Rencontre avec Véronique Sousset, lauréate du prix Pèlerin du témoignage 2017

agrandir Véronique Sousset a écrit un témoignage poignant sur son choix de défendre un meurtrier.
Véronique Sousset a écrit un témoignage poignant sur son choix de défendre un meurtrier. © Tina Mérandon/Signatures
Véronique Sousset a écrit un témoignage poignant sur son choix de défendre un meurtrier.
Véronique Sousset a écrit un témoignage poignant sur son choix de défendre un meurtrier. © Tina Mérandon/Signatures

Véronique Sousset, 44 ans, est la neuvième lauréate du prix Pèlerin du témoignage pour Défense légitime. Avocate, elle a accepté de défendre un père meurtrier de son enfant. Son récit poignant est celui de sa rencontre avec cet homme qualifié de « monstre ».

À propos de l'article

  • Modifié le 29/11/2017 à 12:00
  • Publié par :Muriel Fauriat
  • Édité par :Cécile Picco
  • Publié dans Pèlerin
    29 novembre 2017

Alors directrice de prison, vous prenez une disponibilité pour devenir avocate. Commise d’office, vous acceptez de défendre un meurtrier d’enfant. Pouvez-vous nous expliquer votre démarche ?
Cela procède d’une foi profonde en l’humanité, et du désir d’être utile. Après de longues études de droit, j’ai passé le concours de l’administration pénitentiaire, et je m’y suis épanouie.

Donner du sens aux peines prononcées

Tant par les relations avec les équipes qu’en participant, à mon modeste niveau, à donner un sens aux peines prononcées. D’ailleurs, j’y suis revenue ! Si je suis passée des barreaux au barreau, c’est une histoire de rencontre, de défi : un avocat m’y invita. L’idée a mûri, j’ai pensé à l’enrichissement que cela pouvait apporter d’aller voir du côté de la défense.

Lorsqu’on vous appelle pour assister ce père meurtrier de son enfant en tant qu’avocate commise d’office, vous auriez pu refuser. Pourquoi avoir accepté ?
J’ai pris plusieurs jours pour me plonger dans cette affaire. Les cotes de couleur du dossier étaient le seul arc-en-ciel dans toute cette noirceur… Il semblait évident que cet homme serait condamné à une lourde peine. Mais défendre, pour moi, outre un principe de droit, c’est « donner à comprendre ».

La responsabilité de l'avocat était de leur explique qui était cet homme.

Les jurés qui devaient rendre la justice allaient avoir juste quinze jours pour plonger dans le dossier. La responsabilité de l’avocat était de leur expliquer qui était cet homme qu’ils allaient conduire – parce qu’il le méritait – à de longues années en prison. Éviter les seuls « pourquoi », car il n’y a pas de réponse, mais privilégier la question du « comment ». Le parcours de cet homme, l’enchaînement des faits.

Comment est venu ce récit ?
Souvent, on me posait la question : « Comment avez-vous fait pour défendre ce « monstre » ? » Comment exprimer que moi je n’ai pas rencontré un monstre, mais un homme ? Comment l’expliquer en quelques mots ? Dans ce récit, j’ai voulu dire comment je suis allée à la rencontre de cet homme.

Vous ne nous épargnez aucune horreur, nous confiez vos haut-le-cœur, qui entraînent les nôtres ? Pourquoi ?
Comme l’idée était de répondre à : « Comment défendre un monstre ? » il fallait bien que je passe par la monstruosité des faits… C’était une question de crédibilité. Défendre un criminel, ce n’est pas défendre son crime – le crime reste monstrueux –, ou chercher des circonstances atténuantes.


je me suis retrouvée sur un banc à manger des bonbons à la guimauve…

Dans cette affaire, je m’en suis bien gardée. Et ce n’est pas parce qu’on défend un monstre qu’on est insensible. On a des états d’âme, des questions. Après la reconstitution, épouvantable, j’ai eu besoin de régresser. Comme je le raconte dans mon livre, je me suis retrouvée sur un banc à manger des bonbons à la guimauve…

J’ai essayé d’introduire de petits instantanés de vie en lien avec cette affaire, autant de parenthèses pour permettre au lecteur de reprendre souffle.

Vous vous êtes battue pour éviter la condamnation à perpétuité de votre client. Est-ce une conviction profonde ?
Pour moi, il y a une différence entre la peine juste et la juste peine : il n’y a pas de peine juste à la mort d’un enfant. C’est le crime de l’innocence, le plus terrible.

Mais on peut se poser la question de la juste peine, ne pas faire l’économie de cette question qui honore notre façon de rendre la justice. Nous vivons dans un état de droit, il existe un code pénal et un code de procédure pénale et notre principe est celui de l’individualisation des peines. Parce que j’ai rencontré cet homme, j’ai pensé que la juste peine n’était pas la perpétuité.


Reconnaître que derrière le monstre, il y a un homme.

Ce n’est pas un plaidoyer contre la perpétuité. Mais il ne faut jamais oublier qu’une condamnation à perpétuité fige le condamné : elle est le renoncement à la foi que l’on doit garder en l’homme… Reconnaître que derrière le monstre, il y a un homme, c’est aussi redonner la dignité à la victime.

Une victime qui ne m’a jamais quittée, elle était comme une petite lumière qui me guidait dans cette nuit.

Peut-on revenir, après un tel acte, dans la communauté humaine ?
On ne peut pas réduire un homme à son acte, aussi terrible soit-il. L’humanité a été enfouie, car le crime était odieux. Mais, mon expérience de directrice d’établissement pénitentiaire me le prouve, derrière le « monstre » ou nommé tel, il y a un être humain.

Faire revenir dans la communauté des hommes un être dont les faits l’ont un temps délogé est un long processus, qui commence par la reconnaissance des faits. Puis il faut accompagner cette remontée, par paliers, des profondeurs où le crime l’a plongé.

J’écris à la dernière ligne, pour illustrer ce propos, que les mains du condamné sont moins imposantes que celles du coupable.


Il m’a apporté une connaissance sur la nature humaine, parfois abjecte.

Vous dites : « Je l’ai porté, il m’a apporté. » Que vous a-t-il apporté ?
Frôler ainsi les bords de l’humanité, le gouffre, oblige à remettre en cause ses certitudes. Il m’a apporté une connaissance sur la nature humaine, parfois abjecte. Il m’a exercée à répondre à la question de la défense, à demeurer accrochée à ma fonction, à ma place. Le fait qu’il reste droit m’y a aidée.

Votre récit est une œuvre littéraire. Précision et sobriété vont de pair avec la musicalité. Comment avez-vous travaillé ?
J’écris depuis toute petite. C’est une tradition familiale, de petits mots laissés ici ou là, chez mes parents, à Quimper. Encore aujourd’hui. Je lis souvent avec un carnet à côté de moi, notant les mots qui me plaisent, les belles phrases.

Dans ce récit, il n’y a pas un mot que je n’ai choisi. J’ai retranché pour être précise, incisive. Je relisais des passages à voix haute, cherchant des sonorités, une musicalité. Pour le titre, je rends hommage à mon père, qui me l’a soufflé.

Un homme de convictions, de valeurs. Passionné par les histoires de justice, il m’a fait lire très jeune Le pull-over rouge, de Gilles Perrault (sur l’affaire Christian Ranucci, condamné à mort en 1976, NDLR). J’ai aussi deux grands-pères gendarmes, ça apprend à marcher droit !

Je dois à mes parents le goût des autres.

Dans ma famille, on avait des discussions politiques, au sens de la vie de la cité, très tôt. D’ailleurs, je dédie ce prix Pèlerin du témoignage à mes parents. Je sais ce que je leur dois : le goût des autres.

Il faut toujours garder foi en l’homme ? Même lorsqu’il est égaré, loin, dans un sombre couloir sans fin ?
Oui. On ne peut pas rester au milieu du couloir en disant : « Je n’ai rien en commun avec cet homme. » J’ai été marquée par les lectures d’Hanna Arendt sur le procès Eichmann et sa théorie de la banalité du mal, par l’expérience de Milgram.

Des gens normaux peuvent commettre le pire.

On découvre la manière dont des gens « normaux », placés dans une situation exceptionnelle, peuvent commettre le pire. Même en face d’un monstre, il faut faire l’effort de la rencontre. Et reconnaître notre part d’humanité commune.


Prix Pèlerin du témoignage

Cliquez ici pour retrouver le palmarès et les commentaires des 20 membres du jury qui ont lu avec passion les 12 ouvrages en lice pour notre prix du témoignage sur nos forums !

Vos commentaires

1 Commentaire Réagir

Avocate

penelope 30/11/2017 à 17:43

J’ai lu cet article intégralement. Comme tous les avocats, la seule chose qui compte c’est sauver leur client, elle considère que cet homme qui a tue son enfant n’est pas un monstre mais un être humain. Très souvent on oublie les victimes... On ... lire la suite

Paru le 7 décembre 2017

Notre Librairie

Voyages et croisières