Hubert Charuel : “Ce film est ma façon de reprendre la ferme familiale”

Tout jeune, ses parents l’ont nourri au lait de l’agriculture et du cinéma. À 32 ans, ce fils d’éleveurs champenois sort son premier long-métrage, Petit paysan, primé au festival du film francophone d'Angoulême, une fiction prenante et sensible sur le monde agricole.

À propos de l'article

  • Publié par :Pierre-Olivier Boiton
  • Édité par :Cécile Picco
  • Publié dans Pèlerin
    29 août 2017

Pèlerin. Le 30 août sort Petit paysan, votre premier film. D’où vient votre passion pour le 7e art ?

Hubert Charuel. De mon enfance. Quand mes parents ont découvert que j’aimais énormément le cinéma, ils se sont astreints, une fois par semaine, à m’emmener voir un film, et ceci à 30 km de chez nous. C’était devenu un rituel : ciné, Mac Do, puis retour à la ferme. Pendant quatre ou cinq heures, les vaches nous laissaient tranquilles !

Comment vos parents ont-ils pris le fait que vous en fassiez votre métier ?

Ils m’ont toujours encouragé dans cette voie, même s’ils m’ont prévenu d’emblée qu’ils seraient bien en peine de m’aider pour percer dans le milieu... Ce sont eux, pourtant, qui, après ma licence Arts du spectacle à la fac de Nancy (Meurthe-et-Moselle), m’ont remotivé pour que je passe le concours d’entrée à la Femis (Fondation européenne des métiers de l’image et du son, NDLR). À l’époque, je ne me faisais aucune illusion sur mes chances d’intégrer cette prestigieuse école de cinéma parisienne, où les fils de paysans ne courent pas les rues. Mes parents ont bien fait d’insister.

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©Louise Allavoine

Le métier d’agriculteur ne vous a jamais tenté ?

Au départ, je voulais être vétérinaire mais de mauvaises notes dans les matières scientifiques m’en ont dissuadé. Pour autant, je connais le métier d’éleveur. Il n’y a pas si longtemps, j’ai même remplacé ma mère à la ferme, durant six mois, suite à son accident de voiture. J’étais dans une forme physique et mentale éblouissante. Je me réveillais chaque matin en me disant : « Tiens, je me sens bien dans ce que je vis. » Sans parler du contrôleur laitier qui glissait à mes parents : « Il est fait pour
le métier, votre fils. Ne le laissez pas partir ! » Mais je me suis rendu compte que l’expérience me plaisait parce qu’elle avait un terme. En fait, je ne me voyais pas en prendre pour  « perpète ».

Vos parents ont-ils eu du mal à encaisser que leur fils unique ne reprenne pas la ferme ?

Ça a été dur pour ma mère, qui ne vivait que pour la ferme. J’étais d’ailleurs très angoissé à l’idée de la voir prendre sa retraite, il y a quelques mois, mais elle a compensé son amour des vaches par celui du piano. La couleur des touches lui rappelle celle des bêtes ! (Rires.) Le jour où j’ai eu l’assurance financière de pouvoir réaliser Petit paysan, nous avons vraiment pris conscience que la ferme, cette fois, c’était fini. Ma mère a accusé le coup et confié que son plus grand regret resterait de ne pas avoir su me faire « aimer le métier ». Tout en ayant passé les vingt premières années de ma vie à me répéter, un jour sur deux, de ne jamais faire ce boulot de m… » (Sourire.) Mais ma mère ne fait pas dans la demi-mesure : elle aurait voulu à la fois que je sois Luc Besson et que je continue à traire des vaches ! (Rires.)

Et en vous-même, cette décision, qu’a-t-elle provoqué ?

Il y aura toujours la culpabilité – inconsciente – de cette « transmission du royaume » que j’ai refusée. Cette ferme n’existe plus dans notre lignée familiale parce que j’ai décidé, moi, de ne pas la reprendre. Voilà… Mais c’est aussi une forme de libération. Le chemin que j’ai parcouru est rare. J’en suis conscient et content. Il y a vingt ans,  je ne pouvais pas imaginer qu’un jour, je me retrouverais au Festival de Cannes pour présenter Petit paysan (en mai dernier, NDLR) alors que, dans ma jeunesse,
il fallait rouler 30 km avant de tomber sur une salle de cinéma.

Vous n’avez pas complètement tourné le dos à cette ferme, puisqu’elle a servi de décor à Petit paysan…

En écrivant le scénario, j’avais toujours dans un coin de ma tête la salle de traite que mes parents exploitaient dans notre ferme familiale. Le jour où ils ont cessé leur activité, la pièce a été vidée de ses occupantes. C’est devenu une évidence : nous avions sous nos yeux le décor idéal pour tourner. Mine de rien, en venant filmer ici, durant huit semaines, l’histoire de cet éleveur laitier et de sa trentaine de vaches, j’ai remis en activité cette ferme que j’avais connue pendant trente ans. Et j’y ai également mis fin, puisque après le tournage, il n’y a définitivement plus eu de vaches ici. Là, j’ai vraiment pris conscience qu’une page se tournait.

Mais avec le recul, j’aime à dire que ce film est ma façon à moi de reprendre l’exploitation, de ne pas la voir disparaître. Désormais, elle est immortalisée sur pellicule, elle va être déposée dans les mémoires des spectateurs. Ce qui me touche le plus, finalement, c’est d’avoir réussi à concilier les deux univers, agriculture et cinéma.

Qu’avez-vous mis de personnel et de familial dans l’histoire de Petit paysan ?
Beaucoup de choses. Contrairement à moi, Pierre, le personnage principal, n’est pas fils unique, mais l’environnement dépeint dans le film m’est très familier : le poids des parents dans l’activité de la ferme, les relations sociales entre paysans, qui sont à la fois vos copains et vos concurrents, ou encore le lien viscéral entre l’homme et ses bêtes. Matin et soir, on va à la traite comme on va à la prière. Ce métier est un sacerdoce que l’on vit avec une dévotion totale, qui vous absorbe corps et âme.

Vous décrivez le quotidien du paysan de façon très réaliste. Pourquoi la fiction plutôt qu’un documentaire ?

Je ne voulais pas d’un film sociologique, enclavé dans une vision naturaliste du monde paysan. Les codes de la fiction m’ont paru plus adaptés, notamment pour mettre en scène tout ce qui se passe dans la tête d’un éleveur, la façon dont son cheptel occupe non seulement 100 % de son temps mais aussi de ses pensées.

Auriez-vous été crédible dans le rôle de Pierre ?

En aucun cas : je ne suis pas acteur. Même si, au départ, j’hésitais entre un comédien et un éleveur pour incarner le rôle, car il était important de bien maîtriser les gestes du métier. Swann Arlaud (l’acteur finalement choisi, NDLR) s’est montré très motivé. Il était prêt à prendre du poids et à suivre un mois de stage pour s’immerger dans l’univers paysan, afin de s’imprégner des habitudes, des « marottes », des conversations, des gestes. Swann a même vécu trois semaines chez mes parents :
ceux-ci l’ont accueilli comme le fils qui reprenait la ferme. (Sourire.)

Le monde paysan, à l’image de Pierre, vit des heures difficiles…

Sans dévoiler l’issue du film, on peut dire que le combat mené par ce jeune éleveur tout au long de l’épreuve qu’il traverse est ce qui lui permet de tenir encore debout. C’est peut-être la seule victoire, au bout du compte, mais c’est déjà ça.

Voyez-vous des signes d’espoir pour le monde paysan ?

C’est peut-être une façon de me rassurer mais sur cette question, j’ai l’impression d’être plus optimiste qu’il y a quelques années. Selon moi, le salut de l’agriculture peut venir des consommateurs. Quand on arrive à faire en sorte qu’il y ait moins d’huile de palme dans un pot de pâte à tartiner, ce n’est pas le fabricant qui l’a décidé tout seul…

Le salut de l’agriculture peut venir des consommateurs

À l’échelon local, retrouver l’envie de faire pousser ses propres légumes ou se fournir auprès d’une Amap (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne, NDLR) participe de cela. Les gens commencent aussi à ouvrir les yeux sur ce qui se passe dans les abattoirs, notamment sur le fait qu’on tue des animaux pour, au final, jeter de la viande à la poubelle. Je le constate, mes parents eux-mêmes consomment de moins en moins de viande. Sans doute parce qu’ils en ont moins envie, mais aussi parce qu’on se rend compte que le corps n’a pas forcément besoin d’ingérer, deux fois par jour, de la viande rouge pour bien fonctionner.

Un dernier mot aux agriculteurs : je ne fais pas un film « à message », mais si j’avais une seule chose à dire à ce monde paysan que je connais bien, c’est de résister. Tenez, tenez !

Petit paysan

Pierre découvre qu’une de ses vaches est infectée par une maladie contagieuse. Craignant que ses trente bêtes soient abattues, le jeune éleveur laitier fera tout pour les sauver. Crédible et sensible quand il dépeint la solitude d’un agriculteur dans l’épreuve, Hubert Charuel brosse, en filigrane, un portrait pertinent de la condition paysanne dans la France d’aujourd’hui.

Un premier film maîtrisé et riche d’un habile suspense.

En salles le 30 août. 1 h 30. À partir de 14 ans.

Notre avis :PPP

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Paru le 23 novembre 2017

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