Au secours, les oiseaux disparaissent

agrandir Au secours, les oiseaux disparaissent
© Simon Luc / Belpress / Andia
Au secours, les oiseaux disparaissent
© Simon Luc / Belpress / Andia

En quinze ans, 30 % des oiseaux ont disparu en France. Alors que la Fête de la nature sera célébrée du 23 au 27 mai, enquête sur les dessous d'une catastrophe écologique.

À propos de l'article

  • Créé le 17/05/2018
  • Publié par :Véronique Badets / Pascaline Balland
  • Édité par :Sabine Harreau
  • Publié dans Pèlerin
    7068 du 17 mai 2018

Le 20 mars, pour la première fois, deux organismes majeurs de la recherche publique française, le Muséum National d'Histoire Naturelle (MNHN) et le CNRS lancent un cri d'alarme : « Les oiseaux des campagnes françaises disparaissent à une vitesse vertigineuse. En moyenne, leurs populations se sont réduites d'un tiers en quinze ans. Au vu de l'accélération des pertes ces deux dernières années, cette tendance est loin de s'infléchir », alertaient-ils dans leur communiqué de presse.

 

35 % d'alouettes en moins depuis 1995

Le constat est particulièrement glaçant pour les espèces dites « spécialistes des milieux agricoles ». Habitant quasi exclusivement les plaines cultivées, leur survie dépend de la qualité de ce milieu. Les populations d'alouettes, emblématiques de cette catégorie d'oiseaux, ont ainsi chuté de 35 % depuis 1995, dans la « zone atelier » de 450 km² étudiée par le CNRS dans les Deux-Sèvres et représentative des campagnes françaises. Les perdrix, elles, y ont dévissé de 90 % sur la même période. La linotte mélodieuse, le bruant proyer, le pipit farlouse, le tarier des prés : tous ces oiseaux des champs disparaissent aussi vite qu'un ballet de martinets en été. À tel point qu'aujourd'hui une trentaine de passereaux naguère fort communs se trouvent inscrits sur la liste rouge des espèces menacées, établie par le comité français de l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).

Des espèces généralistes, censées être plus adaptables et moins fragiles disparaissent aussi

« Le déclin des oiseaux communs n'est pas nouveau, souligne Grégoire Loïs, directeur adjoint du réseau Vigie Nature au MNHN. Il y a eu une première chute brutale dès les années 1960, chez les insectivores vivant dans les champs, comme la chouette chevêche, la pie-grièche, la huppe fasciée. Puis, dans les années 2000, on a vu une stabilisation.

Depuis 2008, le déclin des oiseaux dans les campagnes a repris fortement.

Mais depuis 2008, le déclin des oiseaux dans les campagnes a repris fortement. Ce qui nous frappe et nous alarme, c'est qu'il ne concerne plus seulement les espèces spécialistes de ces milieux agricoles – et donc très exposées à leur dégradation –, mais aussi les espèces généralistes, censées être plus adaptables et moins fragiles, qui les fréquentent. Par contraste, en milieu forestier, l'évolution n'est pas la même, les populations d'oiseaux augmentent sur la même période (cf. graphique p. 18-19, NDLR). Notre constat est que c'est bien dans les plaines cultivées que les oiseaux n'ont plus ni le gîte ni le couvert nécessaires à leur survie. »

2 causes : uniformisation des paysages agricoles, manque de nourriture

Première piste d'explication : l'uniformisation des paysages agricoles. Avec la baisse du nombre d'agriculteurs et l'agrandissement des parcelles, les haies continuent de disparaître. Par ailleurs, toujours plus de prairies sont retournées pour faire des cultures. « Tout cela est très mauvais pour les oiseaux qui ont besoin de nicher dans ces zones refuges que sont les haies, les prairies, les talus et les bosquets, souligne l'écologue Vincent Bretagnolle, chercheur au Centre d'études biologiques de Chizé, dans les Deux-Sèvres. Les insectes en ont aussi besoin pour se reproduire… et donc nourrir plus tard les oiseaux. »

Car telle est l'autre cause majeure de la disparition de nos passereaux : la faim. « En période de reproduction, à part les pigeons et les tourterelles, tous les oiseaux granivores se nourrissent et alimentent leurs poussins avec des insectes, explique Frédéric Jiguet, ornithologue et biologiste de la conservation au MNHN. Or, comme l'ont montré plusieurs études en Europe, les populations d'insectes se sont effondrées d'environ 80 % au cours des trente dernières années. Faute de nourriture, on a donc moins d'oisillons qui naissent. »

Les pesticides, principal accusé

Sur le banc des accusés : les pesticides, dont l'utilisation a augmenté en France de 17 % entre 2009 et 2015. Ils attaquent en effet directement les insectes et réduisent aussi la flore spontanée qui les nourrit de ses feuilles, nectar et graines. Les néonicotinoïdes semblent porter une responsabilité particulière dans la catastrophe écologique en cours. Ces substances neurotoxiques très puissantes, impliquées dans la disparition des abeilles, se sont en effet généralisées dans les champs de blé, maïs, colza,  tournesol et betterave au cours des années 2010. « Les néonicotinoïdes ont une rémanence beaucoup plus forte que supposé initialement, explique Vincent Bretagnolle. C’est pourquoi on les retrouve partout : dans les eaux, le nectar des fleurs… » Après des années de bataille, ils ont été interdits en France et tout récemment, fin avril, au niveau européen. Mais leur impact sur les écosystèmes se fera sentir encore longtemps.

D'autres causes sont aussi responsables de la situation

Enfin, selon les chercheurs, d’autres pratiques agricoles néfastes comme la fin des jachères et des chaumes d’hiver permettent d’expliquer comment une courbe de déclin aussi forte chez les oiseaux des champs a pu se produire. « En 2013, lors de la dernière réforme de la politique agricole commune (PAC), il a été décidé qu’après la moisson il fallait couvrir d’une culture intermédiaire (moutarde, phacélie…) les champs de céréales moissonnés. Le but : éviter l’érosion des sols, explique Frédéric Jiguet. Or, les chaumes permettaient aux granivores – bruants, linottes, verdiers et chardonnerets – de s’alimenter l’hiver grâce aux graines laissées au sol et aux plantes sauvages qui y poussaient. C’est un immense réservoir nourricier qui a disparu avec une mesure qui se voulait environnementale… »

Que faire ?

Alors, aujourd’hui, que faire ? Les oiseaux pourraient-ils revenir aussi vite qu’ils ont disparu ? Après tout, en France, la cigogne blanche, le héron cendré ou encore le vautour fauve ont pu être préservés grâce à l’action d’associations et au soutien de l’État. « Sauver quelques espèces emblématiques, ce n’est pas le même travail que de protéger toute cette petite faune ordinaire, estime Allain Bougrain-Dubourg, président de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO). Là, le combat a une tout autre ampleur : il ne s’agit plus seulement d’interdire un piège pour la chasse ou de rétablir tel type d’habitat, mais de changer de modèle agricole. »

Certes, même si leur impact est moindre, d’autres causes pèsent aussi dans le déclin des oiseaux : l’artificialisation des sols qui continue de grignoter chaque année en France des dizaines de milliers d’hectares sur les espaces naturels et les terres agricoles ; la prédation des oiseaux par nos chats domestiques devenus de plus en plus nombreux ; les pelouses trop bien tondues qui ne laissent plus d’abris ni de nourriture dans nos jardins ; les rénovations de nos bâtisses qui se font au détriment des nids d’hirondelles et de moineaux…

Petit à petit, l’emprise des activités humaines érode le « tissu vivant » de la Terre, cette biodiversité dont nous dépendons physiquement, pour notre survie, mais aussi spirituellement. Quel sens aura un monde qui ne connaîtra plus l’envol musicien d’une alouette à la verticale de son nid ? « À cause de nous, des milliers d’espèces ne rendront plus gloire à Dieu par leur existence et ne pourront plus nous communiquer leur propre message, déplore le pape dans l’encyclique Laudato si’. Nous n’en avons pas le droit. »


Pierre Déom Recadré

 5 questions à Pierre Déom, créateur de La hulotte, journal de vulgarisation naturaliste qui paraît depuis 1972.
© Laurent Villeret / Pink/ Saif

Vous observez la nature depuis bientôt cinquante ans. À quoi perçoit-on sur le terrain la disparition des oiseaux ?
La disparition des oiseaux est d'abord liée à celle des insectes. Celle-ci est aisée à constater : lors d'une promenade en voiture dans les années 1970-1980, le pare-brise se constellait de bestioles. Aujourd'hui, même après de longs trajets, il n'est plus nécessaire de le nettoyer. Or beaucoup d'oiseaux, comme la fauvette ou l'hirondelle, se nourrissent exclusivement d'insectes. D'autres en ont besoin pour leurs petits, même si les adultes mangent des graines. C'est le cas du moineau. Au tournant des années 1980, son grand spécialiste, le Britannique James Denis Summers-Smith, décrivait cette espèce envahissante comme la mieux armée pour durer. La voilà en pleine récession.

Vous avez été l'un des premiers à donner l'alarme. Comment vous êtes-vous intéressé à la protection de la nature ?
Je suis né à la campagne et, jusqu'à l'âge de 17 ans, je ne lui ai trouvé aucun intérêt. Mais en arrivant à Charleville-Mézières (dans les Ardennes, NDLR), pour suivre la formation d'instituteur, j'ai ressenti un énorme besoin de nature. Je me suis d'abord intéressé aux oiseaux, faciles à observer, et j'ai fait du baguage. Cela se passait vers 1967-1968, une époque de grand remembrement : haies, broussailles, marais, toutes les zones jugées improductives ont été détruites à plus de 80 %, les rivières « recalibrées ». Ainsi disparaissaient des milieux naturels essentiels. Cela m'a donné envie de réagir.

C'est alors que naît La hulotte ?
Avec des amis, j'ai d'abord créé une association de protection de la nature dans ma région, les Ardennes. Les adultes nous prenant pour des farfelus, mieux valait s'adresser aux enfants via l'école pour leur montrer le trésor à leur disposition autour d'eux. Leur transmettre aussi qu'ils pouvaient agir à leur échelle, en créant des clubs. La hulotte est née pour leur servir de bulletin de liaison. Le journal a vite intégré des informations scientifiques. Et le bouche-à-oreille l'a fait connaître à toutes les générations, partout en France.

Sensibiliser le public comme vous le faites peut-il enrayer la menace qui pèse sur la biodiversité ?
Je le crois. Ce que je cherche à transmettre, c'est l'enthousiasme qui était le mien quand j'ai découvert le foisonnement de vie et le potentiel d'adaptation de la nature. L'émerveillement que je ressens à l'observer chaque jour. Et la conviction qu'il est possible d'agir à une échelle modeste : savez-vous qu'un des milieux les plus riches au monde en biodiversité, c'est le petit jardin anglais, avec ses espèces variées et son aspect semi-naturel ? Les environs d'une maison n'ont rien d'anodin. Beaucoup de dispositifs existent pour encourager la vie près de chez soi : les « hôtels à insectes », faciles à bricoler, par exemple, permettent aux petites abeilles sauvages de pondre.

Cela peut-il suffire ?
L'inertie qui règne face aux menaces écologiques m'inquiète beaucoup. Mais les raisons d'espérer existent. Le faucon pèlerin qui avait pratiquement disparu est en train de reconstituer sa population depuis l'interdiction du pesticide qui l'empêchait de se reproduire en fragilisant la coquille de ses œufs. Pour peu qu'on cesse de l'agresser, la nature a une puissance de reconstitution phénoménale.



BIOS-1991001

                               © Photoshot / Richard Bowler / NHPA / Biosphoto
 


Trois gestes pour aider les oiseaux

BIOS-1660237

1 Dans mon jardin ou sur mon balcon, je crée des lieux d'accueil diversifiés, favorables au développement des insectes : des plantes mellifères, des espèces champêtres, un tas de branches mortes. Si je tonds ma pelouse, je laisse quelques carrés d'herbes folles. Je peux aussi transformer mon espace en « Oasis nature » (voir le site www. humanite-biodiversite.fr) ou en refuge LPO (www.lpo.fr). © Ardea / John Daniels / Biosphoto

BIOS-587855

2 J'adhère à une association nationale ou locale pour soutenir ceux qui les protègent au quotidien : Ligue pour la protection des oiseaux (LPO), Bretagne vivante, Groupes ornithologiques du Nord et normand, Frapna, etc. Je participe à des sorties, des conférences, pour mieux connaître les oiseaux et leurs besoins dans mon environnement proche. © Michel Poinsignon & David Hackel / Biosphoto

AGE.YC2-2861995

3 Je soutiens le développement d'une agriculture biologique et paysanne, qui respecte la biodiversité. Comme consommateur, je privilégie l'achat de produits qui en sont issus. Comme citoyen, je m'intéresse à la réforme de la politique agricole commune (PAC) qui commencera à être débattue au Parlement européen à partir de fin mai 2018. Et j'interpelle mon député européen à ce sujet. © age fotostock

Le vivant en péril

Cela n'était pas arrivé depuis 65 millions d'années. La Terre est entrée dans une sixième crise d'extinction des espèces animales et végétales, causée cette fois par l'homme. C'est ce qu'a confirmé fin mars la Plate-forme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES), créée en 2012 sous la tutelle de l'ONU.

Sols dégradés par l'agriculture intensive, progression des villes, forêts surexploitées, eaux polluées : les pressions humaines font disparaître la faune et la flore à un rythme cent à mille fois plus rapide que la normale.

En Europe et en Asie centrale, ce sont 71 % des espèces de poissons, 60 % des amphibiens et 42 % des espèces d'animaux qui déclinent depuis dix ans.

Le changement climatique est pointé comme le risque majeur pesant sur les espèces dans les prochaines décennies.







Vos commentaires

0 Commentaire Réagir

Paru le 10 mai 2018

Notre Librairie

Voyages et croisières