Comment la philo nous aide à vivre

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© Ilustration : Hélène Builly (détail)
Comment la philo nous aide à vivre
© Ilustration : Hélène Builly (détail)

À l’occasion du Festival Philosophia, qui se tient du 24 au 28 mai à Saint-Émilion (Gironde), coup de projecteur sur les innombrables vertus de la philo dans la vie de tous les jours, à toute heure et à tout âge, quel que soit son bagage culturel.

À propos de l'article

  • Publié par :Marie-Valentine Chaudon
  • Édité par :Laurence Faure
  • Publié dans Pèlerin
    7017 du jeudi 25 mai 2017

 « La souffrance a-t-elle un sens ? » La nuit tombe sur le Val-d’Oise, tandis qu’une trentaine de personnes se pressent dans une salle communale de la petite ville de Bouffémont. La plupart ne se connaissent pas et, pendant plus de deux heures, vont débattre sur cette question qui, inévitablement, touche chaque vie humaine. « Il semble impossible de vivre sans souffrir, avance Catherine Delaunay. Souffrir, n’est-ce pas aussi supporter, tenir coûte que coûte pour vivre ? » Le dernier vendredi de chaque mois, cette ancienne prof de philosophie anime avec son comparse Pierre Haller, ingénieur à la retraite, un « café philo » (1).


Retrouvez tout le programme du Festival Philosophia, pour les grands et les petits, ici


« Ce n’est ni le café du commerce ni le Collège de France, résument les deux passionnés. Nous essayons de mettre la philosophie à la portée de tous. Cette discipline permet de comprendre le monde dans lequel nous vivons et d’apprendre à s’y situer, de s’autoriser à penser par soi-même. » La discussion s’anime, chacun s’efforçant de formuler au mieux son raisonnement.

Une jeune retraitée, ancienne hôtesse de l’air, écoute les uns et les autres. « Je n’ai pas fait de philo à l’école et l’ai toujours regretté, confie-t-elle. Cela me permet de m’ouvrir l’esprit. » Un peu plus loin, Robert Daviot est attentif. Le thème de la soirée le touche particulièrement. « Je pense à mon épouse qui, malgré sa maladie, s’inquiète toujours du bien-être des autres, explique-t-il. Cet échange m’oblige à m’interroger sur mon propre comportement. »


"Je n’ai pas fait de philo à l’école et l’ai toujours regretté, confie une amatrice. Cela me permet de m’ouvrir l’esprit."

À 87 ans, cet ingénieur commercial à la retraite, ancien élu, ne manque jamais les cafés philo de Bouffémont. « J’essaie de m’améliorer, d’apprendre à vivre mieux, sourit-il. Il n’est jamais trop tard, n’est-ce pas ? » C’est au café des Phares (2), place de la Bastille, à Paris, qu’a eu lieu en 1992 le premier café philo, initié par un enseignant passionné, Marc Sautet, aujourd’hui disparu. S’ils ont été décriés par nombre de penseurs patentés, ces cercles de discussion ont fleuri en Fran- ce, attirant un public de philosophes amateurs et de simples citoyens. À Annemasse (Haute-Savoie), René Guichardan, 58 ans, anime un café philo qui rassemble vingt à trente personnes chaque lundi soir depuis plus de vingt ans. Cet ancien travailleur social, philosophe amateur, a trouvé dans cette pratique une ouverture au monde. « Au cours de ces années, j’ai appris énormément, assure-t-il.

La philo couvre tous les domaines de la vie – économique, politique, intime – et nous oblige à nous confronter à tous les points de vue. Elle aide à développer le sens du questionnement et l’écoute de l’autre : c’est une école de la citoyenneté. » Parce qu’elle stimule le débat, la philosophie encourage le vivre ensemble. En explorant chaque repli de l’existence, elle ramène aussi l’individu dans un destin collectif, conciliant l’intime et l’universel. Ces dernières semaines, par exemple, les Annemassiens ont agité leurs neurones sur des questions qui résonnent avec les préoccupations de chacun : suffit-il d’être insoumis pour être libre ? Renonçons-nous trop vite à l’amour ? Faut-il maîtriser un langage pour penser ?

S’oxygéner l’esprit

Le point d’interrogation est la base du langage philosophique. « Le but de la philo est de transformer le problème en question, pas d’apporter des réponses toutes faites, explique la philosophe praticienne Sophie Geoffrion (3). Elle agite la tête, oxygène l’esprit, et c’est salutaire ! Tout le monde ne peut pas être philosophe, au sens d’érudit, mais chacun peut faire de la philosophie. » Avec l’association Philoland, à Bordeaux (Gironde), Sophie Geoffrion propose de nombreuses formes de pratique (débats, ateliers théâtre…) mais aussi des consultations individuelles. Les particuliers viennent la voir lorsqu’ils se posent une question par rapport à leur métier, leurs relations personnelles ou le fil de leur existence. « Je ne suis ni thérapeute ni coach, précise- t-elle. Beaucoup de questions tournent autour du sens de la vie. Il y a aussi des artistes, des danseurs par exemple, qui viennent me voir pour évoquer leur relation au corps. J’ai aussi eu des chefs d’entreprise qui s’interrogeaient sur le management, le sens de la rentabilité. L’exercice consiste à prendre de la hauteur.

À chacun, ensuite, de se réapproprier son espace de pensée autonome et, à partir de là, de pouvoir faire ses propres choix. Le raisonnement philosophique n’est pas une formule magique, à chacun ses réponses. » Un espace de liberté à conquérir. La philosophie est une invitation à vivre pleinement, « avec panache », écrit la philoso-phe Laurence Devillairs, évoquant Nietzsche, en introduction à son formidable ouvrage Guérir la vie par la philosophie (4).

Au fil des pages, elle convoque, sous une plume limpide, Platon, Descartes, Kant – entre autres – pour résoudre nos maux quotidiens : manque de volonté, épuisement professionnel, dépression, routine, peur,  jalousie, regrets… La philosophie, recette imparable de développement personnel ? « Elle se situe aux antipodes de la psychologie positive, conteste Laurence Devillairs. Elle n’étudie pas nos comportements mais pose la question du sens de la vie. Elle n’escamote pas les aspects négatifs, douloureux de nos existences.


"Nous vivons dans un monde qui nous fait marcher sur la tête : la philo nous permet de prendre du recul".

Au contraire, elle nous oblige à les regarder en face : pratiquer la philo nous engage dans une épreuve de lucidité, semblable parfois à de la tauromachie. Mais en acceptant d’accomplir cet effort, nous nous donnons la possibilité de bâtir quelque chose : c’est un pacte que l’on passe avec soi-même, une grâce que l’on se donne pour vivre. Je pense que cela en vaut la peine, car la philo ne se contente pas de consoler : elle guérit. » Prendre du recul La promesse est immense, mais est-elle accessible ? Discipline par nature élitiste, dans laquelle rament les bacheliers et s’épanouissent les érudits, la philo a de quoi effrayer et peine à se démocratiser.

« L’enjeu est de la rendre accessible à tous sans l’appauvrir, souligne Sophie Geoffrion. Les références culturelles ne sont pas obligatoires mais elles peuvent s’avérer utiles : depuis des siècles, de grands penseurs ont réfléchi aux questions qui nous animent aujourd’hui. Nous vivons dans un monde qui nous fait marcher sur la tête : la philo nous permet de prendre du recul. »


Les outils sont nombreux pour permettre à chacun de se lancer en philosophie

Les outils sont nombreux pour permettre à chacun de se lancer en philosophie, et ce dès le plus jeune âge. Ainsi, dans Pomme d’Api (magazine pour les 3-7 ans édité par Bayard), les « P’tits philosophes » se posent chaque mois une question, à l’instar de celle choisie pour cette période d’élections : « C’est quoi, un chef ? » Côté librairie, il existe de nombreuses collections pour les enfants (Goûters philo chez Milan, ou Philoz’enfants chez Nathan), qui peuvent aussi servir de supports à des échanges intergénérationnels, quel que soit le niveau d’études des adultes. Pour ces derniers, universités populaires, cours en lignes, festivals sont également des pistes à explorer, tout comme les émissions de radio ou de télévision, telle celle animée par Raphaël Enthoven, sur Arte. Dans le Gard, Alain Guyard s’est donné pour mission de partager avec le plus grand nombre la richesse de la culture philosophique. Cet ancien enseignant, échappé des sentiers battus de l’Éducation nationale, se définit lui-même comme « philosophe forain ».

Avec des mots peu universitaires, il donne des conférences sous toutes les formes sous des chapiteaux, dans les bistrots, mais aussi les prisons, les écoles d’assistantes sociales, de puériculture ou dans les formations en soins palliatifs. La philo vagabonde,  le documentaire qui le suit dans ses nombreuses activités (5), apporte, en un peu plus de quatre-vingt-dix minutes, la preuve brillante des vertus de la pratique de la philosophie. Pour chacun, une invitation vivifiante à abandonner le prêt à penser et, par son cheminement intime, à se réapproprier sa vie. Un trésor inestimable ! 


(1) Leur association, Le chemin du philosophe, propose de nombreuses activités dans le Val-d’Oise : http://cheminphilo.blogspot.fr

(2) Tous les dimanches matins. Les nombreux cafés philo de l’Hexagone sont répertoriés sur le site www.cafesphilo.org

(3) www.sophiegeoffrion.com

(4) Éd. Puf, 252 p. ; 17 €.

(5) Un film de Yohan Laffort, disponible en DVD, Éd. Montparnasse, 25 €.

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Paru le 10 août 2017

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