Jean-Claude Kaufmann, sociologue : "Le mariage religieux donne du sens à la démarche du couple"

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Jean-Claude Kaufmann. © Nathalie Racheter
Jean-Claude Kaufmann.
Jean-Claude Kaufmann. © Nathalie Racheter

Dans Mariage, un livre nourri de témoignages, le sociologue Jean-Claude Kaufmann analyse l'évolution du mariage et s'exprime aussi sur le mariage pour tous.

À propos de l'article

  • Créé le 30/07/2013
  • Publié par :Timothée Duboc
  • Édité par :Timothée Duboc
  • Publié dans Pèlerin
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Pèlerin. Votre ouvrage commence par des histoires de mariages très touchantes pendant la guerre….
Jean-Claude Kaufmann. Le livre est centré sur le jour du mariage, sur la cérémonie comme sur tout ce qui se passe ce jour-là : les petites histoires de cette grande journée. Mais ces témoignages sont significatifs.

Ils tranchent avec ce qui se passait avant-guerre : jusqu'aux années 1920 ou 1930, il y avait encore une structure traditionnelle dans les campagnes. La communauté du village organisait les mariages et, à l'intérieur de celle-ci, les familles, garantes de la morale, décidaient. L'expression des sentiments n'avait pas l'importance qu'elle prend pendant la guerre.

Au milieu des difficultés ont surgi des émotions très fortes. L'aspect relationnel et sentimental s'en est trouvé renforcé, soudant tant bien que mal le groupe familial réuni autour des époux.

Dans les années 1970, cette belle harmonie paraît brisée. Pourquoi ?
Jusque-là, on entrait dans la vie à deux par le mariage ; ce mariage-institution était fondateur du couple pour la vie. À partir des années 1970, le mariage cesse d'être obligatoire.

Avant tout, les jeunes veulent se libérer des contraintes. Et s'ils décident de se marier, cela donne lieu, à cette époque, à des débats enflammés au sein des familles sur le rituel de la cérémonie.

Mais, les témoignages le montrent bien, cela débouche le plus souvent sur des compromis parce que, au fond, il y a une volonté partagée que la famille soit réunie. Par exemple, telle femme va se marier en rouge. Sur la photo, cela ressemble à des noces tout à fait classiques, excepté la couleur de la robe.

À partir des années 1960-1970, le mariage devient une "expression de soi". Qu’'entendez-vous par là ?
Depuis les années 1960, la société se fonde de plus en plus sur l'individu, dont la valeur-clé est l'autonomie personnelle. D'où le développement du célibat : on n'a pas envie de disparaître en tant qu'être singulier.

Et, en même temps, on n'a peut-être jamais autant rêvé d'amour et de famille qu'aujourd'hui. Or, il y a des moments privilégiés où l'on peut exprimer et montrer aux autres sa spécificité, son originalité.

C'est ce qui est désormais à l'œœuvre pour ceux qui vont se marier : une injonction les pousse à ne pas faire un mariage comme tout le monde. Il faut organiser une cérémonie un peu différente, qui exprime quelque chose de soi et constitue un moment important de son existence.

Les photos et les films pourront témoigner de cette grande page de sa propre histoire, qu'on se racontera plus tard. Car, la personne est sujet de son existence : elle doit sans cesse se raconter une histoire, à partir des événements qu'elle vit, pour donner sens à la vie. Le philosophe Paul Ricœœur l'a très bien saisi à travers l'expression "d'identité narrative".

L'’engagement garde-t-il son importance ?
S'il y a un désir de mariage, c'est parce qu'il apporte quelque chose de plus. Le sens premier de cette journée à nulle autre pareille permet à la plupart des couples de sceller leur engagement et de le marquer symboliquement. S'y ajoute le désir d'une fête personnalisée.

On proclame ainsi, à la face du monde et à soi-même, que l'on change d'identité, de chapitre de vie. Je pense à ce mariage à bicyclette, à Paris, suivi d'un pique-nique dans un square public. Ces mariés ont organisé, réalisé et raconté leur histoire, celle d'un mariage original et relativement léger, tout en marquant leur engagement.

Son. Sur France Culture le 15 octobre 2012, Laure Adler reçoit le sociologue Jean-Claude Kaufmann dans son émission Hors-Champs, à l'occasion de la sortie de son livre Mariage. Durée : 45 mn.



Cela explique-t-il que, parmi ces couples, beaucoup se marient à l’'Église ?
Pour beaucoup, le mariage marque d'abord un passage, un engagement pour lequel l'Église est le plus fort marqueur symbolique, et pas seulement par des rituels extérieurs. Le mariage religieux donne tout son sens à la démarche du couple.

Au fond, on rêve d'originalité et d'un mariage différent... tout en aspirant à vivre une journée qui corresponde à un "vrai" mariage qui marque l'engagement... et donc pas trop différent. Les deux dimensions se combinent.

L'ouverture du mariage civil aux homosexuels respecte-t-elle cette altérité ?
Le mariage s'inscrit dans une tradition où l'union a toujours été envisagée entre un homme et une femme, si bien qu'on peut être surpris que les homosexuels réclament de pouvoir se marier. Mais leur demande confirme à mon sens la force symbolique du mariage et démontre qu'il reste attractif.

Le mariage ne risque-t-il pas d'être fragilisé ?
Si le projet de loi du mariage pour tous est voté, ce sera une rupture. Mais je suis certain que l'institution du mariage tiendra bon. On constate que l'instauration du Pacs, il y a dix ans, n'a pas amoindri sa cote. Pas plus que les divorces n'ont altéré son image. Il s'agit d'un engagement marqué par un moment exceptionnel : c'est un signe d'une force incomparable.

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Paru le 18 janvier 2018

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