Le Notre Père, si vieux, si neuf

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Avant 1966, la formule la plus couramment utilisée était "Et ne nous laissez pas succomber à la tentation" © Matthieu Méron
Avant 1966, la formule la plus couramment utilisée était "Et ne nous laissez pas succomber à la tentation"
Avant 1966, la formule la plus couramment utilisée était "Et ne nous laissez pas succomber à la tentation" © Matthieu Méron

La traduction du Notre Père change ! Vous nous avez écrit pour nous dire votre enthousiasme, votre attachement à cette prière éternelle…

À propos de l'article

  • Créé le 01/12/2017
  • Publié par :Christophe Chaland
  • Édité par :Cécile Picco
  • Publié dans Pèlerin
    1er décembre 2017

Trois petits mots à la place de trois autres.

La nouvelle traduction liturgique du Notre Père, en vigueur dès ce 3 décembre dans les églises de France, aurait pu passer inaperçue au-delà du cercle des catholiques.

C'était sans compter la place unique qu'occupe, dans la piété populaire, ce trésor commun à tous les chrétiens, l'unique prière transmise par Jésus. Le philosophe Raphaël Enthoven en a fait l'expérience : une de ses chroniques radio sur le Notre Père, abracadabrante, a suscité une polémique telle qu'il a dû faire amende honorable…

À partir du 3 décembre, les chrétiens concluront donc le Pater par : « Et ne nous laisse pas entrer en tentation… », au lieu de : « Et ne nous soumets pas à la tentation… » Bien que fidèle au texte grec du Notre Père, cette dernière formule peut en effet laisser penser que la tentation dépend de Dieu, ce que le Nouveau Testament réfute fermement par ailleurs : « Dieu ne tente personne », affirme clairement Jacques dans son épître (Jc 1, 13).

À lire aussi sur Pèlerin : ce qui change dans la traduction du nouveau "Notre-Père".

À l'occasion de ce changement, une trentaine de lecteurs ont répondu à l'appel paru dans Pèlerin : « À force d'être répété, le Notre Père peut-il perdre sa saveur ? Comment les mots transmis par le Christ rejoignent-ils votre vie ? »

Parmi les lettres, celle André : « Toutes mes nuits, je dis le Notre Père en me retenant de le “réciter”, pour mieux l'exprimer, en profondeur, dans l'intention même de Jésus. » La sagesse et l'expérience qui émanent de ces courriers sont telles que le journaliste qui s'y plonge ne sait plus s'il fait son métier ou une retraite spirituelle… « En effet, on peut réciter le Notre Père machinalement, et même en pensant à autre chose, observe Cathy. Dans ce cas, on n'y trouve plus qu'une enveloppe vide, et l'on rabâche, ce que Jésus dénonce. »

Il faut alors s'interroger sur son attitude intérieure, suggère-t-elle : « Le fait de perdre le goût de quelque chose ne signifie pas que cette chose n'a plus de goût. Les Hébreux dans leur traversée du désert, après être sortis d'Égypte, avaient pris en dégoût la manne, pourtant délicieuse comme au premier jour ! »

Lentement, profondément et sincèrement

Chacun le sait, les mots les plus chargés de sens n'échappent pas à l'usure de la répétition. Et tout le monde n'a pas l'ardeur de la philosophe Simone Weil (1909-1943), convertie à l'âge adulte, qui porta cette vigilance au plus haut point. Après avoir été « saisie par Jésus », selon ses propres mots, elle s'imposa pour unique pratique de piété quotidienne de réciter le Pater, « avec une attention absolue ». Mais cette mystique si entière est morte jeune.

La question se pose, pour les croyants ordinaires : avec le temps, comment demeurer présent en prononçant ces mots de feu, porteurs de la présence du Seigneur mais éteints par l'inattention ? Un premier conseil est répété à l'envi par nos lecteurs : ra-len-tir ! « Il faut dire lentement le Notre Père, profondément, sincèrement », affirme Dany, rassurante.

Il faut dire lentement le Notre Père, profondément, sincèrement.

« La prière de Jésus est universelle, elle a toujours la même force. Cependant, elle doit être dite lentement, afin que chaque mot résonne et s'imprègne en nous. Alors nous recevons des fruits de paix, de douceur, d'amour », témoigne Marie-Thérèse. Ralentir, oui, pour mieux méditer. Ce que fait Marie-Simone : « Je me suis astreinte depuis longtemps à décortiquer le texte, en pesant chaque mot, chaque expression, pour en tirer la signification – une sorte d'explication de texte comme dans l'école de mon enfance. »

“Avec mes frères et sœurs humains”

À la messe, il faut bien prendre le même train que ses voisins, plus souvent express qu'omnibus. Mais dire en commun le Notre Père, juste avant la communion, a un sens fort : tous se reconnaissent enfants du même Père avant de recevoir le corps du Christ, qui les réconcilie avec Dieu et entre eux. Cette dimension fraternelle imprègne bien sûr déjà la prière privée : « Quand je dis “notre Père”, témoigne André, je sais que je m'adresse avec mes frères et sœurs humains à quelqu'un de proche, aimant ses enfants. Je demande à ce Père universel de soutenir tous ceux que j'aime dans le concret de leur vie. Je fais part alors de mes interrogations, de mes doutes, voire de mes révoltes. »

Laisser résonner les mots de la prière dans sa vie est essentiel, et pas si compliqué. Les enfants le font spontanément, comme le révèle cette anecdote rapportée par Michèle :

« La prière de Monique, ma cousine, est restée célèbre dans la famille. Elle avait environ 4 ans et sut bien vite réciter le Notre Père, à l'unisson de ses aînés, quotidiennement. Un jour, ses parents prêtent attention à ce que dit leur petite Monique. Ils entendent : “Et ne nous laisse pas tomber à la récréation…” Disant cela, Monique priait de tout son cœur, elle adressait en toute confiance à Dieu la prière qui, pour elle, avait vraiment du sens ! »

La petite Monique brodait ainsi sa vie sur le Notre Père… comme saint François d'Assise, qui a réécrit la prière du Seigneur à sa façon. Plusieurs de nos lecteurs prennent ce chemin et livrent leur propre version du Notre Père.

La nouvelle version du Notre Père en langue des signes.

 

Mais s'exposer aux mots du Notre Père avec sa vie peut engager dans un dur combat spirituel. Gisèle en témoigne douloureusement : « Plus jeune, je le récitais machinalement, comme beaucoup. Ayant subi, enfant, les violences verbales d'un père, cette prière ne me réconfortait guère. “Que votre volonté soit faite” me paraissait inquiétant. Plus tard, la douloureuse perte d'un petit-fils de 7 ans m'a éloignée de ce texte. Enfin, le suicide de notre fille, maman de ce petit garçon, a été le plus blessant. “Ne nous soumets pas à la tentation” : où sont le réconfort et l'amour là-dedans ? Là, ça ne passe plus du tout », conclut Gisèle. Vincent, lui, a perdu une fille à la naissance, voilà neuf ans. « Même si ce drame n'a pas entamé ma foi, j'ai du mal à penser que la volonté de Dieu ait été de faire que ma fille ne puisse pas vivre », reconnaît-il.

Le courage d'appeler Dieu “Père”

La morsure du mal peut déformer la révélation de Dieu-Père, jusqu'à suggérer un Dieu pervers.

Pour éloigner la tentation d'imputer le mal au Père, c'est vers Jésus qu'il faut regarder. Que dit-il de son Père ? Il l'appelle « Abba », un équivalent de « Papa ». Le pape François insiste sur ce point : « Tout le mystère de la prière chrétienne se résume ici, dans ce mot : avoir le courage d'appeler Dieu par le nom de Père. Jésus révèle que Dieu est un bon Père, et nous dit : “N'ayez pas peur !” » (Audience générale du 17 juin 2017.)

Jésus, à l'heure de la Passion, n'échappe pas à la peur et demande à son Père de l'en protéger, tout en se remettant à lui : « Non pas ce que je veux, mais ce que tu veux. » Une remarque du P. José Tolentino Mendonça, théologien portugais, nous oriente vers le mystère : « Le Notre Père s'achève avec la demande : “Délivre-nous du mal.”

Lorsque Jésus est sur la Croix, les autorités se moquent de lui en disant : “Que Dieu le délivre, s'il l'aime.” Ce sont les deux seuls emplois de ce verbe “délivrer” dans l'Évangile de Matthieu, observe le théologien. Comme si le mystère de la Croix était la concrétisation de ce que nous demandons en disant : “Délivre-nous du mal.” » Dire à Dieu : « Que ta volonté soit faite », est comme avancer sur une voie escarpée, à certains moments de la vie.

Michelle, comme d'autres lecteurs, change légèrement cette demande en : « Que ta volonté soit fête. » Pour « garder le cap espérance », précise-t-elle. La sobre prière du Notre Père peut conduire celui qui se laisse travailler par elle à des approfondissements insoupçonnés. Mais il y faut patience et persévérance. Cathy confie : « Pour moi, goûter le Notre Père, le prier avec joie, a pris des années. C'est venu au fur et à mesure que je découvrais que j'étais aimée de notre Père, désirée, conçue et voulue comme sa fille. »

Alors les appels contenus dans la prière peuvent être mieux entendus. Désirer vraiment que la volonté du Père soit faite, c'est se retrousser les manches pour y travailler. Maïté exprime « avec une sorte de cri ardent » son désir que vienne le « règne de paix, de joie, de justice », mais elle interroge : « Que faisons-nous pour procurer du pain aux 800 millions d'affamés de notre Terre ? » Et elle détaille ce qu'elle entreprend, à sa mesure : « Je me tiens au courant chaque année des données chiffrées. J'en parle, je forme mes petits-enfants au non-gaspillage, je soutiens le CCFD, j'offre les fruits de mon verger aux plus modestes. »

Quant au pardon des offenses, « hélas, il faut y travailler sans cesse, des fautes les plus futiles aux plus graves. C'est un travail de Romain ! », s'exclame-t-elle. Le journaliste qui a décortiqué ces témoignages, lui, ressort de son travail rempli de sagesse.

Vos commentaires

6 Commentaires Réagir

"nouveau" Notre Père

MichelW 08/12/2017 à 22:39

"La prière de Monique, ma cousine, est restée célèbre dans la famille. Elle avait environ 4 ans et sut bien vite réciter le Notre Père. Un jour, ses parents prêtent attention à ce que dit leur petite Monique. Ils entendent : “Et ne nous laisse ... lire la suite

Notre Père

MARIE 07/12/2017 à 10:59

Je préfère cette nouvelle version car l'ancienne "et ne ne soumets pas...", même si nous nous y étions habitués, pouvait laisser imaginer un Dieu tentateur; celle que nous disions enfants: "et ne nous laissez pas succomber à la ... lire la suite

Traduction du Notre Père

ligoinne 03/12/2017 à 11:49

Abonné à Pèlerin, j'ai lu avec plaisir cet article. Mais il m'a laissé sur ma soif et j'ai effectué des recherches sur google avec les motes-clés "notre père grec" et j'ai trouvé en première ligne ce site d'un monastère orthodoxe : ... lire la suite

Notre Père

xavier 03/12/2017 à 09:06

Bonjour Je préfère "Résistons à la tentation" proposé dans Hozanna. La phrase négative reporte la décision sur Dieu, à l'inverse du verbe positif qui nous conduit à un choix de vie positive. Demeurez des "mous"(évangile: les ... lire la suite

ST PAUL S'EST RÉJOUI QUE DIEU N'AIT PAS ÉPARGNÉ SON FILS..

fraber75 02/12/2017 à 20:17

Dieu a livré son Fils au hommes pour que les hommes le livrent à la mort. Cette phrase du théologien Urs von Balthazar est terrifiante. Elle souligne la dimension sacrificielle du Golgotha. Nous clouons Jésus sur sa croix et Jésus paye au prix de ... lire la suite

Pater

penelope 02/12/2017 à 20:15

Oui cette version est meilleure que celle qu’on avait coutume de dire et qui semblait reprocher à Dieu de nous tenter; celle qui avait abandonnée il y a longtemps aurait été bonne aussi ( ne nous laisse pas succomber à la tentation, cela signifiait ... lire la suite

Paru le 7 décembre 2017

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