La rage de vivre des écoles rurales

agrandir À Ponthoile, dans la Somme, l'école ne compte que 28 élèves, de la maternelle au CM2.
À Ponthoile, dans la Somme, l'école ne compte que 28 élèves, de la maternelle au CM2. © Mathieu Farcy
À Ponthoile, dans la Somme, l'école ne compte que 28 élèves, de la maternelle au CM2.
À Ponthoile, dans la Somme, l'école ne compte que 28 élèves, de la maternelle au CM2. © Mathieu Farcy

Les fermetures de classes rurales prévues à la rentrée prochaine menacent la vitalité de nombreux villages. Mais leurs habitants ne baissent pas les bras. Ils cherchent des solutions. Et parfois, ils les trouvent.

À propos de l'article

  • Créé le 12/04/2018
  • Publié par :Estelle Couvercelle / Pierre Wolf-Mandroux
  • Édité par :Sabine Harreau
  • Publié dans Pèlerin
    7063 du 12 avril 2018

Banderoles, occupation des écoles, manifestations… La nouvelle carte scolaire, dévoilée comme chaque année en février, a provoqué une vague de protestations d'une ampleur rare dans les campagnes. Car les fermetures de classes du premier degré y seront légion.


Une fermeture nette de 808 classes en milieu rural !

Le ministre de l'Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, a bien tenté d'éteindre l'incendie en annonçant le 5 mars que 200 à 300 classes « grand maximum » allaient disparaître en septembre en zones rurales. Mais le syndicat majoritaire de professeurs dans le primaire, le SNUipp-FSU, a fait ses propres calculs, très complets, et est parvenu à une fermeture nette de 808 classes en milieu rural !

Certes, des ajustements seront encore possibles jusqu'à la rentrée. Mais la différence entre le discours et les faits reste énorme. Celle-ci s'explique par la méthode de calcul. Le syndicat a compté les classes rurales promises à la fermeture de 90 départements, alors que le ministère de l'Éducation ne l'a fait que dans les 45 départements les plus ruraux.

La petite astuce arithmétique ne plaît guère sur le terrain, où chaque fermeture est douloureusement ressentie. Pèlerin s'est rendu pour cette enquête dans le Lot, où quatre fermetures nettes sont prévues ; dans le Lot-et-Garonne, où le chiffre s'élève à douze, et dans la Somme où on déplore vingt-trois fermetures. Dans certains villages samariens, la fermeture de classes signifie même celle de l'école tout entière !

À Ponthoile, moitié moins d'élèves en quatre ans

La preuve à Ponthoile (Somme), 630 habitants, où l'école devrait justement mettre la clé sous la porte, suite à la fermeture de ses deux classes. L'inspectrice de circonscription a prévenu de cette décision Jean-Luc Massa-lon, le directeur de l'établissement, par un courriel daté du 18 janvier dernier. La veille, ce dernier était pourtant reçu par le ministère de la Culture, à Paris, afin d'y être félicité pour son projet pédagogique innovant… Le 23 février dernier, le conseil départemental de l'Éducation nationale a confirmé la mesure, applicable dès la rentrée prochaine.


Tous se mobilisent, sans jamais bloquer l'établissement et donc empêcher les cours.

Face à cette échéance, le maire, les parents d'élèves et les deux professeurs des écoles ne baissent pas les bras. École recouverte d'une bâche noire pendant plusieurs jours, déplacements à Amiens pour y être entendus par l'inspecteur d'académie et le préfet : tous se mobilisent, sans jamais bloquer l'établissement et donc empêcher les cours. Reste que les 28 élèves, répartis dans deux classes multiniveaux allant de la maternelle au CM2, sont inquiets. Et leurs parents avec.

C'est aussi l'inconnu pour les deux enseignants et les deux employés de l'école : où seront-ils mutés en septembre prochain ? Néanmoins, tout le monde, à Ponthoile, connaît la réalité des effectifs scolaires : de 48 en 2014, le nombre d'élèves chutera à 24 en septembre prochain. « Soit une baisse de moitié en quatre ans », argumente la direction académique de la Somme. « C'est vrai, nous faisions le dos rond depuis plusieurs années, passant discrètement entre les mailles du filet à chaque nouvelle carte scolaire », reconnaît Jean-Luc Massalon.


Cette évolution a mis fin aux dérogations qui permettaient aux parents de choisir le lieu de scolarisation de leurs enfants.

Pour maintenir les effectifs, le maire, Henri Poupart, acceptait les enfants des communes voisines. Mais tout a changé en 2017, quand la compétence scolaire a été attribuée à la nouvelle communauté de communes de Ponthieu-Marquenterre, regroupant 71 communes et 3 274 habitants. Cette nouvelle collectivité mise sur « un regroupement pédagogique concerté » (RPC), implanté à Nouvion, ancien chef-lieu de canton situé à 5,4 km de Ponthoile. Cette évolution a mis fin aux dérogations qui permettaient aux parents de choisir le lieu de scolarisation de leurs enfants. Ceux-ci viendront donc grossir les rangs de l'école de Nouvion, où l'effectif par classe pourrait atteindre 28 élèves.

Perte de proximité mais gain d'efficacité

« Une page se tourne, même si c'est toujours triste de voir une école disparaître dans un village, admet Richard Renard, vice-président de la Communauté de communes, en charge des affaires scolaires. Sur notre territoire, la gestion de 36 écoles publiques réparties sur un territoire aussi grand que le nôtre devient de plus en plus complexe. Avec le regroupement pédagogique, nous perdons, certes, en proximité, mais nous gagnons en efficacité, avec des classes pour chaque niveau, un accès au haut débit pour tous et une dynamique de travail pour les enseignants qui travailleront davantage ensemble.


Dans nos campagnes, la population recherche une qualité de vie et d'éducation.

Enfin, le groupe scolaire est situé en face du collège. Un lieu idéal pour préparer les écoliers au passage dans le cycle supérieur. » « Seulement, nous, nous ne voulons pas de ces usines pour gosses, s'emporte le maire de Ponthoile. Dans nos campagnes, la population recherche une qualité de vie et d'éducation. » « Nos gamins ne sont pas des pions que l'on déplace d'un endroit à l'autre au nom de la sacro-sainte logique des chiffres », s'insurge Karine Michaud, dont deux des trois enfants sont scolarisés à l'école primaire. Quant à Nathalie Quennehen, elle est inquiète pour Nathan, son fils aîné scolarisé en CE1. « Il bénéficie ici d'un vrai suivi personnalisé, dit-elle. Son professeur est à son écoute et ses camarades l'encouragent. À Nouvion, au sein d'une classe passée de 14 à près de 30 élèves, j'ai bien peur qu'il décroche… »

« Les fermetures de classe dans le monde rural se poursuivent depuis quarante ans, quelles que soient les majorités », rappelle Pierre Champollion, spécialiste des écoles rurales et président de l'Observatoire éducation et territoires. Les classes uniques, qui regroupent des élèves de différents niveaux dans les campagnes, se réduisent comme peau de chagrin.


De 7 000 en 2005, elles sont passées à 3 000 aujourd'hui. Pourquoi ? « Car elles sont considérées comme coûteuses par le ministère », répond le chercheur. On y trouve en effet moins d'élèves par professeurs que dans les villes. Et il n'est souvent pas possible de répartir les élèves dans d'autres classes en cas d'absence du professeur, ce qui oblige l'Éducation nationale à engager des remplaçants.


Ce recrutement va surtout profiter aux quartiers difficiles des villes.

De son côté, le ministère met en avant le vieillissement, indéniable, de la population dans les campagnes ainsi que la diminution du nombre d'élèves du premier degré en France à la rentrée prochaine : 32 000 en moins. Le gouvernement souligne aussi, à raison, son effort de création de postes – 3 880 professeurs des écoles dès septembre – à la rentrée prochaine alors que le nombre d'élèves baisse. Mais ce recrutement va surtout profiter aux quartiers difficiles des villes.

En effet, en 2017, le gouvernement a expérimenté l'instauration de douze élèves maximum en CP dans les écoles situées en réseau d'éducation prioritaire renforcée (REP +). Les résultats ont dépassé ses espérances, avec des élèves en avance de plusieurs semaines sur les apprentissages. Il a donc décidé d'étendre l'opération, réservant au passage ces nouveaux postes à ces zones urbaines.

À Gréalou, logement gratuit contre enfants en bas âge !

À Gréalou, dans le Lot, les habitants l'ont échappé belle. En février dernier, la maire, Valérie Védrune, apprend que l'une des deux classes de son école va certainement fermer à la rentrée. En urgence, elle passe une annonce sur le site Le Bon coin. La mairie y propose un logement gratuit pendant un an à une famille avec des enfants en bas âge. Les demandes affluent, la famille est choisie et la classe menacée est sauvée grâce à cette arrivée d'enfants. Pour l'instant. Car le nombre de petits Gréalonois continue de diminuer, même si la population, de 270 habitants, croît légèrement.


Notre école, c'est notre dernier combat.

« Notre école, c'est la dernière chose qui nous reste, notre dernier combat, assure Emmanuel, père de deux élèves. Le jour où elle disparaît, les familles n'auront plus d'intérêt à s'installer ici. On deviendra un lieu-dit. » L'hypothèse est inconcevable pour cet hôtelier qui vivait auparavant à Barcelone et s'est installé ici pour la qualité de vie. « Cette école permet aux parents d'être moins sur la route, alors qu'on roule déjà en permanence pour tout faire, remarque Emmanuel. Mais, surtout, elle nous permet d'avoir une vie de village. D'être une communauté. »


Une bonne partie de la vie sociale, à Gréalou, tourne autour de l'école.

Une bonne partie de la vie sociale, à Gréalou, tourne autour de l'école. Les parents sympathisent à la sortie des cours. Ils se retrouvent aux spectacles. Ils montent des projets pour financer les voyages scolaires. Afin que l'école ne meure pas, la commune a aussi aménagé certains de ses terrains pour m les vendre à bas prix à des familles. « Cela nous a coûté 200 000 €, souligne la maire. On l'a vraiment fait pour sauver l'école. » Et, avec elle, la qualité de l'enseignement.

Car un regroupement des classes rurales impliquerait des classes plus fournies et une fatigue accrue des élèves, avec des trajets scolaires plus longs. « L'Éducation nationale ne cesse de nous dire que l'intérêt de l'enfant doit primer sur tout. Et à côté, elle prend des décisions purement financières », rétorque Emmanuel.

À Blanquefort, naissance d'une école d'un nouveau genre

La désertification rurale et la concentration des populations dans les métropoles seraient-elles donc inéluctables ? Aucunement. Une visite à Blanquefort-sur-Briolance (Lot-et-Garonne) nous prouve qu'il n'y a pas de fatalité. Blanquefort est loin de tout. Des villes, des autoroutes, du train, des entreprises. Et pourtant, son école se porte à merveille. Sophie Gargowitsch, la maire du village, nous reçoit dans son bureau pour nous expliquer pourquoi. Elle l'aime, sa belle petite école. Alors elle s'est retroussé les manches lorsqu'elle a appris en 2015 qu'une des trois classes du regroupement scolaire (RPI) qu'elle a monté avec la commune voisine de Gavaudun allait probablement fermer en 2018, menaçant directement son établissement, qui n'abrite qu'une classe (1).


Elle l'aime, sa belle petite école.

L'idée lui vient alors d'en faire une école Montessori (2) après avoir vu les bienfaits de cette pédagogie sur un membre de sa famille. Sans complexe, elle sollicite directement la ministre de l'Éducation nationale. Celle-ci lui donne son accord. Tout le village se mobilise. Les enseignantes acceptent d'être formées à la pédagogie Montessori sur leurs vacances. La commune finance, avec Gavaudun, cette formation, ainsi que l'acquisition du matériel. Coût : 13 000 €. Un financement participatif sur Internet est lancé.

À la rentrée 2016, l'école de Blanquefort devient la première école Montessori publique. Depuis, la mairie est submergée de demandes. « J'ai 22 familles en attente », détaille la maire. La condition pour s'y inscrire étant que la famille habite à Blanquefort ou Gavaudun, Blanquefort gagne 94 habitants ! « Les familles viennent de Normandie, de Grenoble, de Toulouse… énumère Sophie Gargowitsch. Beaucoup sont des néoruraux à la recherche d'une autre vie. L'école est l'aimant de notre commune. Il ne reste presque aucune maison à vendre ! »


L'école de Blanquefort devient la première école Montessori publique.

Le nombre d'élèves a quasiment doublé en trois ans. Et, incroyable mais vrai, une quatrième classe va ouvrir à la rentrée 2018. Le succès est éclatant. « Nous n'avions que notre énergie et nous l'avons utilisée », résume la maire, qui sait donner l'exemple. Chaque mois, elle dépense toute son indemnité de maire – 520 euros – auprès des producteurs locaux, souvent en bio, pour la cantine scolaire.

Et si Blanquefort-sur-Briolance n'était que le dernier exemple en date de la longue tradition d'innovation à l'œuvre dans les écoles rurales ? Pierre Champollion en est convaincu : « Toutes les études menées à partir des années 1980 ont montré, à la grande surprise des chercheurs eux-mêmes, que l'école rurale, vue comme sous-équipée et peu performante, avait de meilleurs résultats que la moyenne nationale. Plus elle est isolée, plus elle fonctionne ! Les difficultés ont obligé ces écoles à innover. Même si ce n'est pas idyllique partout. »


L'école rurale a de meilleurs résultats que la moyenne nationale.

Les classes uniques expliquent en partie les bons résultats des classes rurales. Elles favorisent l'entraide entre élèves de différents niveaux, et bénéficient à tous : apprentissage du travail en groupe, autonomie renforcée… Elles permettent aussi aux professeurs de suivre les mêmes élèves sur plusieurs années et donc de s'adapter aux besoins de chacun. « Cela a donné de tels résultats que des écoles des quartiers difficiles ont développé des classes uniques à leur tour », constate Pierre Champollion.


Ne cassons pas cette école rurale qui fonctionne et dont les pratiques innovantes inspirent la ville ! D'autant plus qu'il est bien plus aisé de fermer une école que d'en rouvrir une. Un territoire isolé qui voit partir sa dernière école est condamné. » 

(1) L'État encourage les communes à regrouper leurs écoles en échange d'un maintien du nombre de professeurs. Le nom du procédé : le regroupement pédagogique intercommunal (RPI). (2) Maria Montessori était une pédagogue italienne qui estimait que l'enfant est un être autodidacte, capable d'apprendre par lui-même, notamment via le développement sensoriel.

Le déclin des écoles rurales

b Dans les vingt départements les plus ruraux, les écoles ont perdu 10 000 élèves entre 2011 et 2014. Le déclin va se poursuivre selon les projections.

b Le nombre de communes sans école a augmenté de 27 % entre 1995 et 2014, selon un rapport du Sénat.

b 34 % des communes de moins de 500 habitants avaient une école en 2014, contre 51 % en 1993.

b 84 % des familles avec un ou plusieurs enfants mineurs résident aujourd'hui dans les « grandes aires urbaines », selon l'Insee.

Vos commentaires

0 Commentaire Réagir

Paru le 19 juillet 2018

Notre Librairie

Voyages et croisières