Le sauveur des Arméniens

En 1915, le vice-amiral Louis Dartige du Fournet a pris la décision courageuse de secourir 4 000 rescapés du génocide. Thomas Aintabian, un de leurs descendants, a consacré une partie de sa vie à retrouver sa trace.

À propos de l'article

  • Publié par :Guillemette de la Borie
  • Édité par :Cécile Picco
  • Publié dans Pèlerin
    6908 du 23 avril 2015

Le 5 mai 2010, sous une pluie battante, le petit cimetière de Saint-Chamassy (Dordogne), au cœur du Périgord noir, accueille une cérémonie comme on n’en avait jamais vu ici.

Toutes les autorités régionales sont là, écharpes tricolores en bandoulière, ainsi qu’une chorale venue d’Erevan, la capitale de l’Arménie. Une délégation de la diaspora arménienne est menée par un grand brun au visage carré : Thomas Aintabian, 50 ans, infographiste.

Vient le moment de dévoiler une plaque dédiée au « sauveur des Arméniens ».

Et la veille, une cérémonie religieuse a comblé les vœux de la grand-mère de Thomas, Marie…

C’est à Anjar, dans la plaine libanaise de la Bekaa, que cet homme d’origine arménienne a grandi. Les quartiers de la ville portent le nom des six anciens villages arméniens de Mousa Ler, une petite montagne perchée au-dessus de la Méditerranée, non loin d’Antioche, aujourd’hui en Turquie.

Enfant, à la sortie de l’école apostolique arménienne, il jouait dans la rue avec les autres gamins « mousalertsi » sous les yeux de sa grand-mère paternelle, Marie Aintabian.

Robe noire de veuve et foulard de tête traditionnel, sa béquille posée à côté d’elle, Marie se tenait assise devant la maison familiale. Et sans cesse, elle rabâchait, ponctuant ses souvenirs d’une phrase en dialecte arménien de Mousa Ler : « Chouts aghveirer mir ashkhoir, chouts aghvir » (C’était un beau pays, notre pays !)

Thomas, fasciné, l’écoutait.

Il ne sait plus aujourd’hui s’il avait 5, 8, ou 10 ans quand sa grand-mère lui a raconté son histoire.

Cela se passait en septembre 1915. Marie était alors une jeune mariée de 25 ans, mère de deux enfants et enceinte du troisième. Elle appartenait à ces trois millions d’Arméniens chrétiens de l’Empire ottoman.

► Frise chronologique. Les dates clés du génocide.

 

Comme toutes les familles du village, la sienne avait reçu une lettre des autorités. Ordre aux Arméniens de se rassembler, hommes, femmes, enfants, vieillards, pour partir vers le désert de Syrie.

Plutôt que de se laisser conduire vers une mort quasi certaine, les chefs du village les avaient entraînés, bétail compris, au sommet du mont Mousa.

Ils s’étaient retrouvés là, venus de six villages proches, à 5 000 environ, dont 700 hommes armés de fusils de chasse pour résister à ceux qui les recherchaient.

► Cartographie. Génocide arménien (1915-1918). Source: l'Histoire, n°408, février 2015.

Cliquez sur la carte pour l'agrandir !

Au bout de quarante jours passés dans la montagne, les Arméniens n’avaient plus de munitions, et plus grand-chose à manger.

Marie, comme d’autres mères, avait dû enterrer sur place un de ses bébés.

Alors, pendant que les hommes repoussaient un dernier assaut des Bachi-bouzouks, ces soldats irréguliers de l’armée ottomane, femmes et enfants étaient redescendus sur le rivage.

Ils priaient, bien décidés à se jeter dans la mer plutôt que de tomber entre leurs mains. Marie portait dans les bras l’enfant qui lui restait. Elle avait déjà de l’eau jusqu’aux genoux.

Racontant cela, soixante années plus tard, la vieille femme regarde alors son petit-fils dans les yeux, et lui parle de cet officier français venu à leur secours :


 Il nous a sauvé la vie, vous lui devez la vôtre, ne l’oublie jamais 


→ lui répète-t-elle.

Thomas est le fils aîné de son fils, il porte le prénom du grand-père disparu avant sa naissance. Cela le rend héritier et comptable de cette histoire.

Mais le récit de Marie, une femme âgée, analphabète, est incomplet.

Et sa famille maternelle impose le silence : l’autre grand-mère, Margarita, déportée en 1915, en est restée traumatisée. Elle a vu ses parents disparaître, sa sœur mourir de faim.

le petit journal

Un jour, alors que Thomas a 12 ans, le père d’un de ses camarades lui donne un petit livre vert : « Tiens, cela parle de ton grand-père ! »

Publié en 1932, il est signé du pasteur Dikan Andreassian, un des organisateurs de la résistance arménienne.

Thomas y découvre le récit des événements de septembre 1915 à Mousa Ler : comment ces combattants arméniens, acculés à la mer, ont déployé deux grands draps de lit sur un rocher surplombant le golfe.

L’un portait cousues dessus, en forme de croix, deux soutanes rouges d’enfants de chœur orthodoxes. L’autre appelait à l’aide :


 Chrétiens en détresse… au secours ! 

Le 5 septembre 1915, un croiseur de la marine française aperçoit ces signaux de détresse.

Il se rapproche de la côte. Un représentant des Arméniens monte à son bord, décrit la situation désespérée de leur groupe.

Alors le commandant de l’escadre, sans attendre des ordres qui ne venaient pas, prend « la décision historique », au risque de sa carrière, de les embarquer tous ; y compris les hommes, dont il estime le combat sans issue.

Le Guichen, la Foudre, le Desaix, l’Amiral Charner et le D’Estrées viennent mouiller face à la plage où sont groupés les réfugiés, donnant du canon pour éloigner les Ottomans.

L’opération a lieu les 12 et 13 septembre : par un temps « clapoteux », les marins bretons approchent leurs chaloupes au plus près pour recueillir les Arméniens : il y a de nombreuses chutes en mer, des enfants transportés par cordages, des blessés sous les balles turques, un mort aussi, qui sera immergé avant le départ… Trois bébés voient le jour durant l’évacuation.

En seize heures, 4 085 personnes se retrouvent à bord, nourries et soignées : parmi elles, Thomas et Marie Aintabian, et Ève, leur fille aînée.Tous seront débarqués à Port-Saïd en Égypte.

À la dernière page du livre, Thomas découvre le portrait officiel d’un officier à la casquette galonnée d’or, portant moustache et bouc à la mode de l’époque.

Avec cette légende : « L’amiral Dartige du Fournet, sauveur des Arméniens. » Le héros de Marie, sa grand-mère !

En 1989, Thomas étudie l’informatique à l’université de Beyrouth. C’est la guerre au Liban : les cours s’arrêtent, reprennent, s’arrêtent encore. « Viens travailler à Paris ! » lui propose alors sa sœur, mariée à un Français.

Dans l’avion qui l’emmène vers une nouvelle vie, Thomas pense à son amiral : en France, certainement, tout le monde le connaît et honore sa mémoire. Il va enfin en savoir plus !

Le jeune étudiant arpente les travées de la bibliothèque publique du centre Pompidou, puis s’inscrit à la Bibliothèque nationale.

Aucune trace de l’amiral.

Un colonel lui conseille d’aller fouiner dans les archives de la Marine nationale.

Janvier 1990 : il se présente rue Royale, à Paris. La longue colonnade dessinée au XVIIIe siècle par l’architecte Gabriel abrite l’état-major de la Marine. « Écrivez, on vous répondra ! » lui disent les plantons à pompon rouge. Personne ne lui a jamais répondu.

En 1998, Thomas, devenu infographiste, travaille sur de gros ordinateurs. Ce sont les débuts d’Internet en Europe. Il est l’un des premiers à savoir utiliser les moteurs de recherche. Sur son clavier, il tape « Dartige du Fournet ».

Le site d’une librairie de livres d’occasion lui propose un exemplaire des Souvenirs de guerre d’un amiral, publiés en 1920. Il s’agit bien de lui !

Quelques jours plus tard, un petit fascicule arrive à son adresse : Thomas se plonge dans les campagnes de l’amiral en 1892-1893 : Chine, Siam, Japon.

Il a participé à la bataille de Paknam qui valut à la France d’annexer l’actuel Laos. Déception ! Les pages concernant l’escadre d’Orient, que le vice-amiral commandait en 1915, se réduisent à une description des faits.

La préface cependant l’intrigue : « Ce livre est l’œuvre des premiers mois d’une disgrâce… »

Le 24 septembre 2009, alors qu’il dirige depuis deux ans un centre culturel à Erevan, en République d’Arménie, Thomas reçoit un mail d’une amie.

Corinne Donabédian, qui travaille à l’Institut catholique de Paris, vient de trouver sur Internet une notice concernant le vice-amiral Dartige du Fournet, publiée par la Société historique et archéologique du Périgord.

Il serait décédé à la villa Paknam à Périgueux, le 16 février 1940. « Où repose l’amiral ? » demande aussitôt Thomas à la secrétaire de la société savante, Sophie Bridoux-Pradeau.

La réponse lui arrive le mois suivant. L’amiral et son épouse – décédés sans enfants – sont enterrés au cimetière de Saint-Chamassy. « J’y vais ! » décide Thomas.

En même temps, par Internet, il alerte les descendants des 4 000 Mousalertsi à travers le monde. Du Liban aux États-Unis en passant par l’Australie, ils sont aujourd’hui 40 000 à 50 000.

Un matin gelé de février 2010, Thomas et deux amis, Daniel et Nareg, vont trouver le maire de Saint-Chamassy à son domicile. Celui-ci ne connaît ni l’histoire de cet amiral, ni le lieu de sa sépulture.

Les trois camarades arpentent en vain le petit cimetière venté. Il fait froid, il faut partir.

Un dernier tour, encore un espoir… Les doigts gelés, Thomas gratte la mousse qui recouvre un nom gravé dans la pierre : « Louis Dartige du Fournet, 1856-1940 ».

Le voilà, son héros !

Le sauveur d'Arméniens

Il avait été démis de ses fonctions en 1916 : sa carrière a-t-elle été brisée par son acte de courage ?

Huit mois plus tard, le secrétaire d’État aux Anciens Combattants Hubert Falco qualifiera ce sauvetage des Arméniens de « l’une des premières missions humanitaires de l’histoire ».

Une

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Paru le 23 novembre 2017

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