retour. Mais à Bagdad, plus personne ne les attend.

Ma famille est partie, il n'y a plus grand-chose qui me rattache à l'Irak

La famille d'Albert, elle, a éclaté durant ce retour précipité. Son père et son frère sont passés clandestinement en Turquie, puis en Grèce, et sont maintenant aux Pays-Bas. Lui n'a pas pu les suivre, il n'avait pas assez d'argent pour le passeur. Ce n'est que partie remise : contrairement à la plupart des chrétiens qui vivent en sécurité ici, à Qaraqosh, et sont décidés à rester, Albert veut repartir. "Ma famille est partie, il n'y a plus grand-chose qui me rattache à l'Irak, soupire-t-il. Je veux refaire notre vie ailleurs, en paix, définitivement. "

► Le journal de bord complet : Comprendre la vie des chrétiens d'Irak aujourd'hui.

Chrétiens irakiens, de tragédie en exil

"Chrétiens irakiens, de tragédie en exil", un article de trois pages à lire dans Pèlerin n°6770 du 30 août 2012.

Fuyant la guerre et son lot de violences, de nombreux chrétiens irakiens se sont réfugiés en Syrie. Aujourd'hui, alors que le conflit syrien s'emballe, quelques familles préfèrent rentrer. Irak-Syrie : récit d'un douloureux aller-retour.

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Paru le 23 novembre 2017

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