Le pape François et les migrants : retour sur la polémique

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Le 22 juin 2016, lors de l'audience générale place Saint-Pierre. © Giuseppe Ciccia/NurPhoto / AFP photos
Le 22 juin 2016, lors de l'audience générale place Saint-Pierre.
Le 22 juin 2016, lors de l'audience générale place Saint-Pierre. © Giuseppe Ciccia/NurPhoto / AFP photos

La lettre du pape François pour la journée mondiale des migrants qui sera célébrée le 14 janvier 2018 ne vous a pas laissé indifférents. Plus de 300 commentaires ont été rédigés dont un bon quart d’entre eux exprimait, par des tournures plus ou moins élégantes, une incompréhension profonde avec les propositions du pape. Mais il ne faut pas oublier les 1 000 autres lecteurs, silencieux, qui ont simplement cliqué sur le bouton « J’aime » pour dire, eux, leur approbation d’un tel texte.

À propos de l'article

  • Créé le 06/09/2017
  • Publié par :Dominique Lang
  • Édité par :Sabine Harreau
  • Publié dans Pèlerin
    6 septembre 2017
 

Ce qui est surprenant dans plusieurs de ces échanges, c’est la virulence de certains propos : jugements tous faits sur la personne du pape, poncifs éculés sur la richesse du Vatican etc. Même une sourde colère s’exprime contre l’appel fait aux chrétiens d’accueillir humainement les réfugiés qui viennent chez nous.

Certains commentateurs, dans un sens du slogan assez triste au final, ont cru nécessaire de rappeler que François n’était pas (ou plus) « leur pape ». Voire que la lecture des appels de l’Évangile faite par le pape argentin n’était pas fidèle. Quel dommage que ces mêmes commentateurs n’aient pas pris le temps de lire les lettres précédentes du pape François, du pape Benoit XVI, de Jean Paul II, pour cette journée des migrants qui montrent, avec des inflexions propres, que c’est un même message qui est répété dans leur bouche.

Mais avançons.

Si on prenait le temps, maintenant, de regarder en face la colère qui s’exprime dans de tels échanges, qui pousse jusqu’au jugement définitif sur le pape ou les autres. De quoi est-elle révélatrice ? 

La peur d’ouvrir sa porte.

C’est vrai, l’accueil de l’étranger n’est pas une chose facile ou spontanée. Elle dérange nos habitudes, remet en question nos priorités. Parfois même perturbe nos valeurs. Nous en faisons tous l’expérience, par exemple, dans nos familles quand le conjoint d’un de nos enfants doit être accueilli, avec tout ce qu’il est. Cette peur devant la difficulté de la tâche est légitime.

Et le pape, qui est lui-même fils d’immigré, ne doit pas se faire d’illusion sur la difficulté des choses. Mais ce même homme a fait le choix, dans ses voyages, d’aller à la rencontre de situations humainement très complexes, non pas pour faire la leçon aux gens, mais pour leur rappeler que malgré tout, nous partageons tous une seule et même humanité. Et qu’à partir de là, la vie peut revenir.

À lire aussi sur Pelerin.com : Migrants et réfugiés : le pape propose des initiatives concrètes.

La peur d’être envahi, de ne pas être respecté.

Les messages virulents expriment beaucoup cette peur là, soigneusement attisée par des groupes politiques qui aiment faire porter systématiquement le poids de nos problèmes sur les « non-nationaux », sur l’étranger. « C’est pas moi, c’est l’autre », répétions-nous déjà quand nous étions enfants. Et visiblement, on n’a pas arrêté depuis avec ce réflexe infantile.

Du coup, on évoque des entités comme les « Français », les « étrangers », les « migrants », les « immigrés qui peuvent s’intégrer » et ceux « qui ne veulent pas s’intégrer », alors que nous savons bien, au final, qu’aucun de ces groupes n’existent en vérité. Ils recouvrent une telle diversité de situations qu’il n’est pas raisonnable de tout rassembler en des termes aussi généraux. Le pape nous invite, dans ses messages, à ne pas nous laisser prendre au raccourci des slogans ou aux analyses lointaines.

Les chrétiens savent depuis l’avènement du Christ que les groupes et les foules sont capables du meilleur et du pire. Mais que dans tous les groupes, il y a des humains qui méritent d’être rencontrés, écoutés, accueillis. Et que c’est pour eux que notre hospitalité doit être généreuse, permettant ainsi de préserver toutes les forces du renouveau.

Dans tous les groupes, il y a des humains qui méritent d’être rencontrés, écoutés, accueillis.

Le refus de croire au « vivre ensemble ».

C’est vrai, vivre ensemble, ce n’est pas une chose simple et il est plus facile de rester chacun chez soi, barricadé dans ses certitudes.

Mais, pourtant, chaque dimanche, les portes de nos églises sont ouvertes à tous. Et nos assemblées sont composées de gens bien différents qui, dans la vie ordinaire, n’arriveraient peut être pas à vivre ensemble. Certains commentateurs expliquent qu’il y aurait des gens avec qui ce serait possible et d’autres non. Qu’il y aurait des immigrés (européens) qui sont culturellement proches de nous et qu’il est facile d’intégrer et d’autres (non-européens, non-chrétiens) qui résistent à l’intégration, voire qui nous manipuleraient. Il est toujours étonnant de voir combien nos mémoires sont sélectives et courtes.

Combien parmi nous ont connu dans leur enfance le racisme européen ordinaire contre les « ritals », les « boches », les « roms », et tous les autres ? Combien ont dû lutter des années durant pour se faire une place dans notre société malgré qu’ils soient européens ou chrétiens ?

Ceux qui ont la mémoire de la 2e guerre mondiale ou de la guerre d’Algérie, peuvent se souvenir aussi combien de Français déplacés de force de leur région pour arriver dans une autre, ont parfois été très mal accueillis par certains de leurs concitoyens. Ils ont aussi été extraordinairement accueillis par d’autres. Même dans nos paroisses, il n’a pas toujours été simple de faire une place à ces chrétiens venus d’ailleurs et qui ont d’autres habitudes de pratiquer. Attiser la peur des cultures incompatibles du fait de telle ou telle religion n’est, au bout du compte, qu’une manière de préférer perpétuer la violence aveugle et la dureté de cœur.

Le plus troublant dans cette histoire, c’est que derrière les peurs et les refus – dont certains peuvent paraitre légitimes -, il y a un refus et une peur plus grave : le refus de croire que le message évangélique, dans sa force révolutionnaire, a encore quelque chose de grand à nous faire vivre dans le monde compliqué qui est le nôtre. Toutes les interprétations qui tentent de réduire le Christ à un petit messie de sacristie ou à un dieu égoïste et hors sol, sont, il faut bien le dire, l’expression d’un terrible abandon.

Le message évangélique, dans sa force révolutionnaire, a quelque chose de grand à nous faire vivre dans le monde compliqué qui est le nôtre.

L’abandon de l’enseignement premier et central du Christ lui-même : celui des béatitudes et que lui-même a vécu jusqu’au bout pour tout homme, juif et païen. Jusqu’en assumant la violence des responsables religieux qui lui reprochaient son idéalisme dangereux, et la colère des foules retournées qu’il avait pourtant guéries et nourries pendant toutes les année de son ministère.

Au début du Ve siècle après J.-C., l’évêque Augustin d’Hippone (le futur saint Augustin) vit une terrible expérience historique. Rome, la grande ville éternelle, vient de tomber aux mains des barbares. Et sa propre ville, Hippone, est menacée. Autour de lui, les chrétiens s’affolent. Les uns annoncent la fin du monde, tant ces évènements les sidèrent. D’autres appellent à lutter de toutes leurs forces contres ces hordes païennes. Le vieux Augustin réfléchit longuement sur ces évènements. Puis invitera ses amis à calmer leur peur et leur colère.

Pour lui, les évènements ne sont pas aussi facilement interprétables et ils ne doivent surtout pas réveiller en nous la « bête qui dort à notre porte », car elle nous dévorerait aussi au bout du compte dans son aveuglement contre l’autre. Pour Augustin, un autre défi s’annonce, bien plus profond. « Et si ces barbares qui nous envahissent, ne s’exposaient pas aussi du coup à l’annonce de l’Évangile qui, jusque-là ne les avaient pas rejoints ? » L’Histoire a montré que l’intuition du grand théologien s’est vérifiée.

Voilà du coup une question redoutable pour nous. Sommes-nous prêts, en accueillant – pour un temps ou pour toujours - ces hommes et ces femmes qui nous rejoignent avec toute leur humanité, belle, triste, complexe, parfois dangereuse ou blessée, à les exposer à la puissance de l’Évangile du Christ ?

Pour finir. Bien sûr, nos échanges ici ne sont que des mots. Dans notre quotidien, certains parmi nous vivent des situations tellement douloureuses, que l’appel à accueillir d’autres misères peut sonner comme une forme d’indifférence insupportable à leur égard. D’autres ont vécu des échecs, dans leur quartier ou leur village, dans le « vivre ensemble » entre groupes de personnes familialement et culturellement différents. D’autres encore ne voient dans ces évènements que le résultat de politiques anciennes et de corruptions actuelles qui nous mettent dans des situations inextricables.

Comment garder l’espérance alors ? Car c’est bien de cela dont il s’agit, si l’on veut suivre non pas le pape François ou un autre pape, mais le Christ lui-même. Comment préserver des espaces d’humanité où la paix peut renaître après la guerre ? Où la confiance peut surgir de la peur ? Où des liens peuvent se tisser entre des gens qui, jusque-là, se sentaient foncièrement étrangers ?

Les appels du pape François ne sont ni idéalistes ni dangereux.

Les appels du pape François ne sont ni idéalistes ni dangereux.

Ils invitent chacun à discerner en vérité là où il en est, dans son lien profond à son frère en humanité. « Suis-je le gardien de mon frère », criait déjà, aveuglé de colère, Caïn, après le meurtre d’Abel ? La réponse s’impose. Que nous le voulions ou non, nous sommes bien des gardiens de nos frères en humanité. Nous n’avons peut-être pas toujours l’énergie ou la capacité de vivre pleinement les exigences de l’Évangile. Mais ce n’est pas pour cela que nous avons le droit d’en neutraliser les exigences.

Au contraire, c’est en préservant en soi notre part de bonté et de bienveillance, contre tous les réflexes de peur et de colère, que nous les retrouveront. Et qu’elles pourront se déployer de plus en plus en nous et autour de nous.

Dominique Lang

Dominique Lang,
Prêtre assomptionniste et journaliste à Pèlerin.

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Paru le 16 novembre 2017

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