La maison Yersin des petits frères des Pauvres

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Auparavant à la rue, Dominique Lesner est arrivé début mars 2018 dans la maison Yersin. © florent pommier
Auparavant à la rue, Dominique Lesner est arrivé début mars 2018 dans la maison Yersin.
Auparavant à la rue, Dominique Lesner est arrivé début mars 2018 dans la maison Yersin. © florent pommier

Au carrefour de l'accompagnement de nos aînés et de l'inclusion des plus fragiles, les petits frères des Pauvres ont ouvert la maison Yersin, à Paris, où s'invente une manière nouvelle d'avancer en âge.

À propos de l'article

  • Publié par :Romain Subtil
  • Édité par :Sabine Harreau
  • Publié dans Pèlerin
    7063 u 12 avril 2018

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Chaque jour, vers 6h30, Julie sort faire un tour dans le quartier. Âgée de 67 ans, elle a toujours vécu à Paris. Depuis son arrivée à la maison Yersin en mai 2016, lorsque celle-ci a ouvert ses portes, Julie observe la recomposition du sud du XIIIe arrondissement. Bureaux, logements, équipements : tout le bâti semble neuf près de la porte d'Ivry.

La maison Yersin invente de nouvelles manières de vivre et de vieillir ensemble.

À proximité, d'immenses tours rappellent qu'il s'agit d'un quartier populaire, en butte encore récemment au trafic de drogue. Aux alentours, les restaurants chinois ou vietnamiens reflètent la forte immigration asiatique, un marqueur de l'histoire du XIIIe  arrondissement. Dans cet environnement en mutation, la maison Yersin invente de nouvelles manières de vivre et de vieillir ensemble.


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À la tête de cette expérience pilote, on trouve l'association des petits frères des Pauvres qui, depuis plus de soixante-dix ans, veille sur les personnes isolées de plus de 50 ans. Elle a remporté l'appel à projets lancé en 2011 par les pouvoirs publics, afin de compenser la carence en structures d'accueil, à Paris, pour les personnes à la fois âgées et fragiles.


Un déjeuner au réfectoire du 3e étage de la maison.

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L'innovation du lieu ? Avoir intégré, dans un unique établissement de six étages, trois types d'hébergements sociaux : une pension de famille, une résidence autonomie et une petite unité de vie (lire encadré ci-dessous). L'ensemble peut accueillir jusqu'à 62 résidents, tous hébergés en logement individuel.

Nombreux sont ceux qui étaient déjà accompagnés par les « petits frères » avant d'arriver. Plusieurs ont connu l'addiction à l'alcool, ont vécu sans toit. Leur prise en charge par l'association remonte parfois à plusieurs années.

Ancien SDF, Dominique Lesner vit désormais dan un foyer autonome.

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C'est le cas de Dominique. Arrivé sur place il y a deux semaines, il est ravi de son installation. À 66 ans, il y voit la possibilité de se faire de nouveaux amis, et de continuer à écrire des poèmes contant les aventures de Ludo, un petit garçon de 10 ans : un projet de CD, entamé dans le centre d'hébergement et de réinsertion sociale où Dominique résidait avant, devrait bientôt voir le jour. Il se dit « enchanté par la qualité de la nourriture ».

Korotoumé Fofana, auxiliaire de vie sociale et Thierry Bourland, résident, aux manettes à la cuisine.

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Au sein de la petite unité de vie, la plupart des 21 résidents prennent le repas préparé par l'établissement, quand bien même chaque logement est équipé de plaques de cuisson et d'un petit réfrigérateur.


« On est chez nous ! »

« On est chez nous ! » se réjouit Marco, de la résidence autonomie, à l'étage supérieur. Tout en jouant au Triominos, il témoigne de l'esprit de liberté promu par la direction : « Je peux me faire à manger chez moi, ou partager le repas de ceux de la petite unité de vie. »

Jean-marc Suarez, dit Marco, y vit depuis août 2017, avec son chien dit "Papatte".

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Mais pour mettre du liant entre les résidents, il n'affectionne rien tant qu'une troisième possibilité : préparer avec d'autres le déjeuner au cours de l'atelier cuisine que Korotoumé, auxiliaire de vie sociale, anime tous les quinze jours.


Son chien, « Papatte » est bienvenu dans la maison.

Il gardera même une part pour son chien, « Papatte », bienvenu dans la maison : sans lui, il n'aurait pas accepté de venir. La culture du « bon repas », forte chez les « petits frères », suscite des idées pour l'aménagement à venir d'autres espaces communs : des vélos d'appartement devraient être acquis prochainement, car cer-tains se sont enrobés et seraient heureux de faire un peu d'exercice !


LES RECETTES DU SUCCÈS

Un partenariat public/privé : la gestion de l'établissement, propriété de Paris Habitat, est confiée aux « petits frères ». Son fonctionnement est financé par le budget du service de « protection sociale » du département.

Une architecture favorisant la rencontre : tant dans la maison (nombreux espaces communs, terrasses, prochaine salle dédiée au sport) qu'avec le quartier environnant (cabinet médical, café associatif).

Une autonomie encouragée : jusque dans la petite unité de vie, le personnel s'adapte aux besoins de chaque résident, en respectant ses horaires, et son espace personnel, tout en maintenant une proximité sécurisante.

Les plus autonomes aident les plus âgés

Tout comme l'atelier cuisine, les soins mis à disposition par l'esthéticienne rencontrent un vif succès.

Ces animations assurées par des personnes extérieures contribuent à l'équilibre entre une vie communautaire et le respect de l'autonomie.

Proposées par une bénévole, les séances de yoga ont encore à se faire connaître pour entrer dans les mœurs de la maison. Ces animations assurées par des personnes extérieures contribuent à l'équilibre entre une vie communautaire, qui fait se croiser les résidents des différents hébergements, et le respect de l'autonomie de chacun. Un axe essentiel, y compris dans le traitement médical des plus dépendants de la petite unité de vie.

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Les soins sont externalisés : l'établissement ne salarie pas de personnel soignant, même si l'ouverture d'un cabinet médical destiné au grand public, au rez-de-chaussée du bâtiment, peut faciliter la prise de rendez-vous.


Chacun reste libre de choisir son médecin.

Roseline, embauchée depuis un mois après avoir travaillé dans les services infirmiers à domicile, témoigne : « Une grosse partie de mon travail consiste à coordonner les interventions des soignants de chaque résident. Chacun reste libre de choisir son médecin même si je peux envisager, dans certains cas, de ''mutualiser'' l'intervention d'un infirmier, par exemple. Aussi, il nous revient d'être vigilants sur la prise de traitement. »


Korotoumé Fofana, auxiliaire de vie sociale, anime un atelier cuisine. Thierry Bourland, résident, prépare des oignons pour le mafé, un plat africain.

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Korotoumé apprécie la polyvalence des tâches attendues d'elle, comparées à celles, plus répétitives, qu'elle a connues au cours de son stage en éhpad : « Il y a plus d'entraide ici ; les résidents les plus autonomes aident les plus âgés. C'est impossible à imaginer en éhpad où, en plus, le personnel manque. » Pour accroître les liens avec l'extérieur, les « petits frères » vont ouvrir un café associatif, au rez-de-chaussée de l'établissement.

Une cohabitation parfois tendue

Pour les personnes qui ont vécu dans la rue, la maison Yersin est un luxe immense. « J'en ai vu émues aux larmes quand on leur remettait leurs clés en leur disant : ''Vous êtes chez vous'' », commente Oriane Thomassin. La directrice, qui travaille à l'unité des trois hébergements en incitant tous les résidents à utiliser les espaces communs, a bien conscience que le défi est de taille. « Plusieurs étaient bien lotis, avant qu'un accident de parcours, comme un divorce, ne les prive de ressources. Ils vivent leur insertion dans un établissement des ''petits frères'' comme un déclassement. »

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Julie, la promeneuse matinale et membre de la pension de famille, évalue le fonctionnement de la maison : « Ce sont surtout ceux du dessous (les résidents de la petite unité de vie, NDLR) qui sont gagnants.


Pour moi qui suis autonome, les interactions avec des personnes dépendantes peuvent, à la longue, devenir épuisantes. Je dois aussi me préserver, même si je reste demandeuse de liens ! »

Il n'est pas certain que la connexion se fasse entre elle et Martial, 80 ans, qui habite deux étages plus bas. Hémiplégique depuis de nombreuses années, il se plaint de la fatigue provoquée par les « rombières » qui « dégoisent » à longueur de temps…tout en reconnaissant le bénéfice de la maison Yersin, qui l'a rapproché de sa femme (vivant non loin) et s'avère moins coûteuse que sa précédente maison de retraite, dans l'Essonne.

Au soir de la journée, quand la maison s'assoupit, Oriane Thomassin est encore à son bureau. « C'est le moment où je peux m'occuper des papiers », confie-t-elle. Les financements des trois hébergements différents suscitent de nombreuses démarches. La maison Yersin témoigne du partenariat fécond entre le public et le privé : rien n'aurait pu se faire sans l'investissement conjoint du Département et de l'association.

Sa directrice se sait observée, un an et demi après l'ouverture de ce laboratoire d'un « vieillir-ensemble » inédit, où l'entraide guide l'action des salariés, des bénévoles, des résidents. Tout à l'heure, à partir de 21 h 30, le veilleur de nuit prendra le relais. Si besoin, il raccompagnera en douceur ceux qui se seraient endormis devant la télévision de la salle commune jusqu'à leur studio : chez eux, en somme.


Après deux ans de travaux, l'établissement a ouvert ses portes, à Paris, en 2016.

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Une seule maison, trois hébergements sur mesure

Petite unité de vie (PUV) : pour les personnes en perte d'autonomie, c'est une alternative à l'éhpad. La PUV assure la présence d'une personne à proximité, le maintien et le soin à domicile. Pour les plus de 60 ans. 21 studios.

Pension de famille : ce sont des logements accompagnés pour des personnes en grande difficulté sociale : en situation d'exclusion et/ou avec peu de ressources. Pour les personnes de plus de 50 ans. 24 studios.

Résidence autonomie : ce sont des logements individuels associés à des services collectifs. Ceux qui y sont accueillis sont plus autonomes que dans la PUV. Pour les personnes de plus de 60 ans. 17 studios.




À Paris, le Samu social évalue entre 2 000 et 3 000 le nombre de personnes vivant durablement dans la rue. Dans la capitale, les petits frères des Pauvres disposent de sept établissements d'accueil.







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Paru le 10 mai 2018

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