Père Gabriel Ringlet : "J’accompagne des personnes demandant l’euthanasie"

agrandir Le P. Gabriel Ringlet, écrivain, poète et théologien belge, est très investi dans l’accompagnement en fin de vie.
Le P. Gabriel Ringlet, écrivain, poète et théologien belge, est très investi dans l’accompagnement en fin de vie. © Jean-Marie Heidinger
Le P. Gabriel Ringlet, écrivain, poète et théologien belge, est très investi dans l’accompagnement en fin de vie.
Le P. Gabriel Ringlet, écrivain, poète et théologien belge, est très investi dans l’accompagnement en fin de vie. © Jean-Marie Heidinger

Dans son ouvrage Vous me coucherez nu sur la terre nue, le théologien et écrivain belge Gabriel Ringlet raconte son expérience d’accompagnant spirituel en soins palliatifs, notamment auprès de malades ayant demandé l’euthanasie. Rencontre avec un prêtre dont le témoignage bouscule. Retrouvez aussi notre dossier complet sur l'accompagnement de la fin de vie.

À propos de l'article

  • Créé le 25/08/2015
  • Publié par :Alice Le Dréau
  • Édité par :Estelle Couvercelle
  • Publié dans Pèlerin
    6926, du 27 août 2015

Pèlerin. Un prêtre, théologien,ex-vice-recteur de l’Université catholique de Louvain (Belgique), qui accompagne spirituel­lement des patients demandant l’euthanasie. Comprenez-vous que cela puisse troubler ?
P. Gabriel Ringlet. Évidemment ! D’ailleurs, je ne suis pas sûr qu’il y a cinq ou six ans j’aurais abordé le sujet dans le même état d’esprit qu’aujourd’hui. Tous mes livres jusqu’ici ont été un plaidoyer pour la fragilité, la grandeur de toute vie, jusqu’au bout, même dans sa dégradation la plus insupportable.

Mais il y a plusieurs appels dans une existence. J’ai reçu le premier dans les années 1970, en devenant prêtre. Je n’avais pas prévu que, quarante ans plus tard, une femme médecin, catholique pratiquante, Corinne Van Oost, chef du service de soins palliatifs à la clinique Saint-Pierre d’Ottignies, juste à côté de mon université, allait m’appeler en me disant :

Nous sommes confrontés à des demandes d’euthanasie très difficiles, de la part de patients croyants, parfois pratiquants, chez qui surgissent de grandes interrogations spirituelles. Nous sommes démunis. Accepteriez-vous de cheminer avec eux ? 

Pourquoi avoir dit oui ?
G. R. Ne tournons pas autour du pot : je ne bénis pas l’euthanasie, même lorsqu’elle se pratique dans le strict respect de la loi, qui l’autorise en Belgique depuis 2002. Elle est une transgression, un crime. Mais que faire face à la douleur spirituelle et morale d’un malade qui demande à en finir ? Ne pas venir à son secours ? Se voiler la face ? Considérer que « ces gens-là » sont perdus ? L’Évangile pose-t-il des frontières indiquant où Jésus ne peut aller ?

C’est justement dans ces moments-là qu’il est bon d’entendre une parole évangélique forte. Les Béatitudes n’ont pas été écrites pour les jours où nous sommes bien portants. Je voudrais qu’il soit naturel d’oser accompagner spirituellement ce genre de demande.

Vidéo. Dîner-causerie avec l’abbé Gabriel Ringlet de Belgique sur l’accompagnement en fin de vie. Source : Eglise catholique de Québec. Durée : 50 minutes.

 

 Accompagner, est-ce cautionner ?
G. R. Non. Accompagner une personne n’est pas adhérer à ses choix. C’est être là, simplement.

Vous écrivez pourtant que la demande d’euthanasie, dans certains cas, peut être considérée comme de la légitime défense. Contre quoi ?
G. R. L’acharnement thérapeutique. Les souffrances, atroces. Mettre fin à la vie d’une personne, c’est un mal. Vous ne m’entendrez jamais dire que c’est un bien. Mais la laisser souffrir, quand la médecine est devenue impuissante, c’est un mal aussi.

Coincé entre deux maux, il faut prendre le risque d’une décision qui sera discutable. Et c’est la conscience finale du médecin qui doit trancher. Nous avons du mal à penser que, parfois, il existe des impasses. Quand il n’y a plus rien à faire, y a-t-il encore quelque chose à faire ?

En France, la sédation existe pour soulager les malades condamnés, aux prises avec des souffrances réfractaires.
G. R. Je ne demande qu’à être convaincu que la sédation n’est pas une euthanasie déguisée. Le patient ne meurt pas en quelques minutes, mais en plusieurs heures, voire plusieurs jours. Certes, il est inconscient.

Endormir un patient pour qu’il ne souffre pas et donner la mort, l’intention n’est pas la même !
G. R. En administrant une sédation, le médecin sait pertinemment qu’il « construit » la mort de son patient. La sédation peut accélérer la disparition, mais ne la provoque pas : y a-t-il, franchement, une différence ? L’euthanasie se retrouve, disons, diluée. Avec une circonstance aggravante : l’acte n’est pas clairement posé.

Sortons du débat binaire « je suis pour/je suis contre » l’euthanasie.

Elle reste une souffrance, un échec. Mais, en Belgique, aucune décision de ce type n’est prise à la légère. La loi pose de fameuses balises. Dans mon hôpital, les procédures sont longues et encadrées. Rien ne se fait sans que nous ayons des cellules d’aide à la réflexion éthique.

Nous pouvons être une vingtaine : famille, médecins, bénévoles, toute personne ayant fréquenté les malades. Tout le monde chemine, sans nier la complexité de la décision à prendre. Et parfaitement conscient qu’en pratiquant l’acte euthanasique, on s’écarte d’un interdit fondateur : « Tu ne tueras point. » Nul n’en ressort indemne.

Vous allez tout de même loin, en estimant qu’il faut ritualiser cet acte…
G. R. Car nous parlons tout de même du grand départ ! Ce moment de passage mérite d’être personnalisé, solennisé, à travers une célébration. Pour qu’il apaise celui qui va partir comme ceux qui restent. L’euthanasie ne peut être un geste purement technique. Pourquoi ne pas demander aux proches d’apporter un texte, des photos, des prières, des parfums ? Pourquoi ne pas prévoir une huile essentielle, pour porter un dernier geste de tendresse et de bénédiction ? Vous allez m’objecter que ce rite d’onction ressemble fort à un sacrement.

J’allais vous le dire !
G. R. Pas du tout, si l’on sépare bien les moments et les intentions. Le sacrement des malades, aujourd’hui, n’est plus administré à la dernière minute. Il doit intervenir bien avant, pour encourager la traversée de la maladie. Les deux démarches ne sauraient se confondre.

Accompagner un patient, l’écouter, efface certaines demandes d’euthanasie, écrivez-vous. De quelle manière ?
Il existe une différence entre « demander à mourir » et « vouloir mourir ». Réclamer l’euthanasie est parfois un appel au secours. 90 % des demandes disparaissent si l’accompagnement est solide, si la solidarité familiale est grande, si les soins palliatifs sont bien pratiqués. Mais une minorité reste irréductible.

Faudrait-il mettre les soins palliatifs en place plus tôt ?
G. R. Évidemment. La médecine palliative intervient souvent bien trop tard, en toute fin de vie. Du moins pour ceux qui ont la chance d’avoir accès à ces soins. Les gens réellement accompagnés sont très rares. Beaucoup meurent très seuls et très désespérés.

La démarche palliative n’est-elle pas justement à l’opposé de la démarche euthanasique ?
G. R.  Ma longue expérience de terrain – avant d’intervenir en soins palliatifs, j’ai été aumônier d’hôpital pendant dix ans – m’amène à penser que non. Il ne faut pas séparer. Ne serait-il pas rassurant de savoir que l’acte euthanasique, s’il est posé, l’est dans un cadre, où d’autres solutions ont d’abord été explorées ?

Où Dieu se trouve-t-il dans ces moments de souffrance ?
G. R. C’est « la » question qui revient, sans cesse, dans la bouche des patients. « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Mais Dieu est là, dans le lit, tordu par la douleur. Il souffre de notre souffrance. Il ne peut y apporter de réponse, mais il la traverse, avec nous, et endosse notre désespoir. Qu’il marche à nos côtés, lui qui est désespéré de voir son Fils sur la croix, cela change tout lorsque arrive l’heure de notre propre Gethsémani (le lieu où Jésus et les apôtres ont prié avant la crucifixion). 


Le livre

livre de grabriel Ringlet

« Vous me coucherez nu sur la terre nue », tel était le souhait de saint François d’Assise, auquel l’ouvrage du P. Gabriel Ringlet emprunte son beau titre. Le prêtre y raconte  le dénuement de l’homme face à la mort et témoigne de son expérience d’accompagnateur spirituel auprès de personnes ayant demandé une euthanasie. Conscient qu’il va « perturber, voire choquer », le P. Ringlet confirme son statut de penseur libre au sein de l’Église belge.

► Vous me coucherez nu sur la terre nue, du P. Gabriel Ringlet, Éd. Albin Michel, 220 p. ; 17 €.  A paraître le 3 septembre 2015 .

Vos commentaires

2 Commentaires Réagir

vocabulaire

Péle 28/08/2015 à 23:35

Ce n est pas "fin de vie" mais un "passage".

Merci Pèlerin !

Paul 28/08/2015 à 13:47

Ah le Père Ringlet ! Cette grande référence dont la France a tant besoin ! Un prêtre qui appelle à signer une pétition contre son évêque, ça c'est un homme de bien ! Bravo pour la fidélité au Magistère de l'Église dont vous faites preuve. Que ton ... lire la suite

Paru le 18 janvier 2018

Notre Librairie

Voyages et croisières