Emmanuelle Seyboldt, femme et pasteure

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© Bruno Levy
Emmanuelle Seyboldt, femme et pasteure
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Depuis 2013, les Églises luthérienne & réformée n’en forment plus qu’une : l’Église protestante unie de France. La nouvelle présidente Emmanuelle Seyboldt veut développer encore l’union fraternelle des Églises & leur capacité à vivre la nouveauté de l’Évangile.

À propos de l'article

  • Publié par :Christophe Henning
  • Édité par :Cécile Picco
  • Publié dans Pèlerin
    7020 du 15 juin 2017

Pèlerin. Vous venez d’être élue présidente de l’Église protestante unie de France : c’est la première fois qu’une femme accède à cette responsabilité !

Emmanuelle Seyboldt. C’est vrai. Pour nous, protestants, ce n’est pas une question. Je suis née alors qu’il y avait déjà des femmes pasteures, reconnues officiellement depuis 1966. Un tiers des 450 pasteurs en France sont des femmes. En même temps, il ne me vient pas à l’esprit de modèle de femme pasteure. Quand il y a un binôme homme-femme pasteurs dans une paroisse, c’est très intéressant : nos regards sont complémentaires. Ma nomination n’est pas une vraie surprise… sauf, peut-être, pour les autres églises chrétiennes ?

Vous êtes issue d’une vieille famille protestante de souche cévenole…

Aussi loin que je me souvienne, j’ai participé au culte : j’ai grandi dans cette Église. Dès l’enfance, la question de la justice et du sens de la vie était centrale pour moi, et j’ai choisi Dieu comme père. Le pasteur qui m’accompagnait était un vieux monsieur extrêmement bienveillant, et je sentais que j’avais ma place dans cette communauté.

De là à imaginer en faire profession et devenir pasteure ?

En fin de CM2 déjà, l’instituteur nous a demandé ce que nous voulions faire plus tard et j’avais répondu : « Je serai pasteure. » L’enseignant, inquiet, a convoqué mes parents, mais ceux-ci ne voyaient pas le problème. En fait, j’avais peur que faire autre chose me détourne de ce qui était central, essentiel pour moi.

Depuis, vous vous êtes mariée, vous avez divorcé, puis vous vous êtes remariée avec un pasteur : cette expérience humaine n’a pas empêché l’accès aux responsabilités.

Il faut rappeler que le mariage n’est pas un sacrement pour les protestants. Mais surtout, cette ouverture est cohérente avec notre théologie : nous annonçons la grâce inconditionnelle, nous prêchons que Dieu reconnaît la même dignité à chacun, indépendamment de ce qu’il a vécu, et que la vie est toujours possible à nouveau. Je suis fière que mon Église fasse ce qu’elle dit : ma situation personnelle n’a pas été un empêchement pour ma désignation à la présidence, et je pense que cela n’a même pas été débattu. Je suis pasteure et j’ai vécu, je vis, les peines et les joies, les difficultés des personnes qui se confient à moi.

Ma situation propre rejoint celle de mes paroissiens et cela me donne peut-être une intensité d’écoute et de compréhension supplémentaire. En tout cas, cette expérience personnelle écarte toute tentation de jugement.

C’est cette même ouverture qui a conduit votre Église à bénir les unions homosexuelles, mais cette décision ne fait pas l’unanimité.

Les questions de société sont difficiles parce qu’elles mettent en jeu ce que nous sommes, notre humanité, et provoquent une réaction intime, affective, qui peut brider la réflexion théologique. Nous devons entamer un grand travail de lecture de la Bible : il faut toujours y revenir. Comment lit-on la Bible, mais aussi comment je me laisse interpeller par la lecture de l’autre ? L’Église luthéro-réformée est à la fois héritière de cinq siècles d’histoire et toute jeune dans sa structure commune : comment accorder héritage et modernité ?

C’est très exactement le mouvement de l’Évangile, vieux de deux mille ans et qui est un message très moderne.


C’est être fidèle à l’Évangile que d’en saisir toujours la nouveauté.

Les générations qui nous précèdent nous donnent des racines. Et en même temps, il y a cette parole toujours neuve, pour nous aujourd’hui. Aumônier d’hôpital, chargée de catéchèse, journaliste dans un titre protestant, responsable d’une paroisse… Des missions très diverses !

En 2013-2014, j’étais pasteure à mi-temps à Besançon et à mi-temps présidente de la région Est, pour mener à bien l’union d’une dizaine de paroisses réformées entre Nancy et Dijon et la petite région luthérienne de Montbéliard. Je garderai de bons souvenirs de Besançon, notamment avec la célébration des 500 ans du protestantisme. Cette expérience de paroisse est capitale pour exercer ma mission aujourd’hui.

Il est parfois difficile de faire vivre une Église de quelque 250 000 fidèles…

Il peut y avoir une grande disparité entre les paroisses : entre celles qui sont dynamiques, souvent dans les grandes villes, mais pas toujours, et des petites communautés en souffrance et qui ne voient pas de renouvellement. Par exemple, la communauté de Besançon est bien vivante. Elle est aussi responsable d’une ecclésiole à Gray, à 45 kilomètres. Cette paroisse était composée essentiellement d’agriculteurs suisses protestants arrivés fin XIXe siècle et qui se sont fondus dans la masse : quand il y avait des mariages mixtes, les enfants étaient élevés dans la foi catholique. Comment faire vivre cette petite communauté ? Il y a moins de travail, les gens partent, les anciens meurent… Aujourd’hui, que faire ? On partage le lieu de culte avec la communauté baptiste. Faut-il aller plus loin ? Nous allons devoir imaginer.

Vous devez aussi recruter des pasteurs…

La recherche théologique est vivante et nous avons une moyenne assez stable de dix à douze nouveaux pasteurs chaque année, ce qui a suffi jusqu’alors pour le renouvellement des équipes pastorales. Mais d’ici cinq ans, il y aura plus de départs à la retraite que d’entrées. Comment discerner et appeler au ministère pastoral ? C’est un défi pour notre Église. Aussi nous faut-il accentuer encore le travail en direction de la jeunesse. Nous organisons tous les quatre ans « Le grand kiff » (parce que Dieu qui nous aime « kiffe » le monde), un grand rassemblement national des jeunes.

Et cet été, nous lançons notre première semaine de camp théologique pour les jeunes adultes.

Qu’est-ce que cette petite Église à la longue histoire peut dire au monde d’aujourd’hui ?

La Fédération protestante (qui rassemble une partie des églises protestantes) intervient dans les débats avec les institutions de la République, sur les questions de la laïcité, par exemple. Mais chaque Église a sa sensibilité et sa part de responsabilité dans sa parole au monde. Il nous revient à chacun d’ouvrir nos portes pour que le message de l’Évangile soit audible. Je pense aussi que les églises luthéro-réformées qui dialoguent depuis longtemps avec les catholiques ont un rôle à jouer pour l’œcuménisme.

Quels sont les enjeux des prochaines années ?

Rétablir la confiance est urgent. Ces derniers temps, nous n’avons pas vraiment pu faire confiance à la parole publique. Et même à l’intérieur de notre Église, nous pouvons faire mieux : travailler sur la confiance entre nous, entre églises locales… Ce que nous disons ne doit pas rester lettre morte mais se traduire dans le concret de nos relations. C’est possible, comme l’a montré le travail mené pour arriver à l’Église unie en 2013, ou encore le dernier synode, fin mai à Lille, qui a abouti à l’écriture de la nouvelle « déclaration de foi » de nos églises luthéro-réformées.

Qu’est-ce qui va vous aider à tenir spirituellement dans cette nouvelle charge ?

La lecture de la Bible ! La Bible et la prière… C’est fondamental. Et puis c’est un travail d’équipe, avec le conseil national, les permanents… Enfin, si on veut porter soi-même ce genre de responsabilités, on est écrasé : ce n’est pas moi qui porte, c’est Dieu. En premier et dernier recours, il faut remettre la charge à Dieu !

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Paru le 22 juin 2017

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