Fake news, ces fausses nouvelles menacent-elles la démocratie ?

agrandir Les fausses nouvelles ou "fake news" sont relayées sur les réseaux sociaux et par certains médias.
Les fausses nouvelles ou "fake news" sont relayées sur les réseaux sociaux et par certains médias. © Mathieu Persan
Les fausses nouvelles ou "fake news" sont relayées sur les réseaux sociaux et par certains médias.
Les fausses nouvelles ou "fake news" sont relayées sur les réseaux sociaux et par certains médias. © Mathieu Persan

La vie publique et l'action politique sont polluées par une désinformation toujours plus envahissante, qui passe par Internet notamment. Pèlerin tente de discerner le vrai du faux sur ces mensonges du XXI e siècle : les « fake news ».

À propos de l'article

  • Créé le 22/01/2018
  • Publié par :Frédéric Niel
  • Édité par :Sabine harreau
  • Publié dans Pèlerin
    7052 du 25 janvier 2018

L'éditorial d'Anne Ponce

Anne Edito

Comment maman, tu n'es pas au courant ? » Mes fils, qui passent une partie de leur vie sur leurs écrans, n'en reviennent pas de mon ignorance : « Tu ne connais pas les platistes ? » J'ai donc découvert cette confrérie de gens qui affirment que la Terre est plate et qui pensent qu'il existe un vaste complot de la Nasa et des gouvernements pour nous faire croire le contraire.

© william beaucardet

Mes fils trouvent ça drôle. Moi je n'y vois pas d'intérêt ; d'autant que cela remet en cause une vérité établie par la science et par l'observation, ainsi que par l'un des héros de mon panthéon personnel… Thomas Pesquet.

Cet exemple pourrait être anecdotique mais il ne l'est pas tant que ça. Les bobards et les théories du complot ont toujours existé mais la communication numérique leur offre aujourd'hui une puissance et une facilité de diffusion jamais égalées. La capacité de nuisance de ces sornettes pas si innocentes en est décuplée. On l'a vu lors des dernières élections aux États-Unis ou en France : la multiplication des « fake news »

(fausses informations) a perturbé les campagnes. Là, on ne rit plus ; il ne s'agit pas de plaisanteries mais de manipulations.

Le phénomène est à prendre très au sérieux car il ne témoigne pas seulement d'une confondante crédulité mais aussi d'une méfiance grandissante envers les gouvernements, les scientifiques, voire les institutions en général : « On nous ment… »

Les médias sont particulièrement touchés eux aussi par cette défiance. Dans beaucoup de journaux, une prise de conscience conduit aujourd'hui à mettre l'accent sur la vérification des faits (le « fact-checking ») et à mieux expliquer aux lecteurs la façon dont les journalistes travaillent.


À Pèlerin aussi, nous savons que nous vous devons le respect d'une déontologie professionnelle sans faille. Le journal se donne comme référence la charte de Munich, « Déclaration des devoirs et des droits des journalistes ».

Ce texte souligne notamment que le devoir de chaque journaliste est de « respecter la vérité, qu'elles qu'en puissent être les conséquences pour lui-même, et ce, en raison du droit que le public a de connaître » et de « publier seulement les informations dont l'origine est connue ». Notre ambition est de nourrir votre réflexion pour vous permettre d'exercer votre esprit critique, de vous faire votre propre opinion et d'avancer ensemble vers la vérité. « Qu'est-ce que la vérité ? » s'interrogeait déjà Ponce Pilate. En tout temps, aucun de nous n'est quitte de cette question.


JUSTE UNE DERNIÈRE CHOSE

Les 24, 25 et 26 janvier, la Fédération des médias catholiques organise les 22es Journées Saint-François-de-Sales sur le thème « Médias et vérité ». Une occasion pour les professionnels (dont des membres de l'équipe de Pèlerin) de réfléchir à ces enjeux décisifs.



Qu'est-ce qu'une « fake news » ?

Information bidon, bobard, fausse nouvelle… Il s'agit d'un mensonge délibéré à visées commerciales ou politiques. Non d'une simple erreur que peut commettre tout média, même sérieux (1). L'expression anglaise « fake news » a été popularisée par Donald Trump et son équipe, prompts à dénoncer comme fausse toute information qui ne leur convient pas.

Comme les photos montrant une foule moins fournie pour son investiture à la Maison-Blanche il y a un an que pour celle de Barack Obama, en 2009. Priée par les journalistes de reconnaître ce « fait », Kellyanne Conway, conseillère de Donald Trump, a alors défendu avec aplomb sa vision de « faits alternatifs », autre expression devenue synonyme de mensonge.


Certains bobards sont colportés sur Internet pour attirer le chaland.

Certains bobards sont colportés sur Internet uniquement pour attirer le chaland, qui cliquera sur la page. Plus il suscite de « clics », plus un site aura de ressources publicitaires. En 2016, de jeunes internautes de Macédoine ont remarqué que les informations critiquant Hillary Clinton attiraient davantage de lecteurs, aux États-Unis, que celles moquant Donald Trump.

Ils ont donc multiplié les ragots sur la candidate démocrate, gagnant des milliers d'euros en quelques semaines. Et plombant un peu plus la campagne outre-Atlantique. Des hommes politiques émettent eux-mêmes des fausses nouvelles ! « On annonce le suicide de ma femme sur des chaînes de télévision », a dénoncé François Fillon, à la télévision en mars 2017, au plus fort du « Penelopegate », le scandale sur « l'emploi fictif » de son épouse. Or, nul média n'avait fait une telle annonce.


Comment les reconnaître ?

Le bobard est souvent fabriqué à partir d'une information sortie de son contexte (on change la légende d'une photo, par exemple) ; sans source sérieuse ; présentée parmi des informations véridiques pour la rendre vraisemblable.


Un fait peut être vrai mais l'explication fausse.

Un fait peut être vrai mais l'explication fausse. Par exemple, s'il y a plus d'enfants tués lors de la fête d'Halloween aux États-Unis, c'est à cause des accidents de la route à la tombée de la nuit, et non d'un sadique qui empoisonne les bonbons qu'on leur donne, comme on l'a lu parfois, note Aurore Van de Winkel (2), docteure en information et communication, chargée de cours à l'Université catholique de Louvain (Belgique).


Quel impact sur les électeurs ?

« Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose », déplorait le philosophe anglais Francis Bacon. Ceux qui croient qu'il « n'y a pas de fumée sans feu » se chargeront de colporter le ragot. Autrefois dans des libelles distribués à la main au Palais-Royal. Aujourd'hui sur Internet.

C'est d'autant plus facile que – Alexis de Tocqueville le notait il y a deux siècles – « une idée fausse, mais claire et précise, aura toujours plus de puissance dans le monde qu'une idée vraie mais complexe ». Difficile d'évaluer l'impact de ces mensonges sur les électeurs.


Difficile d'évaluer l'impact de ces mensonges.

Le Brexit aurait-il triomphé au référendum de juin 2016 sans le slogan, peint sur un autocar, affirmant que la sortie de l'Union européenne permettrait au Royaume-Uni de mieux financer son assurance-maladie ? Au lendemain du scrutin, les vainqueurs avouèrent sans ciller que leur slogan de campagne n'avait aucun fondement… Donald Trump en a fait lui-même un usage immodéré.

Mais leur doit-il vraiment sa victoire ? Combien de personnes ont vraiment cru que le pape François lui apportait son soutien, l'un des bobards les plus échangés de la campagne ? En France, a contrario, les ragots sur un pseudo-compte en banque d'Emmanuel Macron dans un paradis fiscal ou sur une « liaison homosexuelle » ne l'ont pas empêché de gagner. Par ailleurs, certaines nouvelles sont fausses mais… favorables à un candidat, comme celle affirmant, début 2017, que François Fillon était blanchi par la justice. Même démentis, ces bruits sapent la confiance des citoyens dans les institutions, les personnalités, les médias concernés.


Internet favorise-t-il le complotisme ?

Les « fake news », comme la propagande politique, ont toujours existé (lire encadré ci-dessus). Néanmoins, Internet change la donne en permettant au public d'émettre lui-même et de rediffuser des informations à une échelle et une vitesse sans précédent.

Selon une étude américaine (3), la crédibilité accordée à une information sur le Web est moins liée à la fiabilité de sa source (le média qui l'a produite) qu'à la personne qui l'a relayée. Libérées du filtre des médias classiques, les théories du complot sont plus populaires que jamais sur Internet.


9 % des Français croient possible que la Terre soit plate.

Si l'on en croit un sondage Ifop réalisé fin 2016 pour l'observatoire du complotisme Conspiracy Watch, un Français sur deux penserait que « la CIA est impliquée dans l'assassinat du président Kennedy à Dallas » en 1963 ; 31 % que les groupes terroristes islamistes sont « manipulés par les services secrets occidentaux » ; et 9 % croient possible que la Terre soit plate (et même 18 % chez les 18-24 ans !).

Pour les auteurs du sondage, la défiance du public vis-à-vis des institutions, dont l'État et les médias, favorise la quête d'explications alternatives. La vérité est forcément « ailleurs ». Le complotisme séduit, selon le philosophe Gérald Bronner (4), car c'est une manière – certes farfelue – de « réenchanter » un monde trop trivial ; de donner du sens à des événements si graves qu'on refuse d'y voir une explication simple ou une part de hasard ; ou au contraire de trouver une interprétation simpliste à un monde trop complexe.


Chacun peut être séduit par une théorie désignant un coupable qui lui convient.

« Chacun peut être séduit par une théorie désignant un coupable qui lui convient, y compris vous et moi. Surtout quand cette thèse fait appel à l'émotion, qui anesthésie le raisonnement, ou reprend les récits de fiction dont nous sommes abreuvés », observe Aurore Van de Winkel. « Pour quelqu'un qui croit que les services secrets américains sont tout-puissants et omniscients – image véhiculée par le cinéma –, il est par exemple inconcevable qu'ils aient laissé passer entre les mailles du filet des auteurs des attentats du 11 septembre 2001 », souligne-t-elle.


Que répliquent les médias et les acteurs d'internet ?

Des organes de vérification des faits (ou « fact checking ») aident le public à y voir clair. Le journal Libération a ainsi créé la rubrique Désintox pour répondre aux questions des lecteurs. Les journalistes du site Les décodeurs vérifient des informations pour le quotidien Le Monde. Le site Hoaxbuster, lui, est un m forum d'utilisateurs, souvent experts, qui vérifient les informations à la demande d'autres internautes.

La vérification des faits ou  "fact checking".

Les grands acteurs d'Internet, moteurs de recherche (comme Google) et réseaux sociaux (comme Facebook), « ont longtemps refusé d'assumer leurs responsabilités en tant que médias : ils prétendaient être aussi neutres que La Poste qui s'interdit de lire le contenu des lettres qu'elle distribue », déplore Patrick Eveno, professeur d'histoire des médias à la Sorbonne et président de l'Observatoire de la déontologie de l'information (ODI).

Certes, en France, la loi Bloche rend désormais ces hébergeurs responsables des propos qu'ils diffusent. Mais l'avocat Emmanuel Pierrat la juge inapplicable. « Quand je l'attaque, Twitter se réfugie derrière son statut d'entreprise de droit américain, qui jouit d'une liberté d'expression quasi totale. Et la police française me répond qu'elle a des affaires plus urgentes à traiter… »

Sous le feu des critiques, Facebook a recruté de nombreux « modérateurs » pour évaluer la nocivité potentielle de certains messages mis en ligne. En France, Facebook rémunère des médias, dont Les décodeurs du Monde, pour vérifier les articles de son fil d'actualité signalés comme douteux par les utilisateurs. Le cas échéant, il « postera » d'autres articles, plus fiables, sur le même thème, sous l'article douteux.


Facebook a recruté de nombreux « modérateurs » pour évaluer la nocivité potentielle de certains messages.

L'efficacité de cette stratégie n'est pas prouvée car, relève Divina Frau-Meigs, professeure de sciences de l'information à la Sorbonne nouvelle : « Selon des études américaines, les démentis rédigés par les sites de “fact checking” ne touchent pas les gens les plus exposés aux “fake news.” »

Certains réseaux sociaux prévoient, en outre, de modifier l'algorithme (formule mathématique) qui hiérarchise les sites lors d'une recherche sur Internet, pour que les sites extrémistes se retrouvent loin derrière et soient moins consultés, explique Patrick Eveno, de l'ODI. Un autre algorithme proposerait aux internautes extrémistes de lire des pages présentant un point de vue contradictoire.

Avec l'espoir de leur ouvrir l'esprit et fissurer la « bulle informative » dans laquelle ils se sont enfermés.


Faut-il des organes de contrôle ?

De même que les médecins ont un conseil de l'ordre, qui intervient en cas de manquement aux principes déontologiques de la profession, les journalistes devraient-ils avoir le leur ? C'est le vœu de Patrick Eveno, de l'ODI : « Un Conseil déontologique des médias pourrait répondre aux plaintes du public, comme en Belgique ou en Suisse.

Cet organe collectif serait moins suspect d'être juge et partie que le service décodage d'un journal en particulier. » L'idée séduit peu d'hommes politiques, à l'exception de Jean-Luc Mélenchon. Certains y voient même le spectre d'un « ministère de la Vérité » qui dirait le vrai et le faux, comme dans le roman de George Orwell, 1984.


Un Conseil déontologique des médias pourrait répondre aux plaintes du public.

De son côté, Reporters sans frontières (RSF) propose d'instaurer un système de certifications, allant jusqu'à une norme ISO européenne. Il ne validerait pas les articles, mais distinguerait les médias sérieux des autres, après audit de leurs méthodes de travail.

Il s'inspirerait des droits et devoirs des journalistes stipulés dans la charte de Munich de 1971. Divina Frau-Meigs propose, elle, de créer un « média numérique d'utilité publique, voire de service public », avec des garanties d'indépendance vis-à-vis de l'État.


Doit-on changer la loi ?

Le 3 janvier, Emmanuel Macron a annoncé une future loi contre la désinformation en période électorale : les réseaux sociaux devraient révéler l'origine du financement d'une information sponsorisée ; on pourrait saisir un juge en référé pour supprimer un article mensonger sur Internet. L'avocat Emmanuel Pierrat ne voit pas l'intérêt de légiférer sur le sujet.

« L'arsenal juridique existant permet déjà de traiter tous les cas de figure », assure-t-il. Sans compter les risques supplémentaires de censure. « Si cette loi anti-“fake news” avait existé en 2012, ajoute Me Pierrat, le juge des référés aurait pu interdire les premiers articles de Mediapart accusant Jérôme Cahuzac d'avoir un compte bancaire en Suisse, car les preuves manquaient encore.


On pourrait saisir un juge en référé pour supprimer un article mensonger sur Internet.

L'enquête judiciaire a mis six mois pour confirmer les informations des journalistes. » À noter : l'Allemagne s'est dotée, le 1er janvier, d'une loi obligeant les hébergeurs Internet à suspendre ou supprimer les messages de haine. Par crainte de lourdes amendes, Twitter a fait du zèle et effacé des messages qui ne le méritaient peut-être pas, dont une blague d'un journal satirique…

Au niveau européen, la Commissaire européenne au numérique, Mariya Gabriel, a réuni pour la première fois, le 15 janvier à Bruxelles, un groupe d'experts sur ce thème. Plutôt que de nouvelles lois ou directives, elle préférerait encourager l'éducation aux médias et la coopération avec les firmes de l'Internet.


Apprendre comment se construit l'information, distinguer une info d'une intox.

Ce combat passe d'abord et avant tout par l'éducation, conclut Serge Barbet, directeur délégué du Centre pour l'éducation aux médias et à l'information (Clemi) (5). « Outre notre travail de fond avec les enseignants, la Semaine de la presse à l'école, en mars, permet de toucher 3,5 millions d'élèves par an, dit-il.

Les “digital natives” – les jeunes qui ont grandi avec le numérique – ne s'informent plus comme leurs parents et se détournent des médias classiques. Nous avons adapté nos méthodes, mais notre objectif reste le même : apprendre comment se construit l'information, distinguer une info d'une intox. Un enjeu crucial pour une société démocratique. »

(1) Quand l'AFP annonce la mort de Martin Bouygues en 2015, elle s'empresse de rectifier et présente ses excuses. Il n'y a pas volonté de nuire.
(2) Auteure de Légendes urbaines de Belgique, Éd. Avant-Propos, 312 p. ; 25 €.
3) Citée dans Le désenchantement de l'Internet, par Romain Badouard, Éd. Fyp, 182 p. ; 19 €.
4) Auteur de La démocratie des crédules, Éd. PUF, 360 p. ; 19 €.
5) Voir son Guide de la famille Tout-écran, ou le site collaboratif entreleslignes.media


Rebond de la confiance dans les médias

Les Français se méfient de plus en plus des « fake news ». Plus qu'un journalisme engagé ou porteur de solutions, ils attendent donc des médias, avant tout, une information fiable. C'est la conclusion du Baromètre annuel de la confiance des Français dans les médias, réalisé par Kantar/Sofres pour le quotidien La Croix, publié cette semaine. Seulement 62 % des Français se disent intéressés par l'actualité, le plus bas niveau depuis la création du Baromètre en 1987. La confiance accordée aux

médias traditionnels progresse : 56 % pour la radio, 52 % pour la presse écrite, 48 % pour la télévision. Elle se tasse pour Internet à 25 %. En effet, si les jeunes utilisent intensivement Internet (surtout les réseaux sociaux), ils n'accordent pas une grande confiance aux informations qu'ils y trouvent. Quant à l'indépendance des journalistes, le doute subsiste dans l'esprit des Français : 24 % les jugent perméables aux pressions du pouvoir politique et de l'argent.

Vos commentaires

1 Commentaire Réagir

fake news

Chimique68 24/01/2018 à 18:09

L'affirmation de Bacon a été reprise plus tard par Voltaire : "Mentez, mentez, il en restera toujours quelque-chose. Il faut mentir comme le diable, non pas timidement, non pas pour un temps, mais hardiment et toujours." (Voltaire, lettre ... lire la suite

Paru le 8 février 2018

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