Lætitia, lycéenne victime de cyberharcèlement : "Facebook a failli me tuer"

agrandir "G reçu message bizar 2 ta part. c koi 7 vidéo porno ?"
"G reçu message bizar 2 ta part. c koi 7 vidéo porno ?" © Nicolas Francescon
"G reçu message bizar 2 ta part. c koi 7 vidéo porno ?"
"G reçu message bizar 2 ta part. c koi 7 vidéo porno ?" © Nicolas Francescon

Le 20 novembre 2014, le monde célèbre le 25e anniversaire de la Convention relative aux droits de l’enfant. À cette occasion, le Bureau international catholique de l’enfance (Bice) se mobilise pour la défense des mineurs harcelés sur Internet et pour une prise de conscience des harceleurs. Lætitia a choisi d’être la marraine de cette campagne. Voici son histoire.

À propos de l'article

  • Créé le 17/11/2014
  • Publié par :Laurence Valentini
  • Édité par :Aurore Hautbois
  • Publié dans Pèlerin
    6885, du 13 novembre 2014

Dans la cour du lycée Louis Rascol, à Albi (Tarn), Lætitia, 17 ans, lance : « On s’retrouve au Cosy ? » La jeune fille et ses amis, élèves en terminale technologique, ont pris l’habitude d’aller boire un pot place du Patus Crémat, à dix minutes du lycée.

En ce mois de mars 2011, le vent d’autan souffle en rafales. Impossible de s’installer dans les fauteuils en osier près de la fontaine. La bande s’engouffre dans le café. Malik, le patron, prend les commandes. « Un coca, une bière, un thé citron… » Lætitia recoiffe ses cheveux roux et ôte son écharpe.

Son téléphone portable vibre dans la poche de son jean.

G reçu message bizar 2 ta part. c koi 7 vidéo porno ?

→ texto de Bastien, meilleur ami de Lætitia.

Les doigts de Lætitia, aux ongles vernis rouge, tapent avec agilité sur l’appareil tactile : « j ne comprends pa 2 koi tu parles » « mè c toi ki vien de me la demander » « c 1 erreur. kiss a + » Malik blague : « Vous, les jeunes, vous vivez collés à vos portables ! » Les adolescents rigolent, Lætitia aussi. Lorsqu’elle quitte le bar pour prendre son car et rentrer chez elle, à Gaillac, à 27 km d’Albi, le vent des fous n’a pas faibli.

La jeune fille pousse la porte de la maison vide. Ses parents, Marie-Josèphe et Philippe, tiennent un magasin de jeux vidéo et rentrent tard. Dans sa chambre peinte en rose, des peluches envahissent le lit à baldaquin. Des photos de ses amis - Margaux, Julie, Bastien - sont punaisées au mur.

Dans son lycée, Lætitia est très "populaire". Sur son bureau, l’écran de son ordinateur affiche sa page Facebook (un réseau social) avec, en bandeau, le nombre de ses amis virtuels : 480. L'adolescente y raconte ses vacances, ses soirées. Elle y poste aussi des photos d’elle, drôles, insolites ou mélancoliques.

Ce soir-là, intriguée par le message de Bastien, elle fait une recherche et découvre qu’il existe une dizaine de copies de son « profil » [pages créées par une personne sur le réseau social], avec sa photo et des propos aguicheurs : « Je m’appelle Lætitia, j’ai 17 ans. Je suis jolie et ouverte à toutes les propositions. » « Jamais je n’ai écrit de telles choses ! » se dit-elle.

Depuis sa vraie page Facebook, elle avertit ses amis :

Quelqu’un se sert de mon identité… si vous tombez sur des sites à mon nom, avec des trucs sexuels, signalez-les au système pour qu’ils soient fermés.

→ Lætitia.

Lætitia se dit : « C’est sûrement la mauvaise farce d’une copine jalouse… »

Le lendemain, au lycée, l’adolescente oublie l’incident. Le soir, elle reçoit, sur Facebook, un message posté depuis un compte intitulé « Le justicier » : « Je veux la vidéo où tu couches avec un garçon et dont tout le monde parle. » Elle répond : « Cette vidéo n’existe pas, faut pas croire ce que l’on raconte. » « Le justicier » insiste : « Je le sais bien ! Donne-moi quelque chose de toi… si tu veux que j’arrête. » Elle comprend soudain et tape : « Mais t’es un grand malade ! »

 Vidéo. Le cyberharcèlement - film interactif. Source : Net Ecoute. Durée : 1 minute 21 secondes.



Les jours suivants, des messages obscènes lui parviennent. L'auteur utilise différents pseudonymes : "Le Justicier", "Le Corbeau", "Christel Martin", "Romain D". Il lance un compte à rebours. « Dans 10 jours, tu auras une surprise ! » Puis, « J moins 9 », « J moins 8 »… Au jour J, Lætitia découvre une page avec sa photo, des allusions sexuelles avec, en prime, son numéro de téléphone divulgué à tous !

Mi-avril, des SMS inquiètent la jeune fille : « jtvois, tu fumes et tu es b1 jolie aujourdhui » ; « chuis juste derrière twa ds le bus… » Lætitia se dit que son persécuteur vit dans son environnement et la surveille de près. Elle a peur et, un soir, finit par alerter ses parents.

Dans la cuisine, Philippe, son père, un homme au physique de rugbyman, et Marie-Josèphe, sa mère, préparent le repas. Son frère, Nicolas, et son épouse, Marylin, qui vivent à proximité, sont venus dîner. Laetitia révèle : « Je reçois des messages angoissants d’une personne que je ne connais pas et qui disent des trucs sur moi. Ils me présentent comme une vraie p… Tous ceux que je connais peuvent les lire. Je crois même qu'on me suit dans la rue. »

Son père tombe des nues : « Il faut démasquer ce pourri ! Je vais lui casser la figure ! » Son frère aussi est prêt à en découdre. Sa mère propose : « Il faudrait aller porter plainte mais il est trop tard ce soir. Demain, nous travaillons à la boutique. Marylin, tu pourrais l'accompagner à la gendarmerie ? »

Le lendemain, l’adolescente se rend à la gendarmerie de Gaillac avec sa belle-sœur. La réaction de l’officier l’anéantit : « Vous voulez porter plainte mais vous ne savez même pas qui est derrière tout ça. Vous feriez mieux d’arrêter d’aller sur Facebook ! ». Il enregistre toutefois une main courante.

Choquée, Lætitia se confie à Julie et Kevin, ses amis, mais l’attitude de ses camarades la déçoit :

Oh ! Tu en fais des histoires pour une mauvaise blague. C’est de ta faute aussi : tu discutes avec tout le monde. Tu es trop « populaire », c’est tout.

S'estimant incomprise, l'adolescente n'aborde plus le sujet et se retranche dans un silence minant. À l’école, elle fait bonne figure, souriante, joyeuse.

À la maison, elle ment à ses parents pour qu’ils ne s’inquiètent plus : « C’est fini, je vous dis ! Je ne reçois plus de messages de l’inconnu. Il faut passer à autre chose. » Le soir, en revanche, elle pleure dans sa chambre. Chaque notification Facebook « vous avez un nouveau message », chaque SMS la terrorise. Son persécuteur lui a donné son numéro de portable, c’est son seul indice. Mai 2011, elle décide de conserver des traces du harcèlement. Elle réalise des « captures d’écran », les imprime et les range dans un dossier.

Le lundi 30 mai, alors que Lætitia révise le bac, au lycée, elle reçoit ce SMS : « Je sors du bureau du CPE [conseiller principal d’éducation], ça s'est mal passé, dc ce soir, c ta fet sur internet g besoin 2 me défouler. » Lætitia se précipite chez le CPE. « J'ai un problème avec un des garçons qui vient de sortir de chez vous, dit-elle, sans plus de précisions. Mais je ne connais pas son nom. »

Vidéo. Campagne de prévention du harcèlement à l'école- Chimène Badi.  Source : Ministère de l'Education.



Le CPE lui désigne un groupe d’élèves dans la cour. « Ce sont eux que j'ai reçus. » Lætitia compose le numéro du harceleur. L'un des adolescents, malingre, cheveux longs, sort son portable. La jeune fille se dirige vers lui. Elle ne le connaît pas, ne l’a jamais remarqué : « Maintenant je sais qui tu es, tu vas cesser tes messages de m... Je te préviens, je vais demander ton nom au CPE et porter plainte. » Le jeune homme bafouille que ce n'est pas lui, qu'on l'a forcé… La sonnerie de la reprise des cours retentit. Il en profite pour s'éclipser.

Le soir même, avec son père, muni du dossier qu’elle a constitué et du nom de l’individu, Lætitia retourne à la gendarmerie de Gaillac. Cette fois, l’officier enregistre la plainte. Pourtant jusqu’à la fin du mois de juin, le harcèlement continue. La jeune fille passe son bac et l’obtient.

Vidéo. Campagne de prévention du harcèlement à l'école - Christophe Lemaître.  Source : Ministère de l'Education.



Juste avant son départ en vacances, un message l’informe : « Tu vois, ta plainte n’a servi à rien. Je te laisse tranquille pour le moment, mais t’inquiète, je reviendrai à la rentrée. » Lætitia l’oublie pendant les vacances. Au mois de septembre, elle s’installe pour une nouvelle vie, avec son amie Margaux, dans un appartement, à Castres où elle entame un BTS de communication.

Soudain, le 6, elle reçoit une avalanche de messages et de coups de fil de « clients » en quête d’une prostituée. L’un d’entre eux lui apprend que ses coordonnées ont été mises sur un blog [un site web] à son nom, dans lequel elle proposerait « ses services ». Elle n’en dort pas de la nuit. Même à Castres, son harceleur la suit.

Sur les recommandations de son père, le lendemain, elle change de numéro téléphone, deux jours avant ses 18 ans. Le calme s’installe enfin. Mais elle est fatiguée, ébranlée, déprimée. Elle manque les cours à la fac, se replie sur elle.

Paul, un cyber-gendarme de Gaillac, la contacte, en novembre 2011 : « Je viens d’étudier votre dossier, je peux vous aider. Il faudrait que l’on se rencontre ». Le rendez-vous fixé, elle s’y rend « à reculons », raconte à nouveau son histoire, transmet à l’officier de nouvelles de captures d’écran. Et le quitte sans grand espoir.

Vidéo. Internet pas net. Source : Education Nationale. Durée : 1 minute 16 secondes.


Internet pas net ! par EducationFrance

Le 10 décembre 2011, Lætitia doit sortir avec des amis. Pour l’occasion, elle a acheté une bouteille de vin mais la soirée est annulée. Seule dans son appartement, elle se morfond, zappe d’une chaîne de télé à l’autre, quand un SMS la terrasse : « Coucou, devine qui est de retour ? » Elle panique :

Comment a-t-il pu se procurer mon nouveau numéro ? Tout recommence !

→ Lætitia.

Désespérée, elle saisit tous les comprimés qui lui tombent sous la main et les avale avec des gorgées de vin. Elle est à demi-consciente quand sa mère lui envoie un texto. Ce message la ramène à la réalité. Elle appelle le 18 et se réveille, le lendemain, dans un service de réanimation. Un mois plus tard, Simon, son ex-petit ami revenu du Canada, lui demandera : « Pourquoi tu n’as pas répondu à mon message ? » Ce n’était donc pas son harceleur qui était de retour ! 

Depuis, Paul, le cyber-gendarme a obtenu les aveux du harceleur. Le 28 novembre 2013, il a été condamné en Correctionnelle à huit mois de prison avec sursis, assortis d’une mise à l’épreuve de deux ans avec obligation de se faire soigner et à verser 5 000 euros à Lætitia en réparation du préjudice moral.

Le condamné a fait appel. Lætitia, avec le Bice, témoigne dans les écoles et jusqu’à l’Onu de ce qui lui est arrivé. Pour que plus personne ne tombe dans ce piège.

 Informations pratiques 

→ 20 novembre 2014, Journée mondiale des droits de l’enfant, est aussi la date anniversaire des 25 ans de la Convention relative aux droits de l’enfant qui stipule le droit de tout enfant à la santé, à l’éducation et à ne pas être « séparé de (ses) parents » contre son gré. Crée en 1948, le Bureau international catholique de l’enfance (Bice), présent dans 66 pays, participe au Comité qui surveille l’application de cette Convention.

→ Dans le cadre de sa campagne « Stop au harcèlement sur Internet », il invite les jeunes de plus de 13 ans à signer une pétition visant à susciter une prise de conscience.

9 % des collégiens déclarent avoir subi une insulte via SMS ou Internet. En cas de cyberharcèlement contacter Net écoute. Numéro vert : 0 800 200 200. Adresse Internet : www.netecoute.fr


Vos commentaires

0 Commentaire Réagir

Paru le 22 juin 2017

Notre Librairie

Voyages et croisières