Le vote utile est-il vraiment… utile ?

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Le vote utile est-il vraiment… utile ?
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Voter par raison ou par conviction ? À la veille du premier tour – très indécis – de l’élection présidentielle, nombre d’électeurs hésitent. En se demandant, néanmoins, si le vote par calcul n’est pas préjudiciable à la démocratie.

À propos de l'article

  • Publié par :Pierre Wolf-Mandroux
  • Édité par :Laurence Faure
  • Publié dans Pèlerin
    7012 du jeudi 20 avril 2017.

Gautier l’avoue sans détour : il regardera les sondages jusqu’au dernier moment avant de choisir quel bulletin glisser dans l’urne, lors du premier tour de l’élection présidentielle. « J’hésite entre Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon, explique cet entrepreneur de 26 ans. Le premier car je suis plutôt libéral et européen – ma compagne est polonaise. Le second car il a fait une campagne convaincante et se révèle un grand tribun, dans la lignée d’une certaine tradition française. »


Considérant comme « acquise » la présence de Marine Le Pen au second tour (...) Gautier votera pour celui de ses deux favoris qui sera le plus haut dans les sondages.

Considérant comme « acquise » la présence de Marine Le Pen au second tour et ne se retrouvant pas dans les discours des autres candidats, il votera pour celui de ses deux favoris qui sera le plus haut dans les sondages, afin d’accroître ses chances d’être finaliste. Florent, fonctionnaire parisien de 28 ans, fait aussi partie de ceux qui voteront pour le mieux placé dans les ultimes enquêtes d’opinion. Mais lui se déterminera entre Jean-Luc Mélenchon, Benoît Hamon et Emmanuel Macron. « Les scores du Front national obligent à voter dès le premier tour comme au second, dit-il. Je veux que face à Marine Le Pen, l’autre finaliste arrive vraiment en position de force. »

La présidentielle de 2002 a changé la donne

Voter pour éliminer un candidat, plutôt que choisir celui qui se rapproche le plus de ses convictions. Voilà l’une des définitions du vote utile. Ce concept a véritablement émergé après le traumatisme de 2002, lorsque Jean-Marie Le Pen accéda au second tour, en raison, notamment, des multiples candidatures à gauche.

« Beaucoup d’électeurs ont eu le sentiment coupable qu’ils auraient dû voter utile, relève Antoinette Baujard, enseignante à l’université Jean-Monnet de Saint-Étienne. Du coup, lors des élections de 2007 et 2012, le vote utile est devenu un calcul courant. » Il devrait l’être encore davantage en 2017. Le nombre d’indécis atteint des proportions impressionnantes : début avril 36% des 47 millions d’électeurs se disaient encore prêts à changer d’avis en prévision du premier tour, selon une étude publiée par le Centre de recherches politiques de Sciences-Po (Cevipol).


Beaucoup d’électeurs ont eu le sentiment coupable qu’ils auraient dû voter utile, relève Antoinette Baujard, enseignante à l’université Jean-Monnet de Saint-Étienne.

« La grande nouveauté, c’est que l’on ne sait pas qui seront les deux vainqueurs à l’issue du premier tour, parce que le système politique est en train d’exploser, analyse le politologue Gérard Grunberg, directeur de recherche émérite au CNRS. Il y a cinq ans, François Hollande obtenait 28% au premier tour, Nicolas Sarkozy 27%. Les autres se situaient loin derrière.

Mais aujourd’hui, les deux grands partis qui se partagent le pouvoir par alternance depuis 1981 ne sont pas certains d’être présents au second tour. » Alors que Marine Le Pen, elle, a de grandes chances d’y parvenir. « Ce suspense perturbe les loyautés traditionnelles des électeurs », approuve le politologue Rémi Lefebvre. Les candidats ont intégré cette nouvelle donne. Sur le réseau social Twitter, Emmanuel Macron a écrit, le 1er avril : « La priorité est de battre le FN. » Avant de se corriger, le même jour, toujours sur Twitter : « Je ne veux pas mobiliser contre le FN. Je veux mobiliser pour un projet d’espoir ! »

Du côté des Républicains, deux présidents de région, Valérie Pécresse et Laurent Wauquiez, ont employé le terme de « vote utile » pour qualifier le choix en faveur de François Fillon : pour eux, seul importe son programme, et non ses ennuis judiciaires. C’est aussi au nom de leur désir d’une présence de la droite au second tour que certains partisans de Nicolas Dupont-Aignan se demandent s’ils ne vont pas, finalement, donner leur voix à François Fillon. À gauche, certains des partisans de Benoît Hamon envisagent de voter en fin de compte en faveur de Jean-Luc Mélenchon s’il se trouve plus haut dans les sondages. Enfin, voyant ce dernier monter, des chroniqueurs ont commencé à appeler au vote utile pour éviter un duel Mélenchon- Le Pen au second tour ! La confusion est presque totale.


"Voter, c’est discerner", résumait Mgr Brunin.

Des effets pervers

Ce vote utile affaiblit-il la démocratie ? Pour Gérard Grunberg, il n’y a aucune honte à voter pour éliminer un candidat. « Voter contre un danger n’est pas moins noble que de voter pour ses propres idées », dit-il. Rémi Lefebvre n’est pas d’accord : « Le vote utile crée du dégoût pour la politique. Depuis vingt ans, on dit qu’il faut voter utile contre le Front national. On évite peut-être le pire à court terme, mais le pire s’installe à long terme. On a rarement vu autant de sondages et de calculs que lors de cette élection. On finit par en oublier la délibération collective autour d’un projet. La crise de la représentation est telle que les votes n’expriment plus d’adhésion. Ils ne produisent plus de la légitimité, mais de la défiance. François Hollande, en 2012, avait déjà été élu en partie sur l’antisarkozysme. »


On a rarement vu autant de sondages et de calculs que lors de cette élection. On finit par en oublier la délibération collective autour d’un projet.

Antoinette Baujard évoque, quant à elle, les grands penseurs qui ont travaillé sur la théorie des choix sociaux, comme le prix Nobel d’économie Kenneth Arrow. « Tous observent que, dès lors qu’il faut trancher pour donner le pouvoir à une ou quelques personnes, il y a forcément un vote utile. Il n’y a pas de solution miracle. » Reste le vote blanc.

Mais peut-il être considéré comme un vote utile ? Gérard Grunberg répond par la négative : « En se retirant du jeu, on vote inutile. » « Voter blanc peut révéler une absence de discernement ou témoigner d’une attitude puriste et intransigeante. Comme la politique reste l’art du compromis, un chrétien ne peut s’abstenir de voter », déclarait récemment Mgr Jean-Luc Brunin, évêque du Havre (Seine-Maritime). Le 23 avril, il appartiendra en fait à chacun, dans l’isoloir, de distinguer selon les critères qu’il estime être les plus importants. Les chrétiens, par exemple, peuvent s’appuyer sur la doctrine sociale de l’Église – solidarité entre pays, priorité aux pauvres, recherche du bien commun, travail justement rémunéré. « Voter, c’est discerner », résumait Mgr Brunin.

Vos commentaires

2 Commentaires Réagir

PMA

lilie 21/04/2017 à 14:03

Je vais voter pour Macron. Il est le seul qui me donne un tout petit espoir de résolution des questions liées à la PMA et notamment à la GPA. Il est jeune, ambitieux, je crois en lui.

Au sujet du vote utile

EnChemin 19/04/2017 à 18:04

Renoncer à ses convictions, c’est mourir un peu. Le faire par peur de ne pas gagner c’est perdre à coup sûr. Personne n’a envie d’écrire le mot « fin » avant d’avoir fini d’écrire sa vie. Considérer que les élections sont déjà jouées, c’est mettre ... lire la suite

Paru le 7 décembre 2017

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