Armel Le CLéac’h : "La persévérance est ma marque de fabrique"

agrandir Armel Le CLéac’h : "La persévérance est ma marque de fabrique"
© Vincent Gouriou.
Armel Le CLéac’h : "La persévérance est ma marque de fabrique"
© Vincent Gouriou.

Le navigateur n’a pas pu retenir ses larmes, le 19 janvier dernier, en remportant le Vendée Globe. Armel Le Cléac’h, qui doit recevoir, ce jeudi 20 avril, la Légion d’honneur des mains de François Hollande, revient sur le sens de cette victoire qu’il avait frôlée en 2013.

À propos de l'article

  • Publié par :Propos recueillis par Isabelle Demangeat ; photo : Vincent Gouriou
  • Édité par :Laurence Faure
  • Publié dans Pèlerin
    7012 du jeudi 20 avril 2017.

Vous recevez le 20 avril la Légion d’honneur. Comment vivez-vous cette reconnaissance de la République à votre égard ?

C’est une fierté. Pour moi et pour tous ceux qui m’ont aidé à gagner le Vendée Globe. Je partage cette reconnaissance avec eux et la leur dédie. En tant que skippeur, je suis le dernier « témoin » d’un relais. Mais je ne suis pas un héros ! (Rires.) Je ne suis pas militaire, ni médecin ni pompier. Je n’ai pas sauvé des vies. Je suis seulement un sportif qui a réussi un challenge assez dingue : gagner la course la plus difficile qui existe aujourd’hui, en solitaire à la voile.

Comment expliquer la passion des Français pour cette course ?

La mer fascine, beaucoup s’imaginent ces vagues immenses, ces tempêtes… Elle reste un élément inaccessible, comme la haute montagne. La solitude de la course impressionne aussi, tout comme sa durée. Le Vendée Globe a un côté « mystique ». Et reste un défi unique, comme celui d’aller dans l’espace. Grâce à la technologie, il est possible aujourd’hui de suivre le périple : le placement des coureurs, leur parcours, les incidents. Cela permet de toucher toutes les catégories d’âge. Gamin, je le faisais déjà en lisant le journal, en regardant la télé. Je m’imaginais plein de choses.

Il y a un écart entre imaginer et réaliser… Pourquoi s’infliger cette aventure : être seul, sur un désert de mer où la moindre erreur peut être fatale ?

Parce que c’est une passion ! Enfant, mes parents m’emmenaient, avec mes frères et sœur, sur le bateau de mon père aux îles Scilly (Cornouailles, NDLR) ou en Irlande. Nous jetions l’ancre dans les mouillages, nous prenions l’annexe, nous allions à la pêche… C’était la liberté ! Rapidement, la voile est devenue mon sport. La compétition me plaisait. La course en solitaire, ­aussi. C’était très complet. Je devais tout faire à bord, gérer toutes les problématiques : la stratégie, la course, la performance mais aussi la technique, le sommeil, le médical, le stress, le mental… À chaque fois c’est une espèce d’équation à résoudre. Peut-être ma formation scientifique m’a-t-elle donné cette philosophie de vie ? En solitaire, le Vendée Globe est le défi ultime. Un jour, je me suis dit : pourquoi pas moi ?



On ressort différemment d'un Vendée Globe. On apprend à comprendre les choses essentielles de la vie.

Une envie d’aller jusqu’au bout de soi-même ?

C’est une envie qui vient au fur et à mesure des défis de plus en plus longs. La nature, la mer seront toujours plus fortes. On s’en aperçoit surtout quand les conditions sont mauvaises comme lors d’une tempête. Il faut alors rester humble : savoir anticiper les choses quand les événements se durcissent, préparer le bateau, accepter parfois de changer sa route ou de ralentir. Avec la mer, il y a une limite à ne pas franchir. En revanche, je ne pense pas à la mort sur la course. Je sais que les risques sont réels, mais je ne vis pas avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête. Sinon, cela ne marcherait pas.

Sentir que la nature est la plus forte vous fait-il accéder à une certaine transcendance ?

Je sens, il est vrai, de la puissance dans les éléments. Une zone d’orage en mer est très difficile à vivre. Cela pète de partout. C’est un peu La guerre des étoiles ! Ce qui est magique, c’est le moment où la tempête passe : les conditions commencent à s’améliorer, le premier rayon de soleil perce. C’est un peu comme si « le mal » s’en allait pour laisser place à la sérénité. La pression commence à descendre, le stress aussi. Le beau temps arrive. Mais je ne spiritualise pas cette expérience. Je me retrouve davantage dans la quête du bien contre le mal telle qu’on la retrouve dans des films comme Le seigneur des anneaux. J’aime cette notion de force que l’homme arrive à puiser pour combattre les moments difficiles. J’ai reçu une éducation chrétienne, par tradition. Mon bateau a été baptisé. Je me suis marié religieusement, avec Aurélie (neuf ans après leur mariage civil, NDLR), le même jour que le baptême de nos enfants, en 2014. Mais la religion ne m’a jamais vraiment aidé dans ma vie de tous les jours. Je crois davantage aux capacités de l’homme, à la présence et à l’aide de personnes qui ne sont plus sur terre. Je pense beaucoup à mes grands-parents dans les moments difficiles. Ils m’ont tellement transmis et appris. Ils avaient vécu la guerre, les restrictions. Ils m’ont inculqué des valeurs : ne pas se plaindre, se satisfaire de ce que l’on a.



Je ne spiritualise pas cette expérience. Je me retrouve davantage dans la quête du bien contre le mal telle qu’on la retrouve dans des films comme Le seigneur des anneaux.

Et votre grand-oncle, Mgr Hervé-Marie Le Cléac’h, évêque de Taiohae (îles Marquises) de 1970 à 1986 ?

Il a joué pour moi un rôle similaire. Je l’ai vraiment rencontré, en 2005, lors de mon voyage de noces avec ma femme. J’avais eu une expérience difficile sur une course : j’avais chaviré. C’était un passage un peu compliqué de ma vie. Nous avons passé une semaine en sa compagnie. Nous avons beaucoup parlé de ce qu’il avait réalisé aux Marquises ; de ces liens qu’il avait créés. Il a essayé d’aider la population marquisienne à renouer avec ses traditions. Là-bas, il était reconnu. Pour le coup, c’était un héros ! Il m’a raconté mon histoire familiale : mes arrière-grands-parents, ce frère de mon grand-père tué pendant la guerre… Il m’a aidé à comprendre d’où je venais. En rentrant, j’ai me suis lancé dans mon premier Vendée Globe. Il a suivi la course, m’a envoyé un fax à mon arrivée pour me féliciter. Il était fier de moi. Pendant ce dernier Vendée Globe, je savais qu’il était là-haut (Mgr Le Cléac’h est mort en 2012, NDLR), qu’il me suivait. Quand il n’y avait pas de vent, je lui demandais de m’en envoyer un peu.

Cela fait maintenant plus de trois mois que vous avez franchi la ligne d’arrivée. Comment vit-on ce retour, après deux mois et demi passés seul en mer ?

C’est très brutal. Je n’ai pas été habitué à être une « star », à jouer dans un stade avec 80.000 personnes à chaque match. Heureusement, j’ai une équipe pour me guider. Seul, je serais perdu. Pour moi, l’essentiel était de rentrer à la maison, de voir ma femme, de m’occuper de mes deux enfants, Louise et Edgar. Il n’est pas évident de retrouver sa place au sein de la famille. D’être accueilli comme un héros alors que ma femme s’est occupée des enfants pendant ces deux mois et demi de course. Il faut rétablir l’équilibre pour que tout le monde y trouve son compte. J’ai à cœur de préserver ma vie privée. Le fait d’avoir vécu deux Vendée Globe avant m’a aidé à gérer cette situation.



Je n’ai pas été habitué à être une "star", à jouer dans un stade avec 80.000 personnes à chaque match. Heureusement, j’ai une équipe pour me guider.

Quel goût cette victoire a-t-elle, après l’avoir manquée de peu en 2013 ?

J’essaie vraiment de ne pas « prendre la grosse tête », tout en profitant de ce moment parce qu’il est unique et important. Si j’ai décidé de tenter à nouveau ma chance, c’était pour gagner. Je ne pouvais plus revenir en arrière : j’avais engagé avec moi tout le monde, mon équipe, ma famille, mon sponsor. Cette victoire est l’aboutissement de dix ans de vie, finalement. C’est très fort. Une grande émotion.

Une leçon de persévérance ?

La persévérance est ma marque de fabrique. Je ne lâche pas le morceau ! C’est pour cette raison que l’on me surnomme « le chacal ». Ma deuxième place, il y a quatre ans, a beaucoup touché. Certains Français me confient se servir de mon expérience dans leur vie de tous les jours. Tant mieux si cette victoire peut donner l’envie de persévérer dans des projets. Il faut croire en ses rêves. Tant que l’envie est là, il n’y a pas de raison qu’ils ne se réalisent pas. Ma défaite en 2013 m’a permis de partir plus fort. Je savais que je devais être plus performant, travailler sur les détails : le placement, savoir prendre des risques plus mesurés par moments, continuer à attaquer même en étant en tête de course. On ressort différent après un Vendée Globe. On apprend à comprendre les choses essentielles de la vie. On se rend compte du confort que l’on a en France : avoir accès à l’eau courante, à l’électricité, au chauffage, avoir des habits secs, pouvoir se faire à manger. Sur un bateau, avec peu, on arrive à faire beaucoup. C’est une bonne leçon de vie.

Vos commentaires

0 Commentaire Réagir

Paru le 7 décembre 2017

Notre Librairie

Voyages et croisières