La famille à l'épreuve de la pauvreté

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© Laurent Hazgui / Divergence
La famille à l'épreuve de la pauvreté
© Laurent Hazgui / Divergence

Comment garder une relation de parents à enfants quand la précarité met le quotidien à rude épreuve ? Depuis soixante ans, le mouvement ATDQuartMonde place la famille au cœur de ses actions.

À propos de l'article

  • Créé le 11/10/2017
  • Publié par :Marie-Valentine Chaudon
  • Édité par :Cécile Picco
  • Publié dans Pèlerin
    7037 du 12 octobre 2017

Le couple a déjà deux enfants lorsqu'il obtient un toit, avec l'aide d'une association, mais le travail reste précaire. Les fins de mois se suivent et se ressemblent : comment payer le chauffage, remplir le réfrigérateur, faire face aux imprévus ?

« À chaque rentrée, j'avais mal de voir les autres élèves avec des vêtements neufs, se souvient Maria. Je trouvais injuste de ne pas pouvoir offrir la même chose à mes fils, mais nous trouvions les mots pour leur expliquer que nous n'avions pas les moyens. Mon mari se tenait à mon côté et notre force a été de rester soudés tous les cinq. Mes garçons n'ont peut-être jamais porté les dernières baskets à la mode mais il y a toujours eu beaucoup d'amour entre nous. Maintenant devenus adultes, ils connaissent la valeur de l'argent et savent qu'elle n'est pas la plus importante. »

Militante du mouvement ATDQuartMonde, qui a pour but l'éradication de l'extrême pauvreté, Maria n'a de cesse de témoigner, convaincue que son histoire peut permettre d'aider les autres.

Je veux dire aux parents confrontés à la précarité qu'ils sont capables d'éduquer leurs enfants

« Les difficultés isolent, assure-t-elle. Or il ne faut pas rester seul. Je veux dire aux parents confrontés à la précarité qu'ils sont capables d'éduquer leurs enfants. » Et donne pour preuve sa plus belle victoire : deux de ses fils ont décroché le bac. « Je n'avais connu que le fond de la classe, là où on décroche, raconte-t-elle. Je voulais que mes enfants réussissent là où j'avais échoué. Je ne les ai pas lâchés, et grâce aux universités populaires d'ATDQuartMonde, où chacun vient partager ses expériences, je n'ai plus eu peur de parler aux professeurs. Cela a été décisif pour leur parcours. »

Donner des clés pour avancer

L'idée d'associer davantage les parents à l'institution scolaire est un point clé de l'avis du Conseil économique, social et environnemental (Cese) sur la possibilité d'une « école de la réussite pour tous ». Marie-Aleth Grard, vice-présidente d'ATDQuartMonde, la porte depuis 2015 : « Les personnes qui vivent dans la grande pauvreté souhaitent, comme tout le monde, la réussite de leurs enfants. Mais elles ne possèdent pas les clés pour les accompagner, souvent parce qu'elles ont elles-mêmes une histoire compliquée avec l'école. »

Parmi ses propositions : inviter les  parents, par petits groupes, à assister en spectateurs à une heure de classe. « Cette initiative, déjà mise en place par des enseignants, a fait ses preuves, précise Marie-Aleth Grard. Lorsqu'un vrai lien se crée entre les parents et l'école, nombre de problèmes disparaissent, en particulier au niveau de la formation. Beaucoup de jeunes issus de familles défavorisées, en proie à un conflit de loyauté, bloquent en effet inconsciemment leurs apprentissages de peur de trahir leur milieu en allant plus loin. »

Les ressorts psychologiques sont nombreux et, pour les familles précaires, les blessures invisibles s'avèrent souvent les plus profondes. « Dans sa construction, un enfant doit sentir que ses parents sont respectés par la société, explique Jean-Christophe Sarrot, coauteur du livre En finir avec les idées fausses sur les pauvres et la pauvreté*. Quand il entend des discours du type “les pauvres abusent du système” ou “les pauvres ne savent pas s'occuper de leur famille”, c'est d'une violence inouïe. Ces préjugés sont dévastateurs. »

Pour grandir, se projeter vers l'avenir, les enfants ont aussi besoin de voir leurs parents sourire. Mais les adultes minés par l'insécurité matérielle peinent à trouver des moments d'insouciance. Depuis 1978, la Bise, maison de vacances d'ATDQuartMonde dans le Jura, tente de leur offrir ce répit. Samira, sans travail, seule pour élever ses quatre enfants âgés de 4 à 10 ans, y a passé dix jours l'été dernier. « Nous partions ensemble pour la première fois, confie-t-elle. Nous avons été chouchoutés, une première pour moi qui n'ai pas l'habitude d'être en vacances. Nous avons profité de la nature, fait une inoubliable balade avec des ânes… Je n'avais jamais vu mes enfants aussi heureux et détendus, quel bonheur ! Avant, il me paraissait impossible de partager des bons moments dans notre vie de tous les jours. Ces vacances m'ont redonné de l'énergie et l'envie de faire des choses avec mes enfants, juste pour le plaisir. »

Les liens familiaux sont souvent malmenés par la précarité, d'autant plus quand celle-ci conduit au placement des enfants par les services de l'Aide sociale à l'enfance. « C'est l'une des grandes peurs des parents en situation de pauvreté, confirme Chantal Laureau, responsable du secrétariat à la famille d'ATDQuartMonde. Quand les familles sont séparées et ne se retrouvent qu'à l'occasion de visites surveillées, les relations sont très difficiles à préserver. »

Un sujet complexe, car les services sociaux ont la mission d'accompagner les personnes en difficulté et représentent en même temps la menace du placement de leurs enfants. « Les familles éprouvent souvent le sentiment de ne pas être écoutées et les travailleurs sociaux n'ont pas toujours une bonne connaissance de ce qu'elles vivent, indique Chantal Laureau. D'où une incompréhension de part et d'autre. »

ATDQuartMonde développe donc, en partenariat avec les conseils départementaux, des formations communes à destination des travailleurs sociaux et des familles. Un chantier essentiel. « La famille constitue le dernier rempart contre la destruction produite par la misère », affirmait le P.  Joseph Wresinski, fondateur d'ATDQuartMonde en 1957. Soixante ans après, sa conviction reste plus que jamais d'actualité.

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Dans Pèlerin n°7037 du 12 octobre 2017, retrouvez sur ce sujet le dossier complet de notre journaliste Marie-Valentine Chaudon.

* Éd. Quart Monde/Éd. de l'Atelier, 220 p. ; 5 €

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Paru le 19 octobre 2017

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