Etty Hillesum : une flamme dans la nuit de la barbarie

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Etty Hillesum. © Collection du musée d’histoire juive, Amsterdam
Etty Hillesum.
Etty Hillesum. © Collection du musée d’histoire juive, Amsterdam

Alors que l’on commémore la libération des camps de concentration nazis, il y a soixante-dix ans, portrait d’une jeune juive hollandaise, disparue à Auschwitz-Birkenau à 29 ans, Etty Hillesum, devenue un véritable maître spirituel pour nos contemporains.

À propos de l'article

  • Créé le 10/04/2015
  • Publié par :Guillemette de La Borie
  • Édité par :Estelle Couvercelle
  • Publié dans Pèlerin
    6907, du 16 avril 2015

Au moment de monter dans le train qui devait la mener à Auschwitz, Esther Hillesum, dite Etty, était sans illusion.

Ce qui est en jeu, c’est notre extermination totale… il faut accepter cette vérité

→ écrivait-elle dès juillet 1942. Laissant derrière elle son journal intime.

Ces onze cahiers de notes (dont le septième n’a pas été retrouvé) « ont dormi dans un tiroir pendant presque quarante ans », raconte Jean-Pierre Nave, aujourd’hui président de l’association Les amis d’Etty Hillesum.

Lui-même a acheté la première édition française d’Une vie bouleversée, le livre tiré de ce journal et publié seulement en 1985 :

J’ai été immédiatement touché au cœur. Le Dieu que je cherchais, c’était celui-là ; Etty est une source inépuisable de réflexion et de prière.

Par le bouche-à-oreille commence alors à se répandre la réputation de cette jeune fille morte à moins de 30 ans : « Un maître de sagesse, un guide spirituel pour notre temps », continue-t-il.

C’est « un feu de bivouac dans la nuit », écrit encore l’écrivain Sylvie Germain. Depuis, Une vie bouleversée a été vendu en France à 238 000 exemplaires ; et l’on compte une vingtaine d’ouvrages sur la vie et l’œuvre d’Etty Hillesum, un nombre significatif de conférences, colloques, lectures, plusieurs pièces de théâtre.

Benoît XVI cite aussi cette « jeune fille fragile et insatisfaite (qui) se transforme en une femme pleine d’amour et de paix intérieure ».

Et le jésuite Paul Lebeau explique ainsi cet étonnant succès : « C’est une figure emblématique de la modernité. »

Très intelligente, séductrice et instable

Étonnamment moderne, en effet, la personnalité de cette brune hollandaise, née en 1914. Elle est la fille aînée d’un proviseur de lycée, juif non pratiquant, et d’une émigrée russe ayant fui les persécutions.

La famille déménage sans cesse, les parents s’entendent mal, et les deux frères cadets, atteints de schizophrénie, font de fréquents séjours à l’hôpital.

« Quel genre de maisons de fous est-ce là ? Un être humain ne saurait s’y épanouir », note plus tard Etty.

À 20 ans, elle fuit l’atmosphère familiale pour aller étudier le droit à Amsterdam. C’est une jolie fille, très libre, passionnée, séductrice, d’une intelligence aiguë. Mais aussi instable, sujette à des accès de grande dépression et à des migraines redoutables.

« D’un fort tempérament érotique », d’après elle-même, Etty multiplie les aventures et les amants, sans parvenir à combler son vide existentiel.

Le 15 mai 1940, la Hollande est envahie par les nazis, et des mesures discriminatoires sont instaurées envers les juifs : étoile jaune, restriction de la liberté de circuler, premières rafles…

Etty va mal, de plus en plus mal. Au point qu’une amie lui conseille de consulter Julius Spier. Ce psychothérapeute berlinois, de trente ans plus âgé qu’elle, deviendra son mentor, son « accoucheur d’âme », et son amant.

Spier lui conseille de tenir un journal, pour mettre de l’ordre dans son chaos personnel, et « s’expliquer avec elle-même ».

De mars 1941 à octobre 1942, elle consignera dans ces cahiers parvenus jusqu’à nous, avec finesse, honnêteté, et une étonnante maturité, son évolution personnelle et spirituelle. D’une écriture très contemporaine, limpide et souvent drôle.


En moi, il y a toutes sortes de paysages. Derrière les broussailles entremêlées de mes angoisses et de mes désarrois, s’étendent les vastes plaines… de ma paix et de mon abandon. En moi sont la terre et le ciel.

S’accepter, s’aimer pour faire émerger la bonté

Spier, formé par Carl Gustav Jung, l’initie au fonctionnement psychique de l’être humain. Il l’introduit à la Bible, à saint Augustin ou à Maître Eckhart ; et encore aux sagesses orientales, à la poésie avec Rilke, à la littérature russe avec Tolstoï et Dostoïevski.

Cet itinéraire spirituel qu’elle entreprend sous sa direction a été résumé ainsi par la biographe Cécilia Dutter : une première étape qui consiste, avec l’appui des acquis de la psychologie, à se connaître, s’accepter, s’aimer. Etty explore les failles de son enfance, et pardonne à ses parents.

Une deuxième, où elle apprend à former, au centre d’elle-même, une bulle de paix intérieure : une écoute « au-dedans » pour éradiquer la haine, et faire émerger, après la lucidité, l’amour, la bonté, la gratitude.

Troisième étape : accueillir plus grand que soi, la transcendance. Elle, « la fille qui ne savait pas s’agenouiller », apprend à « oser prononcer le nom de Dieu ».

Un Dieu incarné, celui de la Bible, avec qui elle entreprend « un long dialogue ». Etty n’a pourtant jamais pratiqué la religion juive, ni cité le nom de Jésus-Christ, ni observé aucun rite d’aucune Église ; elle se tient à distance des religions établies, à la croisée de plusieurs cultures.

Dans cette aventure mystique, elle retrouve un équilibre personnel, et le goût du bonheur : la vie est « dans sa profondeur insaisissable, étonnamment bonne », proclame-t-elle.

Alors même que s’étend la barbarie nazie. Elle expérimente la résistance spirituelle :

Nous n’avons pas le droit de cultiver en nous la haine, parce que le monde alors ne se dégagerait pas d’un pouce de la boue où il est. 

Lorsque l’étau se resserre, avec le regroupement forcé des juifs dans des camps de transit, elle choisit sans naïveté « la voie de l’abandon… il mûrit très lentement en moi, ces derniers temps, une confiance vraiment très grande. Un sentiment d’être à l’abri dans ta main, mon Dieu… J’ai cessé aussi de me heurter continuellement aux arêtes vives du jour ».

Solidaire de son peuple, Etty s’engage comme bénévole dans le camp de transit de Westerbork, où passent les déportés hollandais : « Je voudrais être un baume versé sur tant de plaies ».

Parce qu’elle veut témoigner aussi, en vue déjà d’une après-guerre à reconstruire : « L’acceptation n’exclut pas une indignation morale élémentaire, et une combativité de principe. »

Ce seront les « Lettres de Westerbork », dont certaines circulent clandestinement dès 1943. Le 7 septembre 1943, elle est à son tour déportée avec toute sa famille. Mais ses paroles lumineuses, écrites dans l’urgence de l’horreur, parlent toujours à nos contemporains.

 

Pour aller plus loin

 L’association Les amis d’Etty Hillesum a pour vocation de faire connaître son œuvre.

→ Son œuvre

Etty une vie bouleversée

Une vie bouleversée, suivi de Lettres de Westerbork, Éd. Points, 345 p. ; 7, 70 €.





Etty les écrits

Les écrits d’Etty Hillesum, Journaux et lettres (1941-1943), Éd. du Seuil, coll. Opus, 1085 p. ; 35 €.





une voix dans la nuit

Etty Hillesum, une voix dans la nuit, biographie de Cécilia Dutter, Éd. Robert Laffont, 204 p. ; 18,50 €.





Etty la paix dans l'enfer

Etty Hillesum : la paix dans l’enfer, textes choisis et présentés par Camille de Villeneuve, Éd. Points, coll. Sagesses, 128 p. ; 6,50 €.




Etty théâtre

Au théâtre  Etty Hillesum, la flamme d’une âme. Le parcours de la vie d’Etty est retracé à travers des extraits de son journal dans une  mise en scène épurée. Théâtre de l’Écho, 31-33 rue des Orteaux 75020 Paris. Les vendredis à 20 h 30, jusqu’au 19 juin 2015.

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Paru le 10 mai 2018

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