Aidons les minorités d’Irak !

agrandir La cathédrale Al-Tahira de Qaraqosh a été libérée des mains de Daech fin octobre. La communauté syriaque catholique se réapproprie les lieux petits à petits.
La cathédrale Al-Tahira de Qaraqosh a été libérée des mains de Daech fin octobre. La communauté syriaque catholique se réapproprie les lieux petits à petits. © Olivier Jobard/MYOP
La cathédrale Al-Tahira de Qaraqosh a été libérée des mains de Daech fin octobre. La communauté syriaque catholique se réapproprie les lieux petits à petits.
La cathédrale Al-Tahira de Qaraqosh a été libérée des mains de Daech fin octobre. La communauté syriaque catholique se réapproprie les lieux petits à petits. © Olivier Jobard/MYOP

Chrétiens, yézidis, kakaïs, ils vivent dans un pays déchiré par la guerre civile. Mais, minoritaires, ils bénéficient peu des aides humanitaires. L’association Fraternité en Irak a choisi de s’intéresser à eux. À l’approche de Noël, notre journaliste est allée à leur rencontre : il faut les aider !

La vie des chrétiens d'Irak aujourd'hui

À propos de l'article

  • Publié par :de nos envoyés spéciaux Marie-Christine Vidal & Olivier Jobard/MYOP (photos)
  • Édité par :Cécile Picco
  • Publié dans Pèlerin
    6993 du 8 décembre 2016

Il suffisait d’y penser… et Daech y a pensé : des mines antipersonnel qui se déclenchent au contact d’une charge légère. Un simple pied d’enfant, une pression de 3 kg, et boum…

Les yeux clignant dans le soleil cru de cet automne oriental, Salam, responsable de l’équipe de démineurs de l’ONG (organisation non gouvernementale) britannique MAG, pointe du doigt l’école du village. À 200 mètres de là, soit trois minutes de marche dans l’herbe jaunie. « Vous voyez ces piquets rouges délimitant des carrés d’un mètre de côté ? » poursuit le quadra irakien, casquette surplombant une stature de rugbyman. Oui, on les voit. On voit même que, sur le chemin menant à l’école, ces zones, les unes à côté des autres, tracent comme un sentier. « Eh bien, ils signalent des mines. »

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Avant d’aider les déplacés de la plaine de Ninive à rentrer chez eux, l’urgence est au déminage.

Le 31 mai dernier, ce village* de la plaine de Ninive, situé à quelques dizaines de kilomètres du front de la bataille de Mossoul, a été repris aux troupes djihadistes de l’État islamique (EI, ou Daech) par les peshmergas kurdes. Deux jours plus tard, une poignée d’habitants, heureux de retrouver leur maison après presque deux ans passés en camp de déplacés, revenaient. Pressés, surtout, de se remettre à travailler leurs champs pour subvenir à leurs besoins.

Après avoir vendu leur véhicule, puis les bijoux en or, dot de mariage de leur épouse, il ne leur restait plus rien

--> explique Saman Khalil Ismaïl, 29 ans, habitant de ce village de la minorité kakaï (voir encadré).

À deux pas de là, devant le portail d’une maison en pisé, s’élève un piquet. Comme un sinistre mémorial : la baguette de bois, au sommet peint en rouge, est plantée dans un cratère de 50 cm de diamètre, creusé par l’explosion d’une mine. Le 2 juin, l’engin a tué trois personnes : le fils du propriétaire de la bâtisse et ses deux cousins, frères d’une vingtaine d’années. En cinq mois, douze personnes ont ainsi perdu la vie dans six villages libérés de la zone, peuplés de minorités – chrétiens et kakaïs. MAG affirme avoir récemment trouvé 1 500 engins explosifs dans un village voisin de… 500 habitants.

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L’ONG MAG enseigne à des habitants attentifs comment reconnaître les mines.

Déminer : un impératif avant toute reconstruction

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Il y a donc urgence : en septembre 2017 au plus tard, la bataille de Mossoul devrait être terminée, et les régions occupées par Daech rendues à leurs habitants. Mais comment nettoyer le sol des mines ? Quand il y a péril pour les minorités d’Irak, l’association française Fraternité en Irak (FEI, lire encadré) le sait. Faraj Benoît Camurat, 32 ans, son président, a été alerté début juin par Saman Khalil Ismaïl, un ami rencontré à Noël dernier lors d’une distribution de couvertures à des réfugiés. FEI a vite identifié le « nettoyage » des lieux comme un préalable nécessaire à la reconstruction. Aussi l’ONG a-t-elle décidé de financer l’action de MAG dans ces six villages (21 200 habitants). Première étape d’un projet qui devrait prendre de l’ampleur : FEI prévoit de former des démineurs irakiens. Un intérêt tel pour l’avenir du pays que l’ONG a convaincu le ministère des Affaires étrangères français de soutenir financièrement l’initiative.

Pas question, néanmoins, de mettre toutes les billes de l’association sur cette seule action. En cinq ans d’existence, FEI, créée pour « aider les minorités religieuses d’Irak à rester dans leur pays en leur permettant de jouer un rôle positif pour la majorité de la population », a soutenu de nombreux projets à moyen et long terme. Notamment des constructions d’écoles et d’églises. Mais en 2014, le déplacement forcé de dizaines de milliers de personnes – parmi lesquelles 120 000 chrétiens – a conduit l’ONG à mettre en œuvre, en parallèle, une aide humanitaire d’urgence : création de foyers d’étudiants pour permettre aux jeunes déplacés de continuer leurs études dans la ville de Kirkouk ; achat de sièges de dentiste pour un dispensaire ; création d’une boulangerie dans un camp de déplacés ; financement d’ordinateurs pour une école primaire ; plantation d’arbres dans un quartier chrétien ; soutien aux familles les plus démunies, etc.

Retrouvez ici toutes les actions et actualités de Fraternité en Irak.

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À environ 70 km de là, Erbil a vu, en deux ans, sa population de 1,5 million d’habitants doubler. Dans le camp d’Ashti, où 7 000 déplacés chrétiens vivent dans des mobil-homes, Fraternité en Irak a lancé de nombreux projets : un jardin d’enfants, une boulangerie qui fait vivre cinq familles, la construction d’une église, un atelier d’artisanat pour les femmes, etc.

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Petite structure animée par de jeunes bénévoles compétents, l’association se montre particulièrement réactive. La preuve, en direct, lors de notre reportage.

À peine arrivés à Erbil, capitale de la région autonome du Kurdistan irakien qui accueille des dizaines de milliers de réfugiés de la province de Ninive, Faraj Benoît planifie un voyage à Qaraqosh. Fief chrétien de 45 000 habitants, la ville, qui s’était vidée le 7 août 2014 à l’arrivée de Daech, a été libérée le 22 octobre.

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Le 22 octobre, les forces irakiennes ont libéré Qaraqosh, la plus grande agglomération chrétienne d’Irak (45 000 habitants en temps de paix), dont Daech s’était emparée le 7 août 2014. En signe de victoire, le drapeau irakien a été déployé au sommet du dôme de la cathédrale.

Un mois plus tard, les autorités laissent les habitants revenir, au compte-gouttes. Non pas pour s’installer, mais pour évaluer les dégâts. Car la ville ressemble à un champ de bataille : édifices réduits à des tas de pierres, maisons calcinées, poteaux électriques effondrés, carcasses de voitures désossées, vestiges de monticules de terre ayant servi de défense pour les batailles de rue…

Seules quelques villas cossues semblent avoir été épargnées. Mais leur sort n’est pas forcément plus enviable : choisies comme résidence par les troupes de Daech, elles en gardent les stigmates. C’est le cas de la maison du docteur Fadi Atalla, 36 ans. Exilé depuis deux ans à Erbil, à 70 km de là, avec son épouse et leurs trois enfants, le médecin revient aujourd’hui chez lui avec des démineurs de la 9e division de l’armée irakienne. Pour découvrir une scène apocalyptique : la chambre du couple présente un bazar innommable de treillis dépareillés, de matelas, couvertures, serviettes de toilette, valises, tee-shirts et tongs. À côté, dans la buanderie, des vêtements émergent du tambour ouvert de la machine à laver, remplie d’eau. Tout n’est que fatras et gravats. Mais pas de mine. L’élégant médecin, cheveux ras et lunettes Ray-Ban, est rassuré.

L’hôpital saccagé

Sans perdre de temps, il retourne à l’hôpital Al-Hamdaniya de Qaraqosh, dont il est le directeur adjoint. L’édifice a été pillé – Daech écoulait son butin au marché noir à Mossoul – puis saccagé.

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Trois jours de nettoyage ont à peine suffi à dégager l’accès aux bâtiments. Ce qui nous permet de visiter les lieux. « Ne touchez pas à ce stylo ! » prévient soudain notre guide, un responsable administratif, désignant un Bic posé sur un muret : les démineurs n’ont pas encore tout sécurisé. L’inspection des lieux suffit à Faraj Benoît pour confirmer son intuition : l’urgence est de rebâtir… les urgences.

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À l’image du plus grand hôpital de la partie orientale de la plaine de Ninive, l’hôpital Al-Hamdaniya, pillé et brûlé –, la ville a subi d’importants dommages. Lieu de résidence de certains membres de l’état-major de Daech, elle a des airs de champ de bataille. Mais, contrairement à la commune de Sinjar, fief de la minorité yézidie, détruite à 75 %, Qaraqosh tient encore debout. Même si la plupart des maisons ont été criblées de balles ou calcinées.

Dans le hall dévasté, attablés au « comptoir » des admissions, le docteur Atalla, son responsable administratif et le président de FEI dressent ensemble la liste des équipements de première nécessité. Dès le surlendemain, dans une boutique spécialisée d’Erbil, les trois mêmes passent commande de deux fauteuils roulants, d’un lit médical, de deux stéthoscopes, d’un électrocardiographe, de kits de matériel d’opération, etc. Au total, près de 20 000 euros, que Faraj Benoît règle immédiatement en liquide. Non sans avoir négocié au préalable, avec la banque voisine, le meilleur taux de change pour la conversion de ses dollars en dinars irakiens.

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Le directeur-adjoint de l’hôpital, le Dr Fadi Atalla, établit avec Faraj Benoît Camurat, président de Fraternité en Irak (FEI), la liste des équipements nécessaires à la reconstruction d’un service d’urgences.

Cette souplesse de FEI se vérifie tout au long du périple. Autre exemple. Le mardi 22 novembre, la 9e division de l’armée irakienne, appuyée par des éléments de la mobilisation populaire, annonce la libération du sanctuaire de Mar Behnam, situé à 12 kilomètres au sud-ouest de Qaraqosh. Ce couvent du XIIe siècle, qui abrite le tombeau de saint Behnam et de sa sœur Sarah (martyrs du IVe s.), est un haut lieu du christianisme irakien.

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À la sortie de Qaraqosh, sur la route du couvent de Mar Behnam, des hommes nettoient la ville.

Aussitôt su, aussitôt planifié : le mercredi 23 au matin, Faraj Benoît nous emmène sur place, sous contrôle du général Abbouch, responsable des 500 hommes de la milice chrétienne NPU.

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Le 23 novembre, première visite très surveillée au sanctuaire libéré, pour le général Abbouch, Faraj Benoît Camurat et Mgr Affas. Ensemble, ils prient au-dessus du tombeau détruit de saint Behnam.


 


Tous les symboles chrétiens ont été méthodiquement détruits

Trente-cinq minutes de route dans un décor atterrant : hameaux détruits, soldats embarquant dans leurs camions matelas et couvertures pris dans les maisons criblées de balles, carcasses de voitures piégées, jeunes soldats tenant des postes de contrôle installés à la hâte… Dans le sanctuaire, la stupeur le dispute au désarroi : croix, bas-relief méthodiquement détruits, inscriptions explicites taguées en noir sur les murs blancs (« Dieu n’est pas trois », « L’État islamique va régner sur le monde », etc.), autodafé de livres religieux et de partitions. Jusqu’au tombeau du saint patron, détruit aux explosifs.

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Mgr Affas contemple la façade du couvent : les prières du Je vous salue, Marie et du Notre Père, calligraphiées en araméen, ont été détruites par les occupants.

Faraj Benoît décide aussitôt que son association contribuera à restaurer le sanctuaire : « Ce sera, pour tous les déplacés, un signe d’espoir fort. »

Le général Abbouch, chrétien convaincu, sorti il y a un an de sa retraite pour lever la milice chrétienne, en reste bouche bée. Ce petit homme sec, à l’allure martiale, a du mal à prononcer un mot :

Ma maison calcinée, la cathédrale de Qaraqosh saccagée… et le tombeau du saint dont mes parents m’ont donné le nom, détruit. Quand vous voyez ça… C’est trop.

Les yeux rougis cachés derrière ses lunettes de soleil, il conclut :

« Je vous demande une seule chose : priez pour nous. Après, ça va être difficile. Priez pour l’unité de l’Irak. »


Fraternité en Irak, petite et efficace

Créée par des amis après l’attentat contre la cathédrale de Bagdad, en 2010, Fraternité en Irak (FEI) s’intéresse aux minorités irakiennes délaissées par l’aide internationale. Chaque mois, elle envoie une dizaine de jeunes sur place. Ils suivent
les projets et passent quelques jours dans des familles. Outre le soutien des notables, FEI a ainsi noué des liens forts avec les populations. L’ONG est reconnue pour son expertise. À souligner : les membres, jeunes professionnels de moins
de 35 ans, financent eux-mêmes leur billet d’avion et leurs frais. Ce qui réduit au strict minimum les frais de fonctionnement.

Retrouvez Fraternité en Irak sur Facebook !

 

* Nous tairons le nom de ce village pour protéger les démineurs.




Opération Noël solidaire

Équipons l’hôpital de Qaraqosh !

Après deux ans d’occupation par les troupes de Daech, les habitants de Qaraqosh, la plus grande ville chrétienne d’Irak, ont retrouvé leur hôpital vide et saccagé. Alors que la ville reprend vie peu à peu, aidons les populations sinistrées à rééquiper

Je réponds à l’appel de Pèlerin pour l’opération « Équipons l’hôpital de Qaraqosh » en faisant un don.

J’adresse un chèque à l’ordre de Fraternité en Irak, par courrier, à l’adresse suivante : Fraternité en Irak-Opération Pèlerin, BP n° 20016, 75 721 Paris Cedex 15.

Je recevrai un reçu fiscal par retour de courrier ou de courriel. Il me permettra de déduire de mes impôts 66 % de mon don. Exemple : si je verse 100 €, je réduirai mes impôts de 66 €. Au total, le don ne m’aura coûté que 34 €.

Vos commentaires

1 Commentaire Réagir

Chretiens d'orient

penelope 14/12/2016 à 20:30

L'AED agit beaucoup pour toutes ces personnes. Je les soutiens selon mes faibles moyens depuis le début de ce conflit, et à l'occasion de Noël ils vendent, entre autres, des santons fabriqués en Provence par un santonnier qui a aussi voulu ... lire la suite

Paru le 20 avril 2017

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