Algérie, une Église ouverte à tous

agrandir La chapelle de Santa Cruz, qui surplombe Oran, vient d'être rénovée par l'Église avec l'aide de l'État algérien.
La chapelle de Santa Cruz, qui surplombe Oran, vient d'être rénovée par l'Église avec l'aide de l'État algérien. © Romain Laurendeau
La chapelle de Santa Cruz, qui surplombe Oran, vient d'être rénovée par l'Église avec l'aide de l'État algérien.
La chapelle de Santa Cruz, qui surplombe Oran, vient d'être rénovée par l'Église avec l'aide de l'État algérien. © Romain Laurendeau

À l'automne prochain, les 19 martyrs chrétiens d'Algérie seront officiellement béatifiés à Oran. Un événement de taille pour la minuscule Église catholique du pays, restée dévouée au peuple algérien. Pèlerin est allé la rencontrer, de Tibhirine à Alger, en passant par Oran et la Kabylie.

À propos de l'article

  • Créé le 03/05/2018
  • Publié par :Pierre Wolf-Mandroux
  • Édité par :Cécile Picco
  • Publié dans Pèlerin
    7066 du 3 mai 2018

Pour annoncer la célébration eucharistique du dimanche, le P. Eugène a pris l'habitude de faire retentir la cloche du cloître blanc de Tibhirine. Son tintement vient rompre la quiétude monacale des lieux. Les pas de frère Guy et du P. Bruno résonnent bientôt entre les murs.

Ces trois religieux de la communauté du chemin-neuf, qui fait revivre le monastère depuis 2016, pénètrent dans la chapelle où priaient quotidiennement les trappistes assassinés en 1996. Ils sont rejoints par un algérien converti, venu d'un village voisin. Puis par Bernard, un laïc du chemin-neuf arrivé de Reims pour préparer le remplacement des toitures vieillissantes des bâtiments. La messe peut commencer.

Vingt-deux ans après l'assassinat de sept moines du lieu, et dix-sept ans après la tentative échouée de cisterciens d'y revivre, le monastère est à nouveau un lieu de prière. Et non plus seulement une exploitation agricole ou un espace de mémoire.

La liberté sacrifiée

Du haut de la crête de l'Atlas qui domine le monastère, et de la fenêtre de la salle à manger, la vue coupe le souffle. en ce mois d'avril, les collines émeraude miroitent comme la surface d'un lac. on saisit pourquoi frère Luc, le moine médecin de Tibhirine, y adorait les couchers de soleil.

Sur le domaine, Samir et Youcef, deux musulmans du village, ont été formés aux travaux agricoles par le prêtre agronome Jean-Marie Lassausse, présent de 2001 à 2016* .

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Samir, parmi les cerisiers en fleur. Youcef et lui entretiennent les huit hectares du domaine de Tibhirine. © Romain Laurendeau

Ils conduisent les moutons dans le champ à quelques pas des tombes des moines bientôt béatifiés, comme douze autres martyrs chrétiens d'algérie. Ils s'occupent des fruits et légumes ainsi que des ruches. Vers 10 heures, ils s'octroient une pause-café avec les frères, perpétuant par ce rituel l'esprit de concorde qui régnait entre moines et habitants.

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Les deux hommes (à gauche) et un éleveur local partagent un café avec les frères du Chemin- Neuf : Yves (au centre), Eugène (à droite) et le laïc Bernard (de dos). © Romain Laurendeau

Pour autant, rien ne sera plus jamais comme avant.

>>> À lire aussi sur Pèlerin : Christian Salenson : "Les moines de Tibhirine étaient les frères de tous" <<<

Les religieux n'ont pas la liberté de leurs prédécesseurs. Ils sont escortés par la police à chaque sortie, même pour des courses, et le monastère est constamment gardé. Difficile, dans ces conditions, de créer des liens profonds avec les villageois qui ne demandent pourtant pas mieux.

Les frères espèrent que les entraves se relâcheront avec le temps. Dans le cas contraire, le risque serait, nous confie l'un d'eux, que grandisse en eux un sentiment d'enfermement et de solitude.

Les Algériens sont touchés par le sacrifice des moines et par la paix du lieu.

De leur côté, ils ouvrent leurs portes à tous les visiteurs, à 90 % algériens. « Ils sont touchés par le sacrifice des moines et par la paix du lieu. Ils sont aussi désireux de mieux connaître cet épisode qui fait partie de leur histoire nationale, et heureux qu'on leur donne des explications sur notre religion, eux qui ont bien plus le sens du sacré que les Français », constate le P. Eugène.

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Les coules d'hiver des moines assassinés sont toujours accrochées au grenier, presque aussi immaculées qu'à l'origine. Elles n'ont probablement pas bougé en vingt ans. © Romain Laurendeau

CARTE ALGERIE

L'Église d'Algérie vit dans bien d'autres endroits de ce pays à 99 % musulman. Sœur Bertha, sœur mexicaine des Filles de la charité de saint Vincent de Paul, gère un centre d'aide aux femmes défavorisées dans la vieille ville d'Alger, la casbah. Les femmes y apprennent la broderie ou la couture et confectionnent, en s'entraidant, des produits qu'elles vendent.

On discute avec Malika, une femme qui a trouvé ici une bouffée d'air à son existence. Elle raconte la pression de sa belle-famille et de son mari pour qu'elle effectue toutes les tâches ménagères et éduque seule ses enfants. Mais elle n'arrivait pas à tout mener de front : « J'étais tellement angoissée que je n'éprouvais plus d'amour pour mes trois filles. L'une d'elles ne parlait jamais. c'était parce que je la laissais toujours devant la télé pour faire mon ménage et ne lui parlais pas. Personne ne m'avait expliqué qu'il fallait communiquer avec les bébés ! »

Avant, je pensais que les catholiques étaient de mauvaises personnes. C'était ce qu'on m'avait raconté.

Depuis que les sœurs l'aident, elle se dit heureuse, a pris confiance en elle. « Avant, je pensais que les catholiques étaient de mauvaises personnes. C'était ce qu'on m'avait raconté dans ma famille. »

Une oasis pour les migrants

Vingt kilomètres plus loin, l'Église de Bordj-el-Kiffan, cédée il y a une vingtaine d'années à la commune par le diocèse d'Alger, a été officiellement reconvertie en bibliothèque.

Elle menace ruine comme tant d'autres églises coloniales non entretenues. Un trou béant remplace l'ancienne rosace, volée. Des vitraux et des tuiles se sont évaporés. Et pourtant, la paroisse, qui consiste désormais en une petite chapelle édifiée à côté de l'église, fait le plein chaque vendredi. Elle est devenue le lieu de rendez-vous des étudiants subsahariens puis des migrants chrétiens. Elle se dresse comme une oasis pour ces derniers, rare endroit où ils peuvent trouver du repos, du réconfort et échanger des conseils.

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La paroisse de Bordj-El-Kiffan, près d'Alger, est fréquentée par des étudiants subsahariens – Angolais, Malgaches... et des migrants chrétiens. Ils forment une part importante des catholiques d'Algérie. © Romain Laurendeau

Même les policiers chargés des rafles, appelées avec un certain art de la litote « le mauvais vent » par un camerounais, respectent ce lieu de prière. Les migrants qui sont attrapés sans papiers finissent pour partie en prison, où hommes et femmes d'Église se relaient pour leur rendre visite. D'autres sont renvoyés dans le désert du Niger. Ceux qui restent doivent louvoyer entre travail au noir, mal-logement et coups donnés pour les détrousser.

Lorsque les Français quittèrent l'Algérie, la crainte fut grande que l'Église y devienne une institution sans peuple chrétien. Mais ce ne fut presque jamais le cas.

« Elle a changé plusieurs fois de culture, explique le P. Thierry Becker, prêtre à Oran depuis 1962. Il y eut les Français, puis les expatriés de l'Europe de l'est, les coptes, les Philippins, et aujourd'hui les Subsahariens. »

Sans oublier les Algériens convertis, certes peu nombreux. Une bonne partie d'entre eux l'ont été par les églises évangéliques, très prosélytes. L'Église catholique, elle, accueille avec plus de prudence ceux qui toquent à sa porte. Elle ne leur donne les sacrements qu'après un long discernement.

Nous, les catholiques, ne sommes pas ici pour construire une communauté à l'intérieur de la société algérienne.

« Nous travaillons avec eux pour qu'ils soient en paix avec l'islam et qu'ils construisent leur société, prévient Mgr Jean-Paul Vesco, évêque d'Oran. Nous, les catholiques, ne sommes pas ici pour construire une communauté à l'intérieur de la société algérienne. » « Nous ne sommes pas là pour nous occuper des seuls chrétiens, abonde Mgr Paul Desfarges, évêque d'alger. Presque toutes les personnes que l'Église aide ici grâce au centre pour malades d'alzheimer, aux bibliothèques, au soutien scolaire sont musulmanes. »

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Malika fait partie des Algériennes aidées par l'Église dans un centre de la vieille ville d'Alger. En plus des ateliers d'artisanat proposés aux femmes, ce centre Caritas donne aussi des cours de français. © Romain Laurendeau

Mgr Jean-Paul Vesco nous fait remarquer que le centre diocésain Pierre-claverie d'Oran, où nous le rencontrons, accueille chaque semaine des dizaines d'enfants musulmans pour des cours et activités périscolaires. « C'est une confiance énorme que nous font les algériens, souligne-t-il. Est-ce que des chrétiens accepteraient, en France, de confier leurs enfants à des mosquées ? L'Église d'Algérie renvoie à la vocation de toute Église : travailler à la construction d'une société ouverte, humaine, porteuse d'espérance. »

Son centre diocésain se veut le plus ouvert possible, en dépit des murs qui le cernent – conséquence de l'assassinat de Mgr Pierre Claverie en 1996. Les escaliers légèrement noircis et abîmés du rez-de-chaussée de l'évêché portent toujours les traces de l'explosion qui a emporté l'ancien évêque d'Oran, lui aussi bientôt béatifié.

À Tizi Ouzou, entre les montagnes kabyles, les pères blancs sont toujours là. Le meurtre en 1994 de quatre pères, trois Français et un Belge, ne les en a pas chassés. Leur centre est aujourd'hui géré par les pères blancs Guy, du Burkina Faso, et Vincent, d'Ouganda. Il abrite une église et une bibliothèque prisée des étudiants. Celle-ci recèle des trésors, comme un dictionnaire touareg-français écrit par Charles de Foucauld.

Les fidèles venus à la messe du samedi se souviennent bien des pères disparus. « J'ai été baptisée quinze jours avant leur assassinat, murmure une algérienne convertie. revenir dans ces lieux où ils ont été tués me met toujours les larmes aux yeux. » « Le père blanc Charles Deckers m'avait payé ma bourse d'études, se souvient un Kabyle. J'étais orphelin et il m'a toujours protégé. » Une autre convertie raconte, elle, que son cheminement chrétien est directement lié à la mort des moines. « J'habitais alors à Médéa, près du monastère. Leur mort m'a bouleversée. Pour moi, ils étaient des anges. Je me suis posé plein de questions. » Elle trouvera ses réponses chez les pères blancs.

Les Algériens convertis se retrouvent essentiellement en Kabylie. La messe à laquelle nous assistons à Tizi Ouzou est d'ailleurs concélébrée par le P. Paul-Élie Cheknoun, natif de Kabylie et ordonné prêtre en 2016 après s'être initialement converti dans une église évangélique clandestine.

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Marie-Thérèse, laïque consacrée, enseigne le français en Kabylie depuis 1961. Elle fait partie des chrétiens qui sont restés œuvrer dans ce pays. © Romain Laurendeau

La plupart des Algériens qui se convertissent sont toutefois très mal vus. Officiellement, la constitution algérienne reconnaît la liberté de conscience et d'exercice du culte. Mais une loi de 2006 punit jusqu'à cinq ans de prison toute personne qui chercherait à convertir un musulman à une autre religion.

Lorsque nous demandons à un Algérien rencontré s'il est chrétien, il se lève, aux aguets, et ferme la porte à clé avant de nous dire que oui. Il a été mis dehors par sa famille quand son frère a trouvé sa Bible. « C'est surtout mon oncle qui ne supporte pas ma conversion, précise-t-il. Son frère a été tué pendant la guerre d'indépendance. Le prêtre du village était resté silencieux. Il ne lui a jamais pardonné. » Il croise parfois les membres de sa famille et supporte avec peine leur regard attristé alors que lui se sent si heureux dans sa foi. « Le rejet de ma famille est paradoxalement un acte d'amour, estime-t-il. Car ils sont intimement convaincus que je n'irai pas au paradis. Ils ne veulent pas me perdre. »

De nombreux gestes d'amitié

Les religieux souhaitant se rendre en Algérie ont de plus en plus de mal à obtenir des visas. Les pères blancs de Tizi Ouzou attendent depuis un an deux prêtres, un Espagnol et un Mexicain. Des religieux sur place vivent avec une carte de séjour révocable à tout moment.

Mais nous sommes aussi témoins d'une multitude de gestes d'amitié des algériens à l'égard des chrétiens. Des femmes viennent à la porte du monastère de Tibhirine pour donner pain et couscous aux religieux. Des musulmans de Bordj-el-Kiffan apportent, le Vendredi saint, de la nourriture au P. Jean-Yves Lebœuf, prêtre de la paroisse. « Ils m'ont dit : “c'est pour votre fête.” Le geste est beau, même si c'est un jour de jeûne », s'amuse le prêtre.

À Tizi Ouzou, nous voyons arriver chez les quatre sœurs salésiennes présentes sur place une Kabyle, Saliha. Elle était convaincue qu'il n'existait plus de religieuses à Tizi Ouzou. Jusqu'à ce que sa fille rencontre une des sœurs quelques jours plus tôt. « Orpheline, j'ai été éduquée par les sœurs blanches parties depuis, témoigne Saliha, qui peine à contenir ses larmes en revoyant des religieuses. Elles ont été comme mes parents. Je suis musulmane, mais nous sommes tous des enfants de Dieu. »

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Saliha, musulmane élevée par des sœurs, pensait qu'il n'en restait plus à Tizi Ouzou. Elle regarde, émue, les photos prises avec Soeur Bernadette. © Romain Laurendeau

La réconciliation et la paix, ces notions devront être, pour Mgr Paul Desfarges, au cœur de la cérémonie de béatification : « Nous la ferons pour tous les Algériens et avec nos frères musulmans. Dix-neuf martyrs chrétiens, c'est peu à côté des milliers de musulmans tués durant la décennie noire, dont 99 imams, pour avoir refusé la violence. » « Le sens de ces béatifications, c'est que des chrétiens se sont découvert une communauté de destin avec les musulmans en vivant et mourant avec eux, abonde Mgr Jean-Paul Vesco. L'Algérie montre qu'un destin commun est possible pour ces deux religions. »

* Auteur de n'oublions pas Tibhirine, Éd. Bayard. 175 p. ; 16,90 €.

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2 Commentaires Réagir

béatification

penelope 10/05/2018 à 14:27

Il est pénible de constater à chaque fois que l'on parle de ce pays, le fait de ressortir toujours la souffrance des Algériens en occultant celles des Français qui ont vécu pendant plus de cent trente ans, en très bon terme avec leur frères ... lire la suite

santa cruz

penelope 10/05/2018 à 14:15

C'est une grande joie pour moi d'apprendre que ce lieu à été restauré; connaissant sont histoire puisque native d'Oran et ayant fait moult pèlerinages, tous les oranais avaient une fois profonde pour cette chapelle. Je ne sais si les routes qui y ... lire la suite

Paru le 19 juillet 2018

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