En Inde, les tribus oubliées se forgent un destin

Soutenue par le CCFD-Terre solidaire, l’association Word agit auprès des Adivasis, populations tribales de l’État d’Odisha, l’un des plus pauvres d’Inde. En activant tous les leviers du progrès, elle les aide 
à faire respecter leurs droits et à améliorer leurs conditions de vie.

À propos de l'article

  • Créé le 01/03/2016
  • Publié par :Marie-Valentine Chaudon envoyée spéciale en Odisha
  • Édité par :Aude Loyer-Hascoët
  • Publié dans Pèlerin
    6953 du 3 mars 2016

Silhouette gracile, dos droit et sari fuchsia retombant élégamment sur l’épaule, Mula Dolai marche d’un pas décidé parmi
les maisonnettes colorées de Tentuliguda, cachées dans les montagnes du district de Koraput, au sud de l’Odisha.

Cette mère de famille ne sait ni lire ni écrire, elle ne connaît même pas son âge mais détaille sans hésitation les priorités de son village : la construction d’une nouvelle route, l’ouverture d’un centre « anganwadi » financé par l’État, pour la santé et l’éducation des enfants en bas âge…

              


Mula Dolai et des femmes de Tentuliguda récoltent des tomates. Grâce à l’appui de l’association Word, les paysans de ce village de l’Odisha, dans le nord-est de l’Inde, ont augmenté leur production agricole et renforcent peu à peu leurs moyens de subsistance.

Mula Dolai et des femmes de Tentuliguda récoltent des tomates. Grâce à l’appui de l’association Word, les paysans de ce village de l’Odisha, dans le nord-est de l’Inde, ont augmenté leur production agricole et renforcent peu à peu leurs moyens de subsistance.


                                     

Mula Dolai a été élue à la tête de ce village de 82 foyers il y a quatre ans. Pour un an encore, elle en est la représentante au sein du Panchayat. Ce conseil local assure la gestion d’un groupe de villages et met en œuvre les politiques publiques dans de nombreux domaines comme la santé, l’éducation et le développement.

Deux fois par mois, Mula y défend les intérêts de Tentuliguda. Pour elle, femme et Adivasi appartenant à un peuple aborigène, cela représente un véritable défi. « Mais je me sens capable de le faire », affirme-t-elle avec une assurance qu’elle doit notamment au soutien de Word (organisation de femmes pour le développement rural).

Les salariés de l’association lui ont dispensé des formations concrètes – telles que mener un groupe, prendre la parole en public – et l’épaulent dans ses démarches. « Nous avions une école mais pas d’instituteur, raconte Mula. Une personne de Word m’a accompagnée l’année dernière pour rencontrer les responsables du district de Koraput et leur faire une demande de personnel. Désormais, l’école fonctionne. »

Autre victoire à l’arraché : le raccordement électrique de Tentuliguda, voici trois ans. Un service généralement difficile à obtenir pour ces villages pauvres et disséminés au milieu des rizières et des forêts, car très coûteux pour les pouvoirs publics.

Des besoins essentiels et variés

Comme Tentuliguda, 120 des 2 000 villages du district de Koraput bénéficient de l’appui de Word. « Lors de sa création, en 
1991, la vocation de Word était d’encourager 
le développement économique, mais on a vite compris que cela ne suffisait pas, explique Racheal Ray-Kumari, à la tête de l’organisation depuis 1996. Si l’on veut donner une vraie chance à ces populations tribales très vulnérables, il faut prendre en compte tous les aspects : la santé, l’éducation mais aussi 
la gouvernance locale. »

La mission des trente salariés de Word, constamment sur le terrain, consiste à accompagner les habitants.

« Nous restons en arrière et ne prenons pas d’initiatives à leur place, indique Racheal Ray-Kumari. Mais nous les aidons à défendre leurs intérêts, notamment en renforçant leur pouvoir dans les instances locales. »

       

Des décisions prises à la base

                  

Banita Swain (à gauche), une coordinatrice de l’association, discute avec Mula Dolai et le comité de développement de Tentuliguda.

Banita Swain (à gauche), une coordinatrice de l’association, discute avec Mula Dolai et le comité de développement de Tentuliguda.


                       

La loi réserve des sièges aux aborigènes dans les instances locales à chaque niveau de décision, des Panchayat au conseil de district, mais longtemps, les Adivasis n’ont pas rempli ces quotas.

Petit à petit, l’équipe de Word essaie de convaincre les habitants de se mobiliser. Aujourd’hui, la plupart des lieux aidés par l’organisation se sont dotés de groupes d’entraide et de comités de développement, animés alternativement par des hommes et par des femmes.

Leur but : élaborer des plans d’avenir, en fonction des besoins de chaque village. « Les habitants décident ce qu’ils veulent pour eux-mêmes, résume Racheal Ray-Kumari. Les priorités ne sont plus fixées aveuglément par l’administration centrale mais par la base. Je pense que l’État y trouve son compte, car c’est plus efficace donc moins coûteux. »

Les Adivasis, en tout cas, ont compris leur intérêt. « On ne peut pas attendre que tout vienne d’en haut, dit Kamini Killo, présidente du Panchayat de Chandaka. Il nous revient de prendre des décisions, ce n’est pas simple mais personne n’est mieux placé que nous pour défendre nos propres droits. »

À Chandaka, le plan tient dans un fragile cahier couvert d’une calligraphie arrondie – l’Oriya, la langue de l’Orissa – et de dessins multicolores. Il est précieusement conservé dans une malle métallique, rangée dans un coin du centre du Panchayat.



Les habitants de Chandaka ont dessiné le plan de leur village. Un moyen de faire valoir  leur droit à la propriété

Les habitants de Chandaka ont dessiné le plan de leur village. Un moyen de faire valoir leur droit à la propriété


                          

Le texte détaille l’histoire du village, le nom de chaque habitant et de leurs parents, tandis que les schémas des rues et des maisons donnent à voir une topographie générale des lieux. Un document écrit indispensable pour Chandaka, bâti au cœur de la montagne au début du XXe siècle lorsque les Adivasis, anciens cueilleurs nomades, ont commencé à se sédentariser. Car l’urgence aujourd’hui, pour les habitants de Chandaka, est de faire valoir leur droit à la propriété.

              

Des terres très convoitées

Le « Forest Rights Act », un vaste programme lancé en 2006 par le gouvernement pour la préservation de la forêt et de ses occupants, offre un cadre juridique à cette reconnaissance, mais les démarches restent longues et cristallisent de nombreux intérêts.

Les terres rougeoyantes de l’Odisha débordent de bauxite, le minerai de base de la production d’aluminium, et sont donc particulièrement convoitées par l’industrie minière.
Ce qui représente une menace directe sur la paix car cette pression alimente la guérilla naxalite (maoiste) qui agite la région depuis de nombreuses années.

Ce jour-là, à Chandaka, assis en tailleur sur le sol, les membres du Panchayat passent en revue les demandes de titres de propriétés encore en cours. Chaque processus prend plusieurs mois et plusieurs familles n’ont toujours pas reçu le document officiel.

                  


Au Panchayat – le gouvernement local – de Chandaka, les représentants des villages traitent les affaires courantes: pensions pour les personnes âgées, aide alimentaire pour  les plus démunis, etc.

Au Panchayat – le gouvernement local – de Chandaka, les représentants des villages traitent les affaires courantes: pensions pour les personnes âgées, aide alimentaire pour les plus démunis, etc.


                       

La réunion se déroule dans le centre du Panchayat, ouvert à tous, dont les murs sont recouverts d’affiches éditées par Word et ses partenaires. Des dessins abordent toutes sortes de sujets : le fonctionnement du Panchayat, l’ouverture d’un compte épargne, le numéro d’urgence gratuit pour les femmes sur le point d’accoucher…

Le bâtiment dispose aussi de formulaires pour l’obtention d’une carte d’alimentation destinée aux personnes vivant sous le seuil de pauvreté ou d’une pension pour les plus âgées.

« Avant cette organisation, les habitants devaient faire des dizaines de kilomètres jusqu’aux administrations du bloc et du district pour avoir ces formulaires, donc bien souvent ils abandonnaient les démarches, explique Racheal Ray-Kumari. En réalité, il existe beaucoup de mesures en faveur des Adivasis, qui font partie des « tribus répertoriées » depuis la Constitution de 1950. Un ministère leur est même dédié, mais souvent l’information n’arrive pas jusqu’aux habitants dans les montagnes. Nous jouons donc avant tout un rôle de relais. »

Mobilisation de la population

L’organisation pousse notamment les populations à utiliser le « Mahatma Gandhi national rural employment guarantee act » (Mgnrega). Avec ce programme, lancé en 2005, l’État finance les travaux d’aménagements réalisés par les villageois eux-mêmes, ces derniers étant rémunérés à hauteur de 164 roupies par jour de travail.

« C’est une très bonne mesure, assure Racheal Ray-Kumari. Elle permet d’améliorer les infrastructures, tout en apportant aux personnes un revenu supplémentaire. »

Les résultats apparaissent aux quatre coins du district de Koraput : plantations de manguiers, d’anacardiers, entretien des talus… Avec des progrès particulièrement visibles, comme ces innombrables routes qui ont remplacé les chemins impraticables.

À Pakojhola, par exemple, la route principale a été construite grâce au Mgnrega avec le concours de la plupart des habitants.

Des pratiques éprouvées

Avec un groupe de jeunes gens, Chitracen Nayak s’est mobilisé pour que le village bénéficie du programme. Agriculteur, Adivasi, il est aussi salarié de Word depuis quatre ans. Avec une mission : aider les populations tribales à améliorer leurs pratiques agricoles. Juché sur sa moto ornementée d’hommages colorés au dieu hindou des véhicules, il sillonne les chemins montagneux de village en village. De l’installation de ruches à la fabrication d’engrais naturel en passant par la culture des champignons, ses enseignements sont nombreux.

               


Chitracen nayak défend une agriculture durable et peu coûteuse: ainsi, ces fleurs, plantées près de légumes, permettent de lutter contre les insectes sans recourir aux produits chimiques.

Chitracen nayak défend une agriculture durable et peu coûteuse: ainsi, ces fleurs, plantées près de légumes, permettent de lutter contre les insectes sans recourir aux produits chimiques.


                                         

Parmi ses conseils réguliers : semer les graines en lignes plutôt qu’à la volée ; mélanger sur une même parcelle différents végétaux pour une meilleure production ; utiliser des graines traditionnelles plus résistantes aux
aléas climatiques.

« Ce sont des techniques peu coûteuses et très efficaces », assure-t-il. À Doleiguda, Pitambar et Phulmoti Gunta reçoivent régulièrement la visite de Chitracen. Avec un large sourire, ils montrent un champ couvert de tomates et de choux.

« Avant, nous avions 
juste de quoi nous nourrir, expliquent-ils. Désormais, nous pouvons vendre une partie de notre production au marché et gagner de l’argent. » Le couple a ainsi pu consolider le toit de sa maison et acheter une vache.

Expérimenter de nouvelles techniques

Pousser des paysans à bouleverser leurs pratiques n’a pourtant rien d’évident. « Il ne faut pas espérer que les gens nous croient sur parole, indique Racheal, à la tête de Word. La transformation des cultures représente toujours une prise de risque et les personnes ont besoin d’éléments tangibles pour se lancer. »

L’association s’est donc dotée d’un champ d’expérimentation, installé à Kudipadar, où un agriculteur essaie différentes techniques, comme le mélange des cultures, et reçoit régulièrement les représentants des villages pour des démonstrations.

Quant aux récoltes de cette parcelle, elles alimentent les cuisines de l’école « Adarsha Vidhyalaya », installée juste en face, de l’autre côté de la route. L’établissement, bâti et géré par Word, accueille une soixantaine d’enfants adivasis de 4 à 13 ans. L’éducation reste un pivot incontournable des multiples actions de Word. Un pari sur l’avenir, porteur d’espoir.

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Paru le 18 janvier 2018

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