Euthanasie des mineurs : la Belgique brise un tabou

agrandir Service d’oncologie pédiatrique, à l'hôpital Erasme, Bruxelles.
Service d’oncologie pédiatrique, à l'hôpital Erasme, Bruxelles. © Colin Delfosse
Service d’oncologie pédiatrique, à l'hôpital Erasme, Bruxelles.
Service d’oncologie pédiatrique, à l'hôpital Erasme, Bruxelles. © Colin Delfosse

La nouvelle a bouleversé l’opinion : en février 2014, la Belgique autorisait l’euthanasie des mineurs en fin de vie. Au-delà de l’émotion, Pèlerin a voulu comprendre. Enquête.

À propos de l'article

  • Créé le 24/03/2014
  • Publié par :Sophie Laurant
  • Édité par :François Boulard
  • Publié dans Pèlerin
    6852, du 27 mars 2014.

Le 13 février 2014, le Parlement belge a voté à une majorité des deux-tiers l’autorisation de pratiquer une euthanasie sur les mineurs en fin de vie qui le demanderaient. La nouvelle a bouleversé l’opinion mondiale, intriguée, voire choquée, par la décision de ce pays européen, le second après les Pays-Bas, en 2002, à adopter une telle mesure.

Au point que certains Belges, pourtant opposés à cette loi, se sentent obligés de défendre leur pays : « Ne croyez pas qu’il s’agisse d’un débat entre “tueurs de gosses” d’un côté et “adeptes de la souffrance” de l’autre ! » tempère ainsi le P. Éric de Beukelaer, chanoine de Liège, blogueur, habitué à débattre sur les réseaux sociaux et les ondes.

Mais symboliquement, cette loi brise un tabou et risque de laisser envisager l’euthanasie pour d’autres populations vulnérables.

→ P. Éric de Beukelaer, chanoine de Liège.


Des lois renforçant les choix individuels

Comment en est-on arrivé là ? Après le vote, il y a presque douze ans, de la loi autorisant l’euthanasie pour les adultes en fin de vie, l’idée était dans l’air du temps : selon un sondage, 72 % de la population dit l’approuver.

Il y a eu très peu de débats publics en amont du débat parlementaire. Le politologue Pascal Delwit précise : « Depuis 2000, les démocrates-chrétiens ne dominent plus l’échiquier politique. Ceci reflète une déchristianisation récente mais forte de la population, en particulier en Flandre. Désormais, ce sont des partis très laïques, liés à la franc-maçonnerie, libéraux de droite ou socialistes, qui gouvernent. Ils ont fait passer une série de lois sur les questions de société (euthanasie des adultes en 2002, mariage pour tous en 2003…) qui renforcent les choix individuels. »

►Vidéo. Belgique - L'euthanasie des mineurs autorisée. Source : Canal +.

 


Le projet de loi a été intégré à l’automne 2013, sans discussion préalable, dans « l’Accord de gouvernement » – la feuille de route de la coalition au pouvoir. « Il y a eu un petit forcing politique, reconnaît le politologue.

Le parti démocrate-chrétien, minoritaire dans la coalition, s’est senti coincé. Mais pas au point de la quitter ! » Après avoir vécu entre juin 2010 et décembre 2011 sans gouvernement, la Belgique ne semble pas prête à rompre le consensus pour une question d’éthique. « Nous sommes des gens pragmatiques », sourit Pascal Delwit.

►Vidéo. Euthanasie des mineurs: la Chambre a voté l'extension de la loi de 2002. Source : RTBF.be

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Marie-Geneviève Pinsart, vice-présidente du Comité consultatif de bioéthique de Belgique, explique de son côté que le CCBB abordera ce sujet, pour avis consultatif, au cours de son prochain mandat, en 2014.

Néanmoins, cette philosophe, spécialiste de bioéthique, professeur à l’Université libre de Bruxelles, se veut rassurante :

La loi crée un espace de liberté supplémentaire. Elle n’oblige personne. Et elle dépénalise sous conditions, ce qui est très différent de distribuer un permis de tuer.

→ Marie-Geneviève Pinsart, vice-présidente du Comité consultatif de bioéthique de Belgique.

Elle remarque que certaines personnes désiraient que les mineurs souffrant de graves maladies psychologiques puissent être entendus, mais que le législateur avait refusé de prendre en compte cette requête.


La question de l’élargissement de la loi

Contrairement aux Pays-Bas qui ont posé l’âge limite à 12 ans, tous les mineurs belges capables « de discernement » peuvent être concernés.

À l’hôpital pour enfants UZ Brussel, le pédiatre Michel Deneyer, professeur de bioéthique et de déontologie médicale s’en réjouit car, selon lui, « cela permet d’évaluer la question au cas par cas. En dessous de huit ans, un enfant n’a pas conscience de sa mort et ne demandera pas l’euthanasie. Mais au-dessus de cet âge, un jeune malade mûrit plus rapidement qu’un bien portant et peut prendre des décisions bien avant sa majorité. »

Le Pr Deneyer défend aussi la loi vis-à-vis de la responsabilité médicale : « D’après mon enquête, une dizaine de mineurs ont bénéficié dans le passé, d’une euthanasie clandestine. Ces médecins étaient, selon moi, poussés par un « état de nécessité » car les souffrances non soulagées, cela existe, même si c’est devenu rare. Il est préférable de poser ces actes ultimes dans un cadre légal et contrôlé. »

►Vidéo. Pétition européenne anti euthanasie des mineurs en Belgique. Source : RTBF.be


Tout irait donc pour le mieux au royaume de Belgique ? Pas tout à fait. Quelques voix discordantes tentent encore de se faire entendre. Ainsi, au moment du vote, 200 pédiatres (sur les 1 200 que compte le pays) ont signé une pétition contre la loi.

Le Pr Éric Sariban, cancérologue pédiatrique à l’hôpital universitaire des enfants Reine-Fabiola, de Bruxelles, a même écrit une « Carte blanche » sur le site du quotidien Le Soir, dénonçant cette loi qu’il juge « surréaliste ! »

Pour lui, l’euthanasie est un faux problème : « Il y a trente ans, nous étions démunis face à la fin de vie des enfants et adolescents. Peut-être, à l’époque, aurions-nous accueilli cette loi avec soulagement.

►Vidéo. Conférence de presse de Mgr André Léonard,archevêque de l'archidiocèse de Malines-Bruxelles, sur la loi d'euthanasie – Belgique. Source : Médias Catholique.

 
Conférence de presse de Mgr Léonard sur la loi... par fautpaspousser-malo17

Mais aujourd’hui, nous accompagnons nos jeunes patients à domicile avec des infirmières et des généralistes spécialement formés aux soins palliatifs. J’ai suivi jusqu’au bout 84 jeunes atteints de tumeurs cérébrales. Pas un ne m’a adressé une telle demande. Parce que nous savons désormais briser ces “souffrances intolérables” dont parle la loi. Et ces techniques s’améliorent encore. »

Ainsi, le médecin est fier d’avoir traité les douleurs résistantes d’un ado en le plongeant dans un coma artificiel « pour casser le cercle vicieux ». Au réveil, les médicaments avaient retrouvé leur pouvoir calmant.

Le cancérologue estime aussi que le Parlement fait fausse route en présentant la loi comme une extension du droit des adultes : « Les jeunes, même en fin de vie, n’ont jamais le sentiment d’être une charge pour leurs parents.

►Vidéo. L’euthanasie des mineurs légalisée en Belgique : "Pas de débat outrancier". Source : LCI

 

Contrairement aux personnes âgées, ils font toujours des projets. » Il reconnaît que, souvent, des parents épuisés demandent, eux, que tout cela s’arrête. « C’est un cri de détresse. Une fois la douleur apaisée, il cesse.

Rétrospectivement, l’entourage nous dit avoir engrangé précieusement les ultimes échanges et contacts physiques, même avec un enfant inconscient. Qui serais-je donc pour asséner des échéances ? »


► La suite de l'article dans Pèlerin, n°6852, du 27 mars 2014.

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Paru le 21 juin 2018

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