L'artisan Silvany Hoarau donne le goût du travail aux jeunes

agrandir Compagnon couvreur charpentier, Silvany Hoarau a transformé une église désaffectée de Tourcoing (Nord) en un lieu partagé, où il aide des jeunes à se réinsérer. L’artisan participe aux Journées européennes des métiers d’art, qui se tiennent jusqu’au 8 avril.
Dans l'église désacralisée Saint-Louis (Tourcoing), Silvany Hoarau et son entreprise Toitsur fabriquent des charpentes en bois. © Olivier Touron / Divergence
Compagnon couvreur charpentier, Silvany Hoarau a transformé une église désaffectée de Tourcoing (Nord) en un lieu partagé, où il aide des jeunes à se réinsérer. L’artisan participe aux Journées européennes des métiers d’art, qui se tiennent jusqu’au 8 avril.
Dans l'église désacralisée Saint-Louis (Tourcoing), Silvany Hoarau et son entreprise Toitsur fabriquent des charpentes en bois. © Olivier Touron / Divergence

Compagnon charpentier, Silvany Hoarau participe aux Journées européennes des métiers d'art, jusqu’au 8 avril. Cet artisan a transformé une église désaffectée de Tourcoing (Nord), en un lieu partagé, où il aide les jeunes à se réinsérer.

À propos de l'article

  • Créé le 03/04/2018
  • Publié par :Philippe Royer
  • Édité par :Sabine Harreau
  • Publié dans Pèlerin
    7062 du 5 avril 2018

Vous avez racheté, voici quelques années, une église désaffectée dans un quartier populaire de Tourcoing (Nord), que vous avez magnifiquement transformée en un lieu de vie et de travail collectif. Quel a été votre parcours avant ce projet ?
J’ai vécu à La Réunion, où ma famille était implantée, jusqu’à l’âge de 3 ans, avant de venir en métropole. Mon enfance et ma scolarité ont été mouvementées. J’ai perdu mes parents très jeune. Orphelin, j’ai vécu un an en foyer et, ensuite, sous tutelle chez ma tante. À l’âge de 15 ans, je suis entré en apprentissage de couvreur, puis de charpentier, dans le centre de formation des Compagnons du devoir, à Mont-Saint-Aignan, en Seine-Maritime. J’y ai trouvé une vraie famille et ma vocation. Je m’y suis construit. Pendant sept ans, j’ai fait le traditionnel tour de France et d’Europe, que j’ai clos en Allemagne.


Orphelin, j’ai vécu un an en foyer et, ensuite, sous tutelle chez ma tante. À l’âge de 15 ans, je suis entré en apprentissage...

En revenant en France, je me suis arrêté dans le Nord. Je dépendais alors de la maison des Compagnons de Villeneuve-d’Ascq. Comme j’avais des difficultés à exercer mon métier, à cause d’un pied arraché, jeune, lors d’un effondrement d’échafaudage, j’ai repris des études en alternance de métreur et conducteur de travaux. J’ai appris à gérer et à encadrer des projets. Tant et si bien qu’en 2007, j’ai créé ma propre entreprise à Croix, dans la banlieue lilloise.

Couvrir une maison d’une toiture revêt aussi une dimension très symbolique, n’est-ce pas ?
Couvreur est plus qu’un métier. Si Homo sapiens a pu sortir des cavernes et survivre, c’est parce qu’il a eu l’instinct d’assembler des branchages pour se faire un toit. Un couvreur est celui qui protège un édifice autant qu’un  foyer, du temps qu’il fait, comme du temps qui passe.

Pour quelles raisons avez-vous acheté une église désaffectée ?
J’ai toujours eu besoin d’avoir un idéal, de construire et de servir –un mot important chez  les Compagnons. J’avais ce rêve de vivre dans  un monument qui soit autant un lieu de travail  que de partage et de fraternité, comme dans  certaines maisons de compagnons.

J’ai toujours eu besoin d’avoir un idéal, de construire et de servir.

L’idée d’une église est née au fil d’un chantier qui s’est étalé sur plusieurs étés  : la couverture d’un lycée catholique à Amiens, dans la Somme. L’établissement possédait une petite église reconvertie en gymnase, mais qui commençait à souffrir de problèmes structurels. J’adorais aller sur sa toiture. Le lycée projetait de la démolir. Je leur ai proposé de me laisser la démonter pour récupérer les colonnes et la charpente, et de les utiliser pour créer un nouveau bâtiment,  mais cela n’a finalement pas abouti.

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Comment êtes-vous passé d’Amiens à Tourcoing ?
J’ai travaillé trois ans, sans jamais prendre de repos, pour me constituer un capital et concrétiser ce fameux projet, qui ne me quittait pas, de transformation d’un monument en lieu de vie partagé. Quelqu’un m’a parlé d’une ancienne église à Tourcoing, Saint-Jean- Baptiste, que son propriétaire voulait vendre. Mais le bâtiment avait déjà été beaucoup trop  transformé à mon goût. Cela m’avait au moins  permis d’être en contact avec la mairie de Tourcoing. C’est elle qui m’a parlé de Saint-Louis, dont elle était propriétaire.


J’ai découvert Saint-Louis le 7 août 2009, trois chiffres gravés dans ma mémoire. Ça a été un choc ! L’église, désacralisée, était comme  figée dans le temps.

Cette église, bâtie à la fin du XIXe  siècle au cœur du quartier populaire de l’Épidème, avait été fermée en 2001, après l’effondrement d’une partie de sa voûte. La commune ne savait pas quoi en faire. Elle avait déjà refusé deux propositions. J’ai découvert Saint-Louis le 7 août 2009, trois chiffres gravés dans ma mémoire. Ça a été un choc ! L’église, désacralisée, était comme  figée dans le temps. La nef était recouverte des gravats de la voûte, son toit, une passoire, et la mérule avait attaqué les charpentes ! Mais ses éléments les plus remarquables, dont les colonnes néoromanes, étaient intacts. Il m’a  fallu deux ans d’un parcours juridique et administratif complexe avant de pouvoir en devenir propriétaire. Je l’ai achetée 20 000 €, une somme symbolique, mais assortie d’engagements de travaux immédiats à hauteur de 500 000 €. J’ai emprunté les trois quarts et j’ai réalisé les travaux dans l’année.

Aviez-vous conscience, avec cette église, de ne pas avoir affaire à un édifice comme les autres ?
Bien sûr. J’ai d’ailleurs mis du temps  à engager les travaux. J’y venais la nuit, j’allais m’asseoir dans un coin et j’écoutais. J’essayais de  ressentir le lieu, de l’apprivoiser. C’était comme  un écrin de solitude auquel il me fallait redonner sa vocation première de maison commune.  Au début même, j’y chuchotais. J’interdis toujours qu’on jure, ou qu’on pique une colère dans Saint-Louis. Tout l’aménagement est réversible, car il s’appuie seulement contre les murs, sans être arrimé. L’autel est toujours en place, et sera  bientôt isolé par un rideau. J’ai laïcisé le lieu, mais j’en ai préservé l’esprit et les valeurs.

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© Olivier Touron / Divergence


Quelles vocations avez-vous données à Saint-Louis ?
Les deux premières années, Saint-Louis a juste été mon atelier et mon entrepôt. J’ai ensuite commencé à l’ouvrir au public en développant trois axes : travail, vie et culture. Dans la nef latérale sud, j’ai créé des espaces d’échanges et de partages, ouverts sur le quartier. Il va y avoir un café culturel (1) et des chambres d’hôtes. De l’autre côté, nous allons développer un pôle d’activités sociales et solidaires. Chaque entreprise reversera un pourcentage de son chiffre d’affaires, qui sera injecté dans des projets d’intérêt collectif.

Vous avez ouvert un chantier-école. Comment fonctionne-t-il ?
J’en rêvais, et j’ai pu le créer l’an dernier grâce à Treille Espérance, une fondation soutenue par le diocèse de Lille. Elle a apporté 44 000 € de dons « fléchés » : c’est un programme de retour à l’emploi pour des décrocheurs scolaires, en coordination avec un centre social de Tourcoing, mais qui va être élargi à des bénéficiaires du Revenu de solidarité active (RSA). Les jeunes restent entre deux et six mois, et ont déjà travaillé à la restauration de la nef, avant le chœur, le prochain chantier.

Comment redonne-t-on le goût du travail à des jeunes ?
Il faut les faire rêver, leur ouvrir des perspectives ; seul le travail leur permettra de se construire ! Avec mes compagnons, nous leur parlons valeur, dignité. Au début, c’est laborieux, car ils sont très instables.


Seul le travail permettra aux jeunes apprentis de se construire. Au début, c'est laborieux, ils sont très instables.

Il faut les éduquer, leur apprendre à bien parler, à se tenir droit. Nous sommes d’abord là pour leur redonner l’envie d’avancer dans la vie, avant même d’apprendre un métier. La plupart partent fiers d’avoir œuvré à la restauration d’un patrimoine qui va pouvoir à nouveau traverser les décennies. Plusieurs d’entre eux ont trouvé un emploi après.

En un sens, vous leur donnez ce qu’on vous a donné au même âge...
Je vis cela comme un devoir ! Je suis en train de racheter une autre église, désaffectée elle aussi depuis 2001, mais plus petite, à Wattrelos, une commune voisine, pour en faire un autre chantier-école. Celui-là sera encore plus axé sur l’apprentissage des métiers du patrimoine.


Les jeunes, aujourd’hui, me semblent trop focalisés sur des activités virtuelles.

Les jeunes, aujourd’hui, me semblent trop focalisés sur des activités virtuelles. Je veux leur montrer que le travail manuel, c’est-à-dire la main reliée à l’esprit, donne un super pouvoir. Certes, l’artisanat peut être dur physiquement, mais il est aussi synonyme de passion, de valeurs qui durent dans le temps. On aura toujours besoin d’un couvreur ou d’un charpentier, quelles que soient les conjonctures.


Sivani Hoaro-47

Biographie

1979
Naissance à Lyon (Rhône).
1991
Perd sa mère, quelques années après avoir perdu son père.
1995
Commence son apprentissage de couvreur chez les Compagnons.
2003
Formation de métreur-conducteur de travaux.
7 août 2009
Découvre l’église Saint-Louis,  à Tourcoing. Coup de cœur immédiat.
2011
Devient propriétaire de Saint-Louis.
2013
Fin de la première phase des travaux  de réhabilitation.




 (1) Silvany Hoarau a lancé une souscription via un site de crowdfunding :


Journées des métiers d’art, jusqu’au 8 avril. Liste complète des ouvertures d’ateliers et des manifestations → ici

L’église Saint-Louis (Tourcoing) ouvre ses portes au public du 6 au 8 avril. Pour tout renseignement → ici


Découvrez le reportage qui a été consacré à Silvany Hoarau, diffusé dans l’émission Le Jour du Seigneur sur France 2, en 2017 : Une voix dans le désert – L’église Saint-Louis de Tourcoing

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Paru le 5 avril 2018

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