Sœur Véronique Margron, théologienne : "Toute souffrance réclame une réponse"

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Soeur Véronique Margron, théologienne moraliste, doyenne de la faculté de théologie et de sciences religieuses d’Angers. © Alain Elorza/CIRIC 
Soeur Véronique Margron, théologienne moraliste, doyenne de la faculté de théologie et de sciences religieuses d’Angers.
Soeur Véronique Margron, théologienne moraliste, doyenne de la faculté de théologie et de sciences religieuses d’Angers. © Alain Elorza/CIRIC 

Après la décision du Conseil d’État, le 24 juin 2014, de lancer une procédure d’arrêt des soins pour Vincent Lambert, sœur Véronique Margron, théologienne, revient sur les questions posées par cette décision.

À propos de l'article

  • Créé le 02/07/2014
  • Publié par :Christophe Henning
  • Édité par :François Boulard
  • Publié dans Pèlerin
    6866, du 3 juillet 2014.

Pèlerin. Le Conseil d’État a autorisé l’arrêt des soins concernant Vincent Lambert : quelle est la portée de cette décision ?
Sœur Véronique Margron. Tout d’abord, le Conseil d’État apporte une réponse à un cas particulier qui n’a pas vocation à définir une règle générale. Ensuite, si nous prenons un peu de recul par rapport à l’émotion suscitée – et qui est compréhensible –, nous nous apercevons que la situation examinée entre clairement dans le cadre de la loi dite Leonetti qui traite de la fin de vie mais aussi des traitements « n’ayant d’autre objet que la seule prolongation artificielle de la vie ». Or, la loi interdit toute obstination déraisonnable ou acharnement thérapeutique. Le Conseil d’État – en sa plus haute formation, celle des 17 magistrats du contentieux –, a évalué, au vu des expertises, que la situation de Vincent Lambert entrait dans le cadre de l’application de la loi.

►Vidéo. Euthanasie en France : la jurisprudence Vincent Lambert ? Source : France 24. Durée : 20 minutes.

 

Pourquoi cette décision suscite-t-elle un tel émoi ?
V. M. C’est toujours un scandale de mourir à moins de 40 ans et l’émotion est d’autant plus légitime qu’il y a ici une succession de drames : l’accident qui a plongé Vincent Lambert dans un état végétatif chronique, le déchirement de la famille, une succession de procédures judiciaires… La décision du Conseil d’État est à la fois pondérée et argumentée : elle n’indique aucune extension de la loi Leonetti, pas davantage un hypothétique « droit de tuer ». Surinterpréter, y compris par émotion ou par peur, ne sert pas la situation de Vincent Lambert, dont personne – et surtout pas le Conseil d’État ou l’équipe médicale –, ne remet en cause l’intrinsèque dignité.


Le débat n’est pas clos puisque la Cour européenne des droits de l’homme est saisie.
V. M. La Cour européenne a demandé de surseoir à tout acte irréversible, le temps qu’elle puisse rendre sa décision. Tout ce que nous savons aujourd’hui, c’est que la loi Leonetti de 2005 a été jugée cohérente avec les lois européennes…


Ni euthanasie ni acharnement thérapeutique : la loi constitue-t-elle un cadre légal applicable ?
V. M. Tout à fait : régulièrement, dans des services de soins palliatifs, dans des services d’oncologie, des équipes médicales décident, en accord avec le patient et la famille, de limiter ou arrêter des soins considérés comme désormais déraisonnables et inutiles car n’apportant plus aucun bien-être réel au service du patient. C’est aux médecins de prendre en conscience la décision, selon une procédure collégiale. Les proches sont ­consultés, et l’avis du patient est bien sûr déterminant. D’autres pays ont choisi de donner beaucoup plus de ­responsabilité à la famille, ce qui est un poids terrible à porter, quoi que celle-ci décide.

►Vidéo. Viviane Lambert : "C'est de l'euthanasie déguisée". Source : TF1.

 

Peut-on craindre un recours plus facile à la sédation ?
V. M. Les soins palliatifs peuvent se traduire, en dernier lieu, par une sédation. Il ne s’agit pas d’une « euthanasie déguisée », mais cela peut, avec des traitements antidouleurs, avoir pour effet second d’abréger la vie du malade. Que gagne-t-on en humanité, pour le patient et les siens, à le laisser dans une agonie terriblement douloureuse et parfois longue, comme pour certains cancers en phase terminale ?


La demande d’euthanasie n’est-elle pas, parfois, compréhensible ?
V. M. Personne ne souhaite souffrir, dans une situation irréversible, durant des jours… La demande est donc compréhensible. Mais est-ce une raison suffisante pour y répondre favorablement ? La loi Leonetti permet de faire face à la quasi-totalité des situations : il faut donc avant tout qu’elle soit connue et appliquée par des soignants compétents et convaincus, et que l’accès aux soins palliatifs soit généralisé. Toute personne doit pouvoir bénéficier des meilleurs soins d’humanité pour soulager sa douleur. C’est une obligation morale et légale.

►Twitter. Le Conseil d’État annonce l’arrêt des soins pour Vincent Lambert.

 

Comment l’Église catholique peut-elle aider à la réflexion sur ces questions morales ?
V. M. Nous devons être attentifs à la conjugaison de deux lois bibliques fondamentales : tout d’abord, l’interdit du meurtre – qui s’impose tout spécialement à qui soigne. Mais il y a un second impératif : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Comme une personne vivante, unique, singulière. Ces deux paroles peuvent entrer en tension. Les deux tentations qui nous guettent sont l’acharnement « thérapeutique », qui relève bien souvent d’une routine, et la revendication d’euthanasie. Nous pouvons aussi tomber sur une pente doloriste que notre tradition a bien connue, qui peut empêcher les traitements antalgiques nécessaires. Or, la foi ne nous dit jamais : « Il te faut souffrir. »

►Vidéo. Euthanasie et soins palliatifs: un médecin explique la différence. Source : L'Express.

 

C’est un équilibre difficile et à chaque fois incertain ?
V. M. Quand « soigner ne peut plus guérir », alors il faut consentir à cette ligne brisée, à cette frontière délicate où il nous faut pratiquer une « éthique de détresse » : le choix n’est pas entre le bien et le mal, mais entre le mal et le pire. Refuser de donner la mort et refuser de laisser quelqu’un dans une situation inhumaine. Et là, agir, avec crainte et tremblement. Sans prétention hautaine. L’Église, les chrétiens peuvent se tenir à cet endroit, infiniment respectueux de la dignité inaltérable de chacun. 


► Lire la suite dans Pèlerin,n° 6866, du 3 juillet 2014.

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Paru le 18 janvier 2018

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