C'est la saison des prix littéraires !

agrandir Éric Vuillard, prix Goncourt 2017, le 6 novembre au balcon du restaurant Drouant, à Paris.
Éric Vuillard, prix Goncourt 2017, le 6 novembre au balcon du restaurant Drouant, à Paris. © Michel Stoupak/NurPhoto
Éric Vuillard, prix Goncourt 2017, le 6 novembre au balcon du restaurant Drouant, à Paris.
Éric Vuillard, prix Goncourt 2017, le 6 novembre au balcon du restaurant Drouant, à Paris. © Michel Stoupak/NurPhoto

Triplé gagnant pour les éditions Actes Sud, avec un Goncourt exceptionnel sur la montée des nazis, « L’ordre du jour », d’Eric Vuillard, le Renaudot Essai et le Prix de Flore. Saluons également le haletant Femina, l’instructif Renaudot et le Grand Prix de l’Académie française. Bonnes lectures !

À propos de l'article

  • Créé le 10/11/2017
  • Publié par :Muriel Fauriat avec Sophie Laurant et Catherine Lalanne
  • Édité par :Sabine Harreau
  • Publié dans Pèlerin
    10 novembre 2017

Prix Goncourt

L'ordre du jour, d'Éric Vuillard

Ordre du jour

Publié en avril 2017, le court roman d’Eric Vuillard sur la montée du nazisme est, selon Bernard Pivot, « une leçon de littérature et une leçon de morale politique. Un livre que devraient lire tous les jeunes gens aujourd’hui, a poursuivi le président de l’académie. On y apprend comment un petit nombre d’hommes, maniant le bluff et l’intimidation, a réussi à mettre l’Europe à genoux. »

Eric Vuillard, né en 1968, est un orfèvre de l’écriture concise et précise, élégante et pleine d’humour, qui s’exprime ici dans une succession de scènes clefs, de 1933 à 1938. Le livre débute par la réunion qui solda la fin du Parlement allemand. C'était le 20 février 1933, au Reichstag : 24 responsables de l'industrie et de la finance allemands ont ouvert leur bourse pour financer la « stabilité économique », soit la campagne électorale nazie...

L'auteur conte ensuite ce jour où le chancelier anglais Lord Halifax se liquéfia devant Hitler et Goering ; ce jour où le chancelier Schuschnigg livra l'Autriche à Hitler… L’auteur a lu les mémoires de ces hommes politiques, examiné les photos et films, analysé leurs obsessions, leurs attitudes et connaît même le menu de leurs déjeuners.

Fin, brillant, ironique, le récit tape juste et fort, comme les précédents romans historiques de l'auteur (« Congo », « Tristesse de la terre », prix Joseph Kessel 2014 ou « 14 juillet », prix Alexandre Vialatte 2016).

Ed. Actes Sud, 160 p. ; 12,99 €.

Notre avis : PPP


Prix Goncourt des Lycéens

L'art de perdre d'Alice Zeniter

L'art de perdre

Le Goncourt des Lycéens vient de distinguer l’écrivaine Alice Zeniter, dont le roman, L’art de perdre, éclaire une page peu glorieuse de notre histoire : celle du sort réservé aux harkis après la guerre d’Algérie. Cette rentrée littéraire, l'Algérie a inspiré nombre de nos jeunes romanciers. Comme s’il fallait sauter une génération, celle qui a vécu les « événements » pour rompre le silence sur cette période troublée.

Parmi ces auteurs, Alice Zeniter se détache nettement avec un récit fleuve, une saga puissante et documentée sur sa famille paternelle originaire de Kabylie. Soixante ans après le départ des siens d’Algérie, son héroïne, Naïma, cherche à comprendre les motifs de leur exil. Mais qui interroger ?

Son grand-père Ali est décédé. Sa grand-mère Yema jargonne le français et son père Hamid arrivé en France en 1962, dans des conditions aussi dramatiques que les pieds-noirs, est mutique. L’écrivaine choisit de convoquer son grand-père Ali, pris en otage par deux factions rivales : l’armée française qui l’enrôle pour faire la Seconde Guerre mondiale puis les forces révolutionnaires qui lui intiment de prendre parti pour l’indépendance de son pays

.La suite c’est l’exil forcé du soldat harki pour échapper à la condamnation à mort du FLN, puis la survie dans les préfabriqués du camp de Jouques. A travers Naïma, Alice Zeniter questionne le poids des origines : faut-il prendre sa part d’héritage pour gagner le droit d’exister et la liberté d’être soi ? Après être retournée au pays de ses pères, Naïma choisira de témoigner, car ce qui n’est pas transmis est perdu pour toujours.

Un très beau livre qui rend leur dignité aux oubliés d’un conflit dont il nous faut, aujourd’hui, enfin faire le récit. A offrir à tous ceux qui de près ou de loin, ont vécu cette page d’Histoire et à tous les adolescents curieux de la comprendre.

Ed. Flammarion, 505 p. ; 22 €.

Notre avis : PPP


Prix Femina 

La serpe, de Philippe Jaenada

La Serpe

Philippe Jaenada est un mélange d’inspecteur Columbo et de Rouletabille (le détective de Gaston Leroux): depuis de nombreux livres, il se glisse dans des faits divers troublants, et tout en rondeur, chaleur et perspicacité, conduit l’enquête pas à pas, épluchant des masses d’information inouïes, questionnant chaque détail, interpellant le lecteur, lui demandant de faire appel à sa raison pour démêler le vrai du faux, et, le retournant comme une crêpe dans les dernières pages, le laisse abasourdi et subjugué.

Son nouveau roman, « La Serpe », s'inscrit dans cette démarche et il était grand temps que l’auteur soit récompensé pour sa singularité brillante dans l’univers littéraire français.

De quoi s’agit-il ? D’un fait divers dramatique d’octobre 1941 : trois personnes massacrées à coups de serpe dans le château d’Escoire, au fin fond du Périgord. Les portes du château étaient fermées, aucune effraction n’a été constatée. Seul survivant : Henri Girard, l’unique héritier des victimes, un homme avide, violent. Pour tous, c’est un coupable idéal. Pourtant, il est acquitté. Erreur judiciaire ou juste verdict ? Philippe Jaenada mène cette enquête digne du Cluedo tel un maestro.

Ed. Julliard, 644 p.; 22 €.

Notre avis : PPP



Prix Renaudot

La disparition de Joseph Mengele, d’Olivier Guez

La Disparition

La Deuxième Guerre mondiale est décidément à l’honneur puisque Olivier Guez remporte le prix Renaudot avec son récit de la cavale du nazi, Joseph Mengele. Avec minutie, l’auteur raconte comment le terrifiant médecin d’Auschwitz a échappé à la justice des hommes et met un point final aux légendes sur sa disparition.

Sans doute ligoté par ce personnage épouvantable, le livre reste à la lisière du genre romanesque et s’affirme davantage comme une enquête. Même si, la dernière partie qui voit Mengele s’enfermer lui-même dans une sorte de camp, victime de sa paranoïa, introduit une dimension symbolique à cette froide biographie.

Sont parfaitement décryptés les mécanismes grâce auxquels les criminels nazis ont refait leur vie en Amérique latine, comme ceux qui vont, à partir des années 1960, faire sortir les opinions publiques de leur indifférence à l’égard de ces criminels envers l’humanité. Sophie Laurant

Ed. Grasset, 240 p. ; 18,50 €.

Notre avis : PP



Grand Prix de l’Académie française

Mécaniques du chaos, de Daniel Rondeau

Mécaniques du chaos

Du chaos du monde, il en est question en effet dans ce roman polyphonique terrible, cru, qui se passe à la fois en Libye, Tunisie, Syrie, à Malte et en France. En Libye, Capitaine Moussa, un commandant haineux, gère le trafic de drogue, d’otages et d'antiquités. A Malte, une jeune Somalienne est sauvée d’un naufrage. En France, dans la cité de la Grande Tarte, Patron M’Bilal mène le trafic de drogue… Partout, des hommes attirés par l’argent et le sexe.

Au sein de ce maelstrom, un archéologue français un peu perdu tente de sauver ce qui peut l'être : un patrimoine ancien ou son âme. Et un agent des services secrets français traque une filière islamiste. Bref c'est un roman du réel, du réel obscur, que l'Académie française a honoré cette année. Un récit documenté, efficace, à la construction impeccable, qui dévoile les coulisses terrifiantes du terrorisme.

Mécaniques du chaos, de Daniel Rondeau, Ed. Grasset 460 p. ; 22 €.

Notre avis : PP




Prix de Flore

Ex-aequo : L’invention des corps, de Pierre Ducrozet et Paname Underground, de Johann Zarca


L’invention des corps, de Pierre Ducrozet

L'invention des corps

Ce quatrième roman de Pierre Ducrozet, né en 1984, suit le parcours d’Alvaro, jeune et brillant professeur d’informatique victime d’une tentative d’assassinat au Mexique. Fuyant aux Etats-Unis, il entre au service d’un riche homme d’affaires adepte du transhumanisme, mouvement prônant le recul des limites de la vieillesse, voire de la mort.

Et y rencontre Adèle, une surprenante biologiste. Au parcours chaotique d’Alvaro, se juxtaposent des découvertes scientifiques explorées comme de nouveaux continents : Internet, le code informatique, les cellules souches sont expliquées par l’auteur avec simplicité. Et la plupart des personnages cités sont réels. Ajoutons une histoire tenue, un style composite efficace, mêlant science, poésie, oralité brute, et un rythme du diable, et nous obtenons une fiction mille-feuille exaltante pour tous les fans des nouvelles technologies.

Ed. Actes Sud, 304 p. ; 20 €.

Notre avis : PPP


Paname Underground, de Johann Zarca

paname underground

Où s'arrête le réel, où commence la fiction ? Zarca raconte les coulisses du guide des bas-fonds parisiens qu'il rédige depuis 2016.

Ed. de la Goutte d’Or, 250 p. ; 17 €.










Nous avons aussi aimé :

Le Renaudot Essai

« De l’ardeur », de Justine Augier

de l'ardeur

Sur la dissidente syrienne Razan Zaitouneh. Une enquête vertigineuse sur le martyre syrien. Ed. Actes Sud, 318 p. ; 21,80 €.








Le Prix Médicis étranger

« Les huit montagnes », de l’Italien Paolo Cognetti

les huit montagnes

L'histoire, forte et authentique, de deux jeunes garçons qui parcourent les sentiers secrets des Alpes. Ed. Stock, 304 p. ; 21,50 €.

 







Le Femina essai

« Mes pas vont ailleurs » de Jean-Luc Coatalem

mes pas vont ailleurs

Une œuvre sur Victor Segalen, dont les voyages et l’œuvre littéraire font écho à la vie de l’auteur. Ed. Stock, 288 p. ; 19,50 €.









Nos déceptions...

Le Prix Médicis a été attribué à Yannick Haenel, pour « Tiens ferme ta couronne » (Ed Gallimard)

Une descente dans la solitude et la déchéance d’un homme, entre littérature et cinéma. Nous n'avons pas aimé. Ed Gallimard, 352 p. ; 20 €.

Le Prix Décembre, revient à Grégoire Bouillier, pour « Le dossier M » (Ed. Flammarion)

Une autofiction dans laquelle il décrit sa vie sentimentale minute par minute. Un bouillonnement d’affects et de réflexions tout azimut. Grisant ou étouffant, c’est selon ! Ed. Flammarion, 880 p. ; 24,50 €


... Et nous regrettons deux absentes :

Véronique Olmi pour « Bakhita » (Ed. Albin Michel) à lire dans Pèlerin

prix Fnac tout de même,

et

Alice Zeniter pour « L’art de perdre » (Flammarion),

Prix du Monde et des libraires de Nancy/Le Point, encore en lice pour l’Interallié proclamé le 22 novembre. Comme souvent, les têtes couronnées par les cénacles parisiens (presque tous masculins) sont masculines. Encore un effort, messieurs mesdames les juré-es !



Prix Femina spécial 

Françoise Héritier (1933 - 2017)

Anthropologue, ethnologue, féministe, Françoise Héritier ( 1933 - 2017), a reçu le 8 novembre, quelques jours avant sa mort, un Prix spécial pour l'ensemble de son œuvre, remis par le jury du Femina. Ancienne directrice de l’EHESS (1) et professeure honoraire du Collège de France, elle avait fondé l'essentiel de ses recherches sur les fondements de la domination masculine, et représentait une référence dans son domaine (2). Elle est décédée le 15 novembre 2017, le jour de ses 84 ans.

Au gré des jours

Elle venait de publier un recueil magnifique et joyeux, « Au gré des jours » (3), égrainant les mille et une grâces de la vie: « Saliver devant des plats simples tels que de belles tomates farcies », « apprendre à un petit enfant des mots dont il se souviendra toute sa vie comme « pâquerette » ou « coquecigrue » », « Regarder Natalie Dessay », « Avoir dû porter pour sa communion solennelle un bonnet rond noué sous le menton avec auréole et une robe en tulle avec col Claudine »… autant d’instants de bonheur et de souvenirs qui touchent et ravissent.

En seconde partie du livre, elle revenait sur son parcours, semé de belles surprises et d’embûches machistes, évoquait sa maladie auto-immune, son amour pour la terre africaine et le prix de l’amitié. Un témoignage admirable, la richesse d’une vie, qui prend une dimension particulière alors qu'elle vient de nous quitter. M. F.

(1) Ecole des Hautes études en sciences sociales.

(2) Masculin/féminin I La pensée de la différence et Masculin/féminin II : Dissoudre la hiérarchie. Ed. Odile Jacob.

(3) « Au gré des jours », Ed. Odile Jacob, 160 p. ; 12,90 €. Suite du « Sel de la vie » 91 p. ; 9,90 €.



Vos commentaires

1 Commentaire Réagir

Prix littéraire

penelope 15/11/2017 à 20:37

Oui donnez les prix plus importants , il y en a d’autre décerné par la police ou les lycées , sont ils moins intéressant , je me souviens en avoir lu un policier très intéressant car il donnait aussi presque un cour d’histoire de France; c’est plus ... lire la suite

Paru le 23 novembre 2017

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