P. Jean-Marie Ploux, théologien : "L'Eglise participe au débat démocratique"

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Le P. Jean-Marie Ploux réagit au synode lancé par le pape François. © Editions de l'Atelier
Le P. Jean-Marie Ploux réagit au synode lancé par le pape François.
Le P. Jean-Marie Ploux réagit au synode lancé par le pape François. © Editions de l'Atelier

Pèlerin a proposé à ses lecteurs d’exprimer leurs priorités par rapport aux familles et à l’Église. La forte participation montre un réel intérêt pour les questions et une volonté claire de dialogue. L'analyse du P. Jean-Marie Ploux, prêtre de la Mission de France et théologien.

À propos de l'article

  • Créé le 22/01/2014
  • Publié par :Christophe Henning
  • Édité par :François Boulard
  • Publié dans Pèlerin
    23 janvier 2014

Pèlerin : Les lecteurs s’expriment largement à travers le questionnaire de Pèlerin : leurs attentes pour la famille sont-elles surprenantes, réalistes, révélatrices de la vie de l’Église aujourd'hui ?
P. Jean-Marie Ploux : Ces attentes ne sont ni nouvelles ni surprenantes, c'est d'ailleurs leur caractère réitéré qui leur donne leur force. Mais elles sont aussi dépendantes de notre situation française historique et il faut bien prendre conscience que l'Église universelle est très diversifiée. Nos problèmes en Europe ne sont pas ceux de tous, et nos réponses encore moins.

Dans la société d’aujourd’hui, les catholiques ont du mal à intervenir sur les questions de famille…
Bien que cela soit difficile à intégrer dans nos esprits, nous vivons en France dans une société irréligieuse, postchrétienne, éclatée entre les générations, plurielle, et aussi imbriquée dans le monde, ne serait-ce que par les réseaux sociaux. Cela ne veut pas dire, bien au contraire, qu'il faille baisser les bras, se replier sur soi ou se raidir dans un effort désespéré de contre-culture. Au fond, nous sommes revenus dans une situation analogue à celle de l'Église aux premiers siècles… Et l'enseignement de l'expérience des Pères des premiers siècles est d'autant plus précieux.

Comment se faire entendre ? L’Eglise a-t-elle une parole originale ?
L'Église n'est plus une institution reconnue pour dire pour tous le juste et l'injuste, le vrai et le faux, etc. Cela n'empêche pas que nous participions au débat démocratique et que nous disions quels sont les repères que nous retenons et pourquoi nous les retenons. Ce qui est requis, c'est que chacune et chacun, et la communauté comme telle, vivent dans la logique de la foi.

C'est-à-dire que le témoignage est premier, l'annonce explicite est seconde : nous devons d’abord rendre compte de son espérance. Mais j'ajoute que le témoignage est une démarche, un chemin : la sainteté n'est pas la perfection, c'est la conversion toujours recommencée.

Le rôle des laïcs et notamment des femmes, semble encore sous-estimé dans cette annonce d’Evangile…
D'une part, les femmes constituent, c'est un fait, la majorité du peuple présent dans les églises, elles sont souvent les éducatrices de la foi dans les familles, et sans leur dévouement, toute un pan de la vie de l'Église s'effondrerait.

D'autre part, c'est aussi un fait que l'Église est encore structurée dans le cadre des sociétés traditionnelles, hiérarchiques et patriarcales. Cela ne pose pas de problèmes dans certains pays : chez nous, c'est une question. Mais il ne s'agit pas de passer de la verticale à l'horizontale. Ce qu'il faut c'est comprendre ce qui est structurant pour la foi et l’Eglise. Or, ce qui est structurant, c'est le rapport d'altérité entre le ministère épiscopal (et ses collaborateurs) et le peuple des baptisés, tous ordonnés à la même mission. Autrement dit, ce n'est pas le sexe qui établit cette altérité mais l'ordination.

Le nombre de prêtres en diminution devrait conduire à un engagement plus grand des laïcs !
La situation des prêtres pose question. Mais c'est d'abord une question de foi. J'entends souvent des parents chrétiens se plaindre qu'il n'y a plus de prêtres alors qu'ils ont eu des enfants et des petits-enfants, et que pas un d'entre eux ne soit devenu prêtre !

Il faudrait quand même se demander pourquoi… Cela dit, qu'est-ce qu'un prêtre ? C'est un membre de la communauté des collaborateurs des évêques : sa mission est donc celle-là même des évêques, selon Vatican II.

Plus précisément, comment qualifier cette mission ? 
On peut identifier plusieurs missions : annoncer l'Evangile à tous les hommes, c'est-à-dire risquer la foi là où elle n'est pas et veiller à son authenticité ; assurer les conditions de la vie des communautés  à travers la liturgie, la lecture de l'Écriture, la formation, etc. Enfin, tenir l'unité fraternelle des communautés en elles-mêmes, entre elles et dans une ouverture aux autres. Il faut donc que leur mode de vie puisse leur permettre d'assurer cette triple charge : avoir une position dans le monde qui les mette effectivement en rapport avec tous les hommes, mener une vie collégiale, garder des temps de recul et d'approfondissement et collaborer avec les laïcs.

Vous évoquez une mission bien plus large que la responsabilité du culte…
Oui, et pourtant il y a aussi des problèmes spécifiques dans les sacrements. D'une part, ils ne sont plus perçus dans leur sens profond. Par exemple, le baptême et le mariage ne sont plus des sacrements d'initiation, ils constituent rarement des engagements de la foi. Il faudrait donc - et cela se fait ici ou là - dissocier l'accueil et la prière de bénédiction de l'Église (qui ouvre un chemin aux hommes qui s'adressent à elle et qui les accompagne) et l'engagement de la foi comme telle.

Le catholicisme doit-il s’adapter à la société contemporaine ou bien se lancer dans une nouvelle évangélisation ?
Votre question a dû être celle de Paul lorsqu'il s'est adressé aux Grecs stoïciens d'Athènes dans leur langage et quand, à Corinthe, il  a décidé, dit-il, de ne connaître que le Christ crucifié… Et c'est une question qui s'est posée et se posera tout au long de la vie de l'Église car il s’agit de l'articulation de l'expression de la foi et des cultures dans leurs changements historiques. 

Comme je viens de le dire : toute la vie et la pensée de l'Église depuis saint Paul n'ont été que cela ! Et tous les périls sont réunis là. Il y a des positions extrêmes : exporter ou maintenir un discours figé dans le passé ou, à l’inverse, noyer le sens de la foi dans la nouveauté - voire la superficialité - d'un changement culturel.

Nous ne pouvons plus tenir une unité par le centralisme, l'uniformité et la fixité d'un discours.

C'est ici que se pose une question cruciale : celle du discernement qui est la responsabilité première des "veilleurs" que sont les évêques et leurs collaborateurs, naturellement dans le dialogue avec tous, chrétiens comme non-chrétiens.

Et cela a un impact sur l'organisation  des communautés et sur la manière de vivre le ministère. Nous ne pouvons plus tenir une unité par le centralisme, l'uniformité et la fixité d'un discours. Reste donc à articuler des différences dans un dialogue et une confrontation respectueuse de chacun mais soucieuse de l'unité.

C'est toute la question de la mise en œuvre de la collégialité voulue par le Concile et qui tarde à devenir une réalité. Mais cela touche aussi bien la vie des communautés locales que celle de la Grande Église !

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Paru le 18 janvier 2018

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